La France et le Qatar : pas de rupture mais une politique très proche de l’Arabie saoudite

 La France et le Qatar : pas de rupture mais une politique très proche de l’Arabie saoudite© POOL New Source: Reuters
Cheikh du Qatar Tamim ben Hamad Al Thani

Même si l’Arabie saoudite et ses alliés ont rompu leurs relations avec le Qatar, la France n'ira pas jusque là. Mais elle va continuer à faire des affaires avec l’Arabie saoudite, juge l'écrivain, spécialiste du Moyen Orient Richard Labévière.

RT France : Comment expliquez-vous la décision de l’Arabie saoudite et de ses alliés de rompre leurs relations diplomatiques avec le Qatar ?

Richard Labévière (R. L.) : C’est une entreprise de communication qui succède au voyage de Donald Trump en Arabie saoudite le 20 mai. Le lendemain de l’élection du 19 mai en Iran, exemplaire pour toute la région, Donald Trump était à Riyad pour un sommet des pays sunnites, déclarant qu’il fallait isoler l’Iran et que l’Iran soutenait le terrorisme. C’est un peu une façon d’insulter l’intelligence collective et universelle, parce que chacun sait que l’Arabie saoudite wahhabite finance l’islam radical, et donc le terrorisme depuis plus de 30 ans.

RT France : Comment donc la visite de Donald Trump à Riyad a-t-elle changé la donne ?

R. L. : Il est venu vendre des milliards d’armements à l’Arabie saoudite et le roi Salmane a promis des centaines de milliards d’investissements saoudiens aux Etats-Unis. C’est donc purement une affaire de business et les conseillers en communication de la Maison Blanche ont dit : «Il faut trouver un habillage, parce qu’on va être très critiqués pour soutenir à ce point l’Arabie saoudite.» Le pacte de Quincy a été renouvelé par George Bush en 2005 pour 60 ans, et là, c’est un nouveau pacte de Quincy, avec le plan, vision 2030, du prince héritier Mohammed ben Salmane, le plan de modernisation de l’économie saoudienne géré et suivi par la société américaine McKinsey. L’opinion américaine se souvient que 17 des 19 pirates de l’air du 11 septembre étaient d’origine saoudienne. Donald Trump a été très critiqué pour ce voyage, parce qu’on sait que l’Arabie saoudite a participé à la création d’Al-Qaïda, de Daesh et soutient des terroristes en Syrie, au Yémen, à Bahreïn. Les Américains devaient prendre une initiative de communication, dire qu’il faut trouver un coupable pour le financement du terrorisme, et que ce coupable, c’est le petit Qatar.

Il faut rendre l’Arabie saoudite un peu plus respectable pour l’opinion publique

RT France : Pourquoi le Qatar ?

R. L. : En accusant ainsi le Qatar, on veut blanchir l’Arabie saoudite. On veut le faire parce que les Etats-Unis, la France et beaucoup d'autres pays européens font des affaires avec l’Arabie saoudite. Angela Merkel était en visite en Arabie saoudite il y a un mois, elle a promis aux Saoudiens de former les soldats de leur armée en Allemagne. Il faut rendre l’Arabie saoudite un peu plus respectable pour l’opinion publique. Vous allez voir que d'autres pays suivront cette opération de rupture des relations avec le Qatar, menée conjointement par l’Arabie saoudite, l’Egypte, les Emirats... Les pays qui dépendent de la diplomatie financière saoudienne s'aligneront sur cette position, comme c’est le cas de la Ligue arabe chaque fois que l’Arabie saoudite prend une décision. L’Arabie saoudite achète ses alliances internationales, c’est donc une grande opération de blanchiment et d’achat de respectabilité, elle visait un objectif stratégique. Donald Trump a déclaré en Arabie saoudite qu’il comptait sur elle pour isoler l’Iran. J’aimerais bien qu’on m’explique quel mouvement terroriste est soutenu par l’Iran, parce que c’est plutôt le contraire, l’Arabie saoudite soutenant les mouvements terroristes dans la région. L’Iran a des partenariats stratégiques parfaitement transparents avec la Russie, la Syrie et le Hezbollah libanais. Qui soutient le terrorisme, les groupes salafo-djihadistes, tchétchènes, chinois en Syrie ? C’est bien évidemment l’Arabie saoudite et en partie le Qatar. C’est pourquoi les conseillers du Pentagone et de la Maison Blanche ont choisi le Qatar.

En accusant le Qatar, on crée le simulacre pour excuser et acheter une forme de respectabilité à l’Arabie saoudite

Aujourd’hui, on voit que le redéploiement du terrorisme est global et planétaire. Vous avez actuellement une guerre de Daesh contre l’armée philippine dans la région de Mindanao. En Indonésie, il y a des problèmes, dans tout le Caucase, l’Asie centrale, Daesh a fait ses grands attentats à Kaboul, il y avait eu des attentats en Grande-Bretagne, en France, en Afrique etc. Il est clair que pour les Etats-Unis il est absolument intenable d’avoir des relations aussi privilégiées avec l’Arabie saoudite qui est responsable de cette mondialisation du terrorisme. En accusant le Qatar, on crée le simulacre pour excuser et acheter une forme de respectabilité à l’Arabie saoudite. Mais cet achat a l’objectif stratégique de continuer à encercler l’Iran et à l’affaiblir.

RT France : Que va faire la France dans cette situation ? Rejoindre les pays qui ont rompu leurs relations avec le Qatar, étant donné qu’elle a des liens économiques très forts avec ce pays ?

R. L. : Je ne pense pas que la France va rompre ses relations économiques avec le Qatar. De toute façon, aujourd’hui le cabinet du nouveau ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, est composé des néo-conservateurs qui ont fait que la diplomatie française se rangeait dans le siège de l’Arabie saoudite pour les questions financières et de signature de contrats. Des contrats d'une valeur d'à peu près 50 milliards d'euros ont été signés entre la France et l’Arabie saoudite, même si 3 milliards seulement se sont concrétisés. Nicolas Sarkozy avait fait des affaires avec le Qatar. François Hollande a privilégié les relations avec l’Arabie saoudite au détriment du Qatar. La France est donc beaucoup plus proche de l’Arabie saoudite aujourd’hui qu’elle ne l’est du Qatar.

La France n’ira pas jusqu’à rompre ses relations avec le Qatar mais elle va continuer à faire des affaires avec l’Arabie saoudite

Emmanuel Macron, qui fait beaucoup de communication, aura beaucoup de mal à trancher et à innover de ce point de vue-là. Mais quand on voit le cabinet de Jean-Yves Le Drian, on peut considérer que la même politique va se poursuivre. Je pense que la France n’ira pas jusqu’à rompre ses relations avec la Qatar, mais qu'elle va continuer à faire des affaires avec l’Arabie saoudite. Souvenez-vous que du temps de François Mitterrand et de Charles de Gaulle, on parlait d’une politique arabe de la France, du temps de Nicolas Sarkozy, de François Hollande et maintenant d’Emmanuel Macron, on parle d’une politique sunnite de la France. La France a donc ajusté sa diplomatie dans le sillage américain avec un retour dans le commandement intégré de l’OTAN en 2008 sous Nicolas Sarkozy. Elle a aussi des options proches de l’Arabie saoudite, notamment sur les crises en Syrie, au Yémen et à Bahreïn. De ce point de vue-là, la France va faire du sunnisme et ne prendra pas de décisions spectaculaires, parce que ce serait être plus saoudien que les Saoudiens. Il n’y aura pas de rupture avec le Qatar, mais la France va continuer à avoir une politique très proche de l’Arabie saoudite.

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