Docteur en sciences et essayiste belge, Jean Bricmont est professeur à l’Université catholique de Louvain. Il est auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages dont La république des censeurs, Impostures intellectuelles (avec Alan Sokal).

Une élection au pays des merveilles

Une élection au pays des merveilles© Gonzalo Fuentes Source: Reuters
Des manifestations contre les candidats à la présidentielle à Paris

L'obsession anti-fasciste n'a pas comme seul effet d'empêcher le Front national d'arriver au pouvoir, elle empêche depuis des décennies toute discussion en France, estime l'essayiste Jean Bricmont, en revenant sur les perspectives des candidats.

Quand le général De Gaulle est arrivé à Londres en 1940, le parti travailliste britannique lui a envoyé une délégation pour l'interroger afin de vérifier qu'il n'était pas «fasciste» (du, moins, c'est ce qu'il raconte dans ses Mémoires de guerre). Lorsqu'il est revenu aux affaires en 1958, le Parti communiste français (PCF) a dénoncé un «coup d'Etat» fasciste et De Gaulle a dû préciser à la presse que c'était lui qui avait rétabli les libertés publiques et qu'il ne se proposait pas de les supprimer.

L'anti-fascisme imaginaire ne date pas de cette campagne électorale, mais il atteint aujourd'hui des proportions surréalistes

En 1968 et par la suite, les gauchistes ont crié «CRS-SS» et ont comparé Pompidou à Pétain. Si c'était vrai, comment se fait-il que tout ce qui s'est passé à cette époque, en terme de contestation de l'ordre établi, ait eu lieu ?

Ces rappels montrent que l'anti-fascisme imaginaire ne date pas de cette campagne électorale, mais il atteint aujourd'hui des proportions surréalistes.

On peut évidemment appeler «fasciste» tout ce qu'on n'aime pas, ce qui a été une habitude assez courante dans le gauchisme post-68. Dans ce sens, un prof un peu autoritaire, un flic, un oncle conservateur sont tous des «fachos». Ce qui fait du «fascisme» la chose la plus répandue au monde.

Mais si l'on veut bien prendre la peine d'utiliser ce mot dans le sens historique du terme, c'est-à-dire celui de régimes comme celui de Mussolini, qui a inventé l'expression, et de ceux qui l'ont imité (comme Hitler) alors il se réfère à la dictature d'un parti unique dirigé par un chef incontesté et un contrôle total sur les médias.

Où trouve-t-on quelque chose de similaire dans le programme du Front national (FN) ou celui de Mme Le Pen ? Le meilleur argument que les antifascistes puissent avancer, c'est de prétendre que les intentions dictatoriales du FN sont cachées. Mais Hitler et Mussolini n'ont jamais caché leurs intentions et on voit mal comment un parti peut «prendre le pouvoir» si ses propres militants ne sont pas au courant de ce projet.

Le même genre de fantasmes a aussi existé, de l'autre côté si l'on peut dire, avec le communisme. Pendant toute la guerre froide, il n'y avait non seulement aucun risque d'invasion soviétique de l'Europe de l'Ouest (les Soviétiques sachant parfaitement qu'ils avaient assez de mal à garder le contrôle de l'Europe de l'Est) mais aucun risque non plus de prise de pouvoir révolutionnaire par un parti communiste occidental. Même ceux qui étaient relativement forts, comme le PCF ou le Parti communiste italien (PCI) n'en avaient ni les moyens ni l'intention. Pourtant, un anticommunisme tout aussi imaginaire que l'anti-fascisme actuel a dominé les esprits et les débats pendant des décennies, permis de diaboliser toute une partie de l'opinion, a alimenté les dépenses militaires et contribué à la justification des guerres, en Indochine, et même à Suez ou en Algérie.

Toutes les guerres récentes sont justifiées en partie au nom de la lutte contre le nouvel Hitler du moment (Saddam, Khadafi, Assad) alors que, si l'un d'entre eux avait eu l'armée dont disposait Hitler, ces guerres n'auraient pas eu lieu

Maintenant que la menace communiste, même imaginaire, a disparu, on voit pousser des nouveaux Hitler comme des champignons dans les bois à l'automne. Toutes les guerres récentes sont justifiées en partie au nom de la lutte contre le nouvel Hitler du moment (Saddam, Khadafi, Assad) alors que, si l'un d'entre eux avait eu l'armée dont disposait Hitler, ces guerres n'auraient pas eu lieu, ce qui illustre à nouveau le caractère auto-réfutant de l'argument.

Le statu quo économique est aussi justifié par la «mémoire» anti-fasciste : toute mesure protectionniste par exemple étant immédiatement dénoncée comme «nationaliste», et le nationalisme étant présenté comme l'antichambre du fascisme ; face à la renaissance, avec Mélenchon, d'une gauche très légèrement sociale, on ressort l'épouvantail «Staline». Dans tous les cas, la politique est fondée sur l'imaginaire.

Prenons l'exemple de la «rafle du Vel'd'Hiv» en 1942, qui a été effectuée sur ordre de l'occupant allemand mais avec la collaboration de la police française. La position officielle de la France, de De Gaulle à Mitterrand, était que la «vraie France» était à Londres et que le régime de Vichy était illégitime. On peut considérer cette position comme faisant partie d'une histoire écrite par les vainqueurs, mais elle n'est certainement pas fasciste ni pétainiste. Or, il a suffit que Mme Le Pen rappelle cette position et l'adopte, pour qu'un torrent d'accusations venues des «anti-fascistes» lui tombe dessus ; elle revenait soi-disant au passé sombre de son parti, alors que c'était exactement l'inverse : elle rompait avec ce qui pouvait rester de nostalgiques de Pétain (pour qui la «vraie France» était à Vichy et pas à Londres) dans son parti. Ne peut-on pas s'inquiéter quand les «gardiens» auto-proclamés de la mémoire en viennent à réécrire l'histoire ?

Mélenchon n'est pas idiot : il sait très bien qu'appeler à voter Macron serait pour lui un suicide politique

La campagne contre Mélenchon, parce qu'il a refusé de donner une consigne de vote en faveur de Macron (tout en appelant à ne pas voter FN), a aussi pris une tournure surréaliste. Mélenchon n'est pas idiot : il sait très bien qu'appeler à voter Macron serait pour lui un suicide politique. De plus, si par impossible Marine Le Pen était élue, ce serait lui qui serait au centre de l'opposition à son gouvernement au nom d'une gauche recomposée. Alors que, sous le régime Macron, ce sera sans doute Marine Le Pen qui dirigera l'opposition d'une droite recomposée face à la version française de la «gauche» Blair-Clinton. Mais foin de toutes ces considérations de realpolitik. Pour la gauche morale, la seule chose qui compte, c'est de bomber le torse et de donner à tout le monde l'ordre de voter contre un mouvement politique qui a disparu il y a plus de 70 ans.

Il faut aussi faire un sort à l’idée selon laquelle «faire barrage à Le Pen» le 7 mai permettra de mieux combattre Macron à partir du 8 mai. En effet, tous les sondages montrent que l’enjeu de l’élection n’est pas de savoir qui va gagner, mais avec quelle marge Macron va l’emporter. Maximiser sa marge comme le souhaitent les partisans du «barrage à», c’est augmenter sa légitimité; les médias qui ont créé Macron se chargeront de transformer le vote de barrage en plébiscite, ce qui rendra l’opposition à sa politique encore plus difficile. Cela, Mélenchon a aussi eu l’intelligence de le comprendre.

Un visiteur venu d'une autre planète et observant l'actualité en France pourrait légitimement se demander quel crédit accorder à une bonne partie de la presse et à la plupart des intellectuels dits de gauche lorsqu'ils parlent de la Russie, de la Syrie, du Vénézuéla ou de Cuba alors qu'ils mentent effrontément et en direct à leur propre peuple à propos d'une imaginaire menace fasciste.

La meilleure preuve de l'absence de danger fasciste est fournie par le comportement de ceux qui le dénoncent

Il pourrait aussi se demander comment on peut craindre un régime fasciste dans un pays où quasiment tous les médias et les intellectuels soutiennent le candidat «faisant barrage à». Tous ces gens sont-il réellement prêts à risquer d'être emprisonnés d'ici quelques mois ? La meilleure preuve de l'absence de danger fasciste est fournie par le comportement de ceux qui le dénoncent.

Le plus curieux, c'est qu'il existe de nombreuses différences réelles entre les deux candidats et qu'il serait parfaitement rationnel de soutenir Macron sur la base de ces différences, par exemple parce que :

-on pense que les recettes libérales de Macron feront baisser le chômage

-on souhaite plus d'intégration européenne

-on veut des frontières plus ouvertes

-on espère une politique plus agressive à l'égard de la Russie

-on veut continuer à armer les «rebelles modérés» en Syrie

Pourquoi les militants d'En Marche! que l'on rencontre dans les rues de Paris appellent-ils à voter Macron pour «faire barrage à» plutôt que de défendre son programme ? N'y croient-ils pas eux-mêmes ?

Sans doute se rendent-ils compte que des mesures libérales ont été prises depuis des décennies et que, à moins de ramener réellement les salaires français aux niveaux des salaires polonais, roumains ou chinois, il est difficile d'empêcher les délocalisations.

Ils savent aussi que la construction d'un super-Etat européen ne fait plus rêver grand monde, à supposer qu'elle l'ait jamais fait. Depuis l'adoption du traité constitutionnel en 2008, contre le résultat du référendum de 2005, on sait que cette construction n'est pas un projet démocratique et qu'il n'est pas porté par une aspiration populaire réelle.

Beaucoup de Français se demandent en quoi cette politique, ainsi que l'hostilité systématique à l'égard de la Russie, sert les intérêts de la France

Finalement, la politique d'ingérence nous a amenés à armer en Syrie des rebelles «modérés» (en fonction de quel critère?) qui sont les «alliés objectifs» de rebelles non-modérés qui sont eux-mêmes liés aux «islamistes» qui commettent des attentats en France. Beaucoup de Français se demandent en quoi cette politique, ainsi que l'hostilité systématique à l'égard de la Russie, sert les intérêts de la France.

Il existe néanmoins un argument massue contre le vote Le Pen, c'est la totale inapplicabilité de son programme. Une fois que l'on admet la réalité, c'est-à-dire qu'elle n'instaurera pas une dictature fasciste, que peut-elle faire ? Elle veut garder l'euro, ce qui suppose de rester dans l'Union européenne, donc de se soumettre aux traités européens, dont tout le monde sait qu'ils ne peuvent pas être renégociés, à cause de la règle de l'unanimité. Du coup, adieu le «protectionnisme intelligent», la limitation de la libre-circulation des personnes (au moins intra-européenne), y compris des «travailleurs détachés», le contrôle de la monnaie et la relance de la compétitivité de l'économie par une dévaluation de fait.

La raison pour laquelle cet argument, qui s'applique d'ailleurs tout autant au programme de Mélenchon, n'est pas plus souvent invoqué et qu'on lui préfère l'invocation rituelle de la menace fasciste est qu'il mettrait en évidence le fait qu'à l'intérieur de l'Union européenne aucune politique économique alternative n'est possible. Les européistes veulent à la fois cette impossibilité et éviter que la population ne s'en rende compte, d'où le détournement de l'attention sur la menace fasciste. Combien de temps pourront-ils continuer à combiner ces deux objectifs ? That's the question.

Un pays où la défense de la souveraineté nationale, comme d'ailleurs de la liberté d'expression, est considérée comme fasciste, est un pays perdu

Le problème est que l'obsession anti-fasciste n'a pas comme seul effet que d'empêcher le FN d'arriver au pouvoir. Elle empêche aussi depuis des décennies toute discussion en France, sur la souveraineté nationale, la «construction européenne», l'enseignement, l'immigration, la guerre et la paix ou l'alignement sur l'OTAN et les Etats-Unis.

Un pays où la défense de la souveraineté nationale, comme d'ailleurs de la liberté d'expression, est considérée comme fasciste, est un pays perdu. Ce n'est pas la gauche qu'il faut reconstruire en combattant les mythes anti-fascistes, mais la France.

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