Jacques Sapir est directeur d’Études à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales, dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS), le groupe de recherche IRSES à la FMSH

Londres de choc

Londres de choc© Peter Nicholls Source: Reuters
Londres après l'attentat terroriste

Le nouvel attentat qui a touché Londres le 3 juin pourrait être un tournant : il faudra passer d’une attitude doloriste à une attitude de combat, et progressivement éradiquer le terrorisme et ses causes, explique l'économiste Jacques Sapir.

Une attaque terroriste vient d’endeuiller Londres dans la soirée du 3 juin. Une de plus, une de trop. Cette attaque vient après la bombe qui a explosé à Manchester, après une autres attaque sur Londres au mois de mars, après celles de Nice, du Bataclan et sans oublier l’assassinat du Père Hamel en France. Ces attaques ont été trop nombreuses, trop multiples, pour que l’on en tienne une comptabilité précise. Oui, une de plus, une de trop.

Il est tragique qu’il ait fallu tant de morts, tant de désastres, pour que l’on comprenne cette évidence

Mais, peut-être que quelque chose va changer. Theresa May, Premier ministre britannique, a déclaré : «Trop, c’est trop». Elle a dénoncé le terrorisme islamiste, même si cette dénonciation est encore imparfaite. Elle a aussi déclaré que le Royaume-Uni ne devait plus tolérer l’extrémisme et que son pays s’était montré sans doute trop tolérant, notamment en acceptant le communautarisme. Le point est important. Il est même capital. Le communautarisme est en effet bien ancré dans la culture politique britannique, au point qu’il était devenu la marque de «l’intégration» à l’anglaise. Ne parlait-on pas, à propos de certains quartiers de Londres où sévissent des tribunaux religieux, de «Londonistan» ? Selon Theresa May, le temps est venu d’avoir des «conversations difficiles et embarrassantes». Autrement dit, de rappeler à tous qu’il ne peut y avoir qu’une loi dans un pays et que cette loi s’applique à tous. Autrement dit, de rappeler que, dans une société humaine, la loi des hommes, aussi imparfaite qu’elle puisse être, est la règle collective et que ce que l’on pense être une «loi de Dieu» ne peut s’appliquer qu’à soi-même.

Il est tragique qu’il ait fallu tant de morts, tant de désastres, pour que l’on comprenne cette évidence. Il est tragique qu’en France même certains s’obstinent à toujours ne pas le comprendre et ramènent la question de la laïcité à celle de la liberté de conscience. Car, c’est bien de la laïcité qu’il s’agit. Et avec elle, c’est la condamnation du multiculturalisme non pas comme constat, car nous pouvons tous venir de cultures plus ou moins différentes, mais comme projet politique organisant l’espace public.

Il faut donc, ici, rappeler – toujours et sans cesse – des évidences. La culture politique ne saurait être multiple, car cette culture constitue le langage commun qui soude une communauté d’êtres humains et la constitue en «peuple». Ce langage commun, fait de règles, d’habitudes, de coutumes, mais aussi de ruptures induites par des luttes, que ce soit celles pour les droits démocratiques, de 1789 à l’émancipation des femmes, ou qu’il s’agisse de celles pour des droits sociaux, est la coagulation de l’histoire de ce dit «peuple». C’est pourquoi aucune culture politique n’est identique. Appartenir à un peuple c’est, au-delà des formalités administratives, décider de faire sienne cette culture politique, au-delà des questions ethniques et religieuses.

On n’a que trop opposé la pratique britannique, qui s’était construite au cours des années et des siècles, autour de la notion de «communautarisme» à la pratique française qui, à juste raison, répudiait cette notion

La constitution de cette culture politique implique pour le croyant, quel qu’il soit, de reconnaître qu’il ne peut y avoir de parti politique de Dieu, que la question de la foi est une question qui relève de l’intime, du fait personnel. Cela va bien au-delà de la liberté de conscience, qui, elle, ne reconnaît que le fait que l’on ait le droit de penser ce que l’on veut. Et, de ce point de vue, la confusion qu’avait établie François Hollande en 2015 entre liberté de conscience et laïcité, fut une erreur grave. La laïcité, car, une fois encore, c’est d’elle qu’il s’agit, ce n’est pas la loi de 1905 en France, qui n’est qu’une loi de pacification entre l’Etat et l’Eglise catholique. C’est une attitude générale qui revient à distinguer ce qui relève de la sphère publique et ce qui relève de la sphère privée.

En cela, la déclaration de Theresa May est importante. On a que trop dit que le terrorisme était en France le «produit de la laïcité». Imposture et mensonge manifeste qui ont été proférés par soit des ignorants soit des complices, qu’ils soient «idiots utiles» ou complices actifs des terroristes qui ont frappé et tué. On n’a que trop opposé la pratique britannique, qui s’était construite au cours des années et des siècles, autour de la notion de «communautarisme» à la pratique française qui, à juste raison, répudiait cette notion.

Par sa déclaration, Theresa May reconnaît l’impasse à laquelle conduit la tentative de constituer le communautarisme comme projet politique. Il y a là quelque chose que devrait entendre notre président de la République, Emmanuel Macron, qui se refuse à nommer clairement l’ennemi et qui cautionne, par sa tolérance aux pratiques de clientélisme, le déploiement sournois de pratiques multiculturalistes qui aboutissent non seulement à des contradictions au niveau de notre Droit civil, mais qui constituent en réalité le terreau dont se nourrit la radicalisation et le terrorisme.

Dans le contexte actuel, certains gestes qui seraient dans un autre contexte anodins, sont des gestes politiques et ils doivent être combattus comme tels

Il convient donc de lutter, que ce soit par des moyens sécuritaires, en démantelant les réseaux, en expulsant ou en assignant à résidence ceux qui directement ou indirectement incitent au crime, ou que ce soit dans notre Droit civil en combattant les pratiques et les attitudes qui sont des vitrines publicitaires pour cette idéologie terroriste. Car, dans le contexte actuel, certains gestes qui seraient dans un autre contexte anodins, sont des gestes politiques et ils doivent être combattus comme tels.

Comprendre cela ne nous garantira pas contre d’autres attentats, d’autres drames. Mais, cela nous permettra de lutter, de passer d’une attitude doloriste à une attitude de combat, et de progressivement éradiquer le terrorisme et ses causes. Ne nous faisons aucune illusion : c’est un combat de longue haleine et il n’y a pas de solution miracle ou instantanée. C’est un combat politique tout autant que militaire. Mais, c’est un combat que nous n’avons pas d’alternative que de gagner.

Source : russeurope.hypotheses

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