Chômage, immigration, carences administratives : le Rif «au cœur de toutes les tensions marocaines»

Chômage, immigration, carences administratives : le Rif «au cœur de toutes les tensions marocaines»© FADEL SENNA Source: AFP
Manifestation à El Hoceima dans le Rif en octobre 2016 après la mort d'un jeune marchant de poissons.

Région historiquement frondeuse, le Rif peut-il s'apaiser après le limogeage du gouverneur d'El Hoceima et l'arrivée du nouveau gouvernement marocain ? Rien n'en est moins sûr, pour l'historien Pierre Vermeren qui évoque les défis à venir.

RT France : Le gouverneur d'El Hoceima, dans le Rif, a été limogé la semaine dernière à la suite d'actes de vandalisme contre des voitures et bâtiments des forces de l'ordre. Comment expliquer cette décision ?

Pierre Vermeren (P. V.) : D'après ce qu'on lit dans la presse marocaine, le Palais a voulu agir contre l'inertie de l'administration. Des sommes très importantes ont été affectées au développement de cette ville et de cette région qui en a bien besoin — c'est le moins que l'on puisse dire. Or ces sommes n'ont été décaissées pour l'instant que de manière extrêmement réduite. Les émeutes ont servi de prétexte au changement car elles prouvent qu'il y a un dysfonctionnement. Ce dysfonctionnement est attribué à l'incurie ou à l'incompétence administrative. Les conséquences qui en sont tirées se traduisent par une sanction du pouvoir central : le changement des responsables administratifs de la région.

La situation du Rif est complexe et ne risque ne pas de s'améliorer demain. C'est d'ailleurs pour cela que le Palais y accorde aujourd'hui une grande importance

RT France : Après près de six mois de crise politique, un accord gouvernementale de coalition a été trouvé. Ce nouveau gouvernement pourra-t-il permettre d'améliorer la situation dans le Rif ?

P. V. : Effectivement, le Maroc n'avait pas de gouvernement depuis l'automne et l'administration est donc seule en ligne. Les hommes du roi Mohammed VI sont donc à la manœuvre – les gouverneurs, les wallis – puisqu'il n'y a pas de Parlement, pas de premier ministre, pas de gouvernement avec une légitimité électorale. Cela explique aussi pourquoi les sanctions tombent. Nous sommes dans une période très spéciale pour le pays. Est-ce que le nouveau gouvernement va reprendre la main dans le Rif ? C'est ce qui est attendu. Il y a cependant des chances pour que le titulaire du ministère de l'Intérieur – qui dépend du palais royal – ne change pas. On sait très bien que le problème au Maroc demeure qu'il y a deux chaînes de commandement : celle du Gouvernement et celle du Palais royal. Ici, comme on est dans le domaine de la sécurité et de l'investissement, cela relève plutôt de la chaîne de commandement royale. Le Rif est une région stratégique très importante pour le Palais. Nous sommes donc au cœur des affaires du roi et de ses conseillers. Le président de la région est d'ailleurs un de ses proches, Al Omari. Ne pas avoir de Premier ministre n'a certes pas amélioré les choses mais je ne suis pas sûr que le changement de gouvernement va changer la situation. Il faut se rappeler également que le Rif est une région contestataire, qui a un très long passif de révoltes si on remonte à la fin de l'indépendance, à la fin des années 1958-1959. Il y a eu de très grosses émeutes du pain en 1984 à Tétouan et El Hoceima. On a retrouvé cette région en première ligne au moment des Printemps arabes avec plusieurs morts à El Hoceima. Il y a encore eu cette année des incidents. C'est une région frondeuse et périphérique. Elle est très tournée vers l'extérieur car une grande partie des habitants du Rif vivent en Europe. Il y a donc de nombreuses circulations, beaucoup de trafics, de tensions et une forte population. A cela s'ajoute des carences administratives qui ont duré très longtemps et qu'on essaye de rattraper. La situation du Rif est donc complexe et cela risque de ne pas s'améliorer demain. C'est d'ailleurs pour cela que le Palais y accorde aujourd'hui une grande importance.

Dans le Rif, on est au cœur de toutes les tensions marocaines : entre le pouvoir central et la province, entre la culture arabe et la langue berbère

RT France : Doit-on s'attendre dans un futur proche à une exacerbation des tensions dans la région?

P. V. : On est au cœur de toutes les tensions marocaines. Il y a celles entre le pouvoir central et la province. Celles entre la culture arabe et la langue berbère qui domine cette région. On est aussi aux marges du Maroc en direction de la Méditerranée, à cheval sur l'Espagne et non loin de l'Algérie. L'immigration est donc très présente. C'est aussi le point de passage vers l'Europe des marchandises, de la contrebande, de la drogue mais aussi des migrants subsahariens. Le Rif est le lieu de toutes les tensions. Il s'agit également d'un lieu où avec d'importantes carences administratives. La bourgeoisie marocaine - les ingénieurs, les médecins, les hauts-fonctionnaires - n'aime pas être nommée dans ces provinces. Il y a un problème de recrutement de cadres et de médecins. Tout cela entretient un cercle vicieux qui entraîne une carence administrative dans une région où il y aurait des besoins très importants, voire supérieurs, à ceux du centre du pays.

Le Maroc essaie de préserver de bonnes relations avec l'Afrique, donc il essaie de ne pas trop expulser les migrants

RT France : Vous mentionnez la présence des migrants subsahariens dans cette région voisine des enclaves espagnoles. Des associations marocaines déplorent une situation de haute tension entre la police, les migrants et à la marge les populations. Peut-on selon vous limiter ces tensions qui s'ajoutent au terreau conflictuel du Rif ?

P. V. : C’est un problème sans solution. Le Maroc, comme l'Algérie, est chargé par l'Union européenne de garder la frontière sud de l'Europe. Quand le pays veut mettre un peu la pression sur l'Espagne, les Marocains laissent passer quelques milliers d'immigrants. C'est ce qui s'est passé le mois dernier à Ceuta. Le reste des migrants sont parqués entre Ceuta et Melilla dans cette région. Le Maroc essaie de préserver de bonnes relations avec l'Afrique, donc il essaie de ne pas trop expulser de migrants. Plusieurs milliers de migrants ont été intégrés et ont obtenu des cartes de séjour cette année [via une politique d'intégration exceptionnelle lancée par le royaume]. Le Maroc devient, comme l'Algérie et la Tunisie, un pays d'immigration subsaharienne. C'est quelque chose de très difficile pour des pays où le taux de chômage est extrêmement élevé et qui, en même temps, cherchent à préserver des relations correctes avec l'Afrique et l'Europe. On est en pleine quadrature du cercle. Ces problèmes vont s'accroître dans les années voire les décennies à venir. Nous sommes au début d'une problématique qui ne va cesser de se poser et qui promet d'importantes tensions. 

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