Nucléaire : qui sont les «irresponsables» du fiasco de l'EPR défectueux de Flamanville ?

Nucléaire : qui sont les «irresponsables» du fiasco de l'EPR défectueux de Flamanville ? © CHARLY TRIBALLEAU Source: AFP
Un manifestant anti-nucléaire devant la centrale de Flamanville en octobre 2016.

Outre Areva et EDF, Stéphane Lhomme (Observatoire du nucléaire) fustige l'Autorité de sûreté nucléaire qui aurait pu arrêter le chantier. Il décrypte les risques d'utilisation de l'EPR qui pourrait entraîner un «processus comparable à Fukushima».

RT France : Vous militez depuis des années avec l'Observatoire du nucléaire pour médiatiser les défaillances observées dans l'usine du Creusot et de l'EPR (European Pressurized Reactor) de Flamanville. Etes-vous étonné d'apprendre qu'EDF et Areva en avaient connaissance depuis 12 ans ?

Stéphane Lhomme (S. L.) : Non, nous savions déjà depuis bien longtemps que les failles étaient connues par ces entreprises. L'élément encore plus problématique pour moi dans cette affaire est que l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a été totalement défaillante. Or, c'est elle qui est supposée donner cet été le feu vert à l'utilisation de cette cuve. Mais sur ce dossier l'ASN est en grave faute ! Elle n'a pas vu les problèmes, ou peut-être les a-t-elle cachés si elle était au courant, mais on ne le sait pas. Les éléments que l'on avait montrent qu'ils étaient au courant de ces défaillances et des problèmes de fabrication depuis des années. Les révélations d'aujourd'hui montrent que cela remonte à encore plus loin. On peut donc parler de complicité. A mes yeux, l'Autorité de sûreté nucléaire française a surtout commis une faute majeure, en décembre 2013, en autorisant EDF a installer cette cuve tout en sachant qu'il y avait eu tous ces problèmes. Aujourd'hui, la cuve a été installée, le chantier a continué autour du réacteur, les tuyaux ont été soudés. Il est devenu très compliqué, voire impossible, pour l'Autorité de sûreté nucléaire de prendre ses responsabilités et de dire «la cuve n'est pas bonne, vous devez détruire la moitié du réacteur pour la sortir et aller en fabriquer une autre». Si l'ASN avait pris ses responsabilités dès décembre 2013, on ne se retrouverait pas dans une telle situation.

Si la cuve avait été rejetée par l'ASN en 2013, EDF aurait eu le temps d'en faire fabriquer une nouvelle, si possible bien faite cette fois !

L'ASN s'est mise elle-même dans une situation inextricable car elle n'est pas en capacité aujourd'hui de dire : «La cuve n'est pas bonne». Cela aurait des conséquences gigantesques. Comme je vous le disais, il faudrait détruire la moitié du réacteur. Il faudrait également faire fabriquer une nouvelle cuve, ce qui prend des années alors qu'on est peut-être à la fin du chantier. Je dis peut-être car il y a eu énormément de reports successifs. Si la cuve avait été rejetée par l'ASN en 2013, EDF aurait eu le temps d'en faire fabriquer une nouvelle, si possible bien faite cette fois ! On voit bien aujourd'hui que l'Autorité de sûreté nucléaire a un couteau sous la gorge. On leur dit que si la cuve est refusée, ils causeront l'effondrement de l'industrie du nucléaire français et la suppression de milliers d'emplois. La pression est absolument terrible. C'est de la faute de l'ASN. Elle n'aurait jamais dû donner cette autorisation en décembre 2013. 

D'autant plus que, comme je le précise dans notre communiqué, les deux cuves vendues à la Chine pour les 2 EPR de Taishan connaissent exactement les mêmes problèmes. L'ASN a également validé l'exportation de ces cuves vers la Chine. De toute évidence, EDF, Areva et l'ASN savaient qu'il y avait des problèmes sur ces trois cuves et ils ont laissé faire.

Mais dans le cas d'une rupture de la cuve ou d'un générateur de vapeur, il n'y a pas de parades prévues

RT France : Quels sont les risques inhérents à l'utilisation de l'une de ces trois cuves, en France comme en Chine ?

S. L. : Que ce soit pour la cuve ou les générateurs de vapeur – dont on sait qu'un certain nombre sont défectueux sur les réacteurs français, en particulier ceux livrés par le fournisseur japonais GCFC – la rupture est dite «exclue» dans les documents de sûreté. Cela ne veut pas dire que cela ne peut pas arriver ! Cela veut dire qu'il ne faut surtout pas que cela arrive, car rien n'est prévu le cas échéant. Si, dans une centrale nucléaire, une pompe tombe en panne, une autre démarre. Si un tel incident se produit, un circuit de sécurité se met en place pour envoyer de l'eau et refroidir le système. Mais dans le cas d'une rupture de la cuve ou d'un générateur de vapeur, il n'y a pas de parades prévues, strictement rien. A ce moment-là, l'eau s'échappe rapidement, le cœur du réacteur qui n'est plus sous l'eau ne peut plus être refroidi. Cela entraîne la fusion du cœur et cela donne un processus comparable à celui de Fukushima. C'est déjà extrêmement audacieux, voire irresponsable, d'exploiter des réacteurs nucléaires –même dans de bonnes conditions avec du bon matériel car le risque zéro n'existe pas – car on peut toujours avoir affaire à des imprévus. Mais faire cela avec des éléments cruciaux que l'on sait défaillants, c'est encore plus irresponsable.

La seule bonne solution serait une décision politique courageuse qui établirait qu'il y a trop d'inconnues et d'incertitudes et qu'il vaut mieux ne pas utiliser cette cuve, tout simplement

RT France : Face à ces défaillances et cette «irresponsabilité» d'EDF, d'Areva et de l'ASN, que préconisez-vous ?

S. L. : En premier lieu, il faut prendre des mesures d'urgence. Il faut que l'Autorité de sûreté nucléaire soit dessaisie, au moins de la question de la cuve du réacteur EPR de Flamanville. Puisqu'ils sont impliqués dans ce scandale, la décision de retirer ou non cette cuve ne peut être prise par un des «suspects». Nous avons déposé plainte par rapport à ces malfaçons et falsifications au Creusot. Or, pour nous, l'ASN fait partie des suspects, peut-être même des coupables. Il est impensable que ce soit elle qui dise : «Nous avons bien regardé, même si cette cuve n'est pas tout à fait conforme, elle ne va pas si mal. On peut finalement l'utiliser.» Il faudrait donc qu'une instance internationale ou que des d'experts indépendants donnent leur avis sur cette cuve. Cette solution ne serait d'ailleurs pas totalement idéale car les experts sont des personnes issues de l'industrie nucléaire. A mes yeux, la seule bonne solution serait une décision politique courageuse qui établirait qu'il y a trop d'inconnues et d'incertitudes et qu'il vaut mieux ne pas utiliser cette cuve, tout simplement.

Il y a une irresponsabilité totale du personnel politique qui de toute façon se résignera face à toutes ces affaires

RT France : Ces révélations surviennent à trois semaines du premier tour de l'élection présidentielle. Trouvez-vous l'enjeu du nucléaire assez développé dans cette campagne ?

S. L. : C'est un sujet qui est très peu évoqué, y compris par certains candidats qui ont pris des positions défavorables à l'industrie nucléaire. Ils en parlent quelques secondes avant de passer à un autre sujet. Il s'agit pourtant d'une affaire absolument cruciale. Tout d'abord parce qu'on a eu l'exemple dramatique de Fukushima et que l'on sait très bien que cela pourrait se produire en France. Mais également parce que nous sommes actuellement à la croisée des chemins ! Nous avons un parc nucléaire qui arrive en fin de vie. EDF entend dépenser des sommes gigantesques pour essayer de rénover ses réacteurs et les faire durer plus longtemps. Officiellement, ils annoncent 55 milliards d'euros, la Cour des comptes parle plutôt de 100 milliards, d'autres analyses montent jusqu'à 200 milliards ! Tout cela se passe sans qu'il y ait le moindre débat de société. Personne ne demande aux Français si EDF doit dépenser ou non cet argent dans le nucléaire. Cela devrait être mis sur la table. Cela devrait même être au cœur de la campagne présidentielle ! Or, le nucléaire est évacué en quelques secondes. Les candidats emploient des formules basiques du genre : «Nous allons réduire notre part d'utilisation de nucléaire de tant de pour-cent.» François Hollande l'avait promis aussi. 

Il y a une irresponsabilité totale du personnel politique qui de toute façon se résignera face à toutes ces affaires et restera dans les rails de la politique nucléaire menée en France depuis 40 ans.

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