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Philippe Migault est Directeur du Centre Européen d'Analyses Stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Ces ignobles médias agents de l’étranger

Ces ignobles médias agents de l’étranger© MATTHIEU ALEXANDRE Source: AFP
L'imprimerie du journal le Monde à Ivry-sur-Seine

Les médias français s'ingèrent sans cesse dans la politique intérieure d'autres pays. Entre France 24 et le Monde, l’analyste Philippe Migault évoquent leurs interventions dans différentes régions du globe.

La thématique des agents d’influence, œuvrant dans l’ombre, ou à visage découvert, à semer la sédition au profit d’une puissance étrangère, évoque immédiatement des mythologies d’un autre temps. Celle de la «cinquième colonne» opérant pour l’Allemagne nazie dans la France de la Drôle de guerre. Celle des Lettres Françaises, de l’Humanité, de Radio Free Europe… pendant la guerre froide. Bref, les temps lointains des hommes en trench-coat et chapeau mou sur le pont de Glienicke, des intellectuels illuminés préférant avoir tort avec Sartre que raison avec Aron.

Symptôme d’une époque à la créativité en berne, condamnée à recycler les réalisations d’autrefois ? Après les pattes d’eph’ et les colles pelles à tarte, les ignobles médias agents de l’étranger font leur grand retour, tellement tendances qu’il est du dernier chic de prétendre être dans leur collimateur. Evidemment, ces quelques lignes renvoient le fidèle lecteur de RT aux anathèmes dont la publication fait l’objet. Inutile de s’y attarder : le dossier est connu, les accusations des uns et les arguments des autres inondent la toile.

Chaque année, rappelons-le, des dizaines de journalistes meurent, parce qu’ils dérangent.

L’observateur attentif des médias, au-delà des polémiques aussi stériles que, fréquemment, grotesques, est conscient, cependant, de la gravité du revival susdit. Car on n’accuse pas impunément des journalistes. Derrière les objectifs politiques et personnels des contempteurs des médias, il y a des hommes en première ligne qui, eux, prennent souvent des risques un peu plus sérieux que de se retrouver dans la ligne de mire de quelques milliers de twittos ou au centre d’une querelle d’experts.

Chaque année, rappelons-le, des dizaines de journalistes meurent. Ils meurent parce qu’ils dérangent. Dérangent des malfrats, dérangent des dictateurs, dérangent de puissants lobbies. Ils meurent parce qu’on estime, souvent, qu’ils sont aux ordres de l’étranger. Et cela, les journalistes français l’ont fréquemment, dramatiquement, vécu.

Je me souviens avoir voyagé en Côte d’Ivoire aux côtés de Cyril Bensimon, aujourd’hui au Monde, alors Grand reporter à RFI. Il avait dû quitter le pays par le nord, parce que l’hostilité vis-à-vis de son média, considéré dans le sud ivoirien comme l’agent de propagande de Paris, devenait trop forte et la tension palpable. Je me souviens avoir discuté avec Jean Hélène, peu de temps avant sa mort à Abidjan, en 2003, du climat plus que malsain qui se développait en Côte d’Ivoire autour de RFI et des médias français. Il était conscient des dangers mais poursuivait son travail, pariant sur la chance et l’intelligence des ivoiriens. Jusqu’à ce qu’il rencontre un sergent de police qui l’assassine, après avoir appris qu’il travaillait pour RFI, identité que Jean –à juste titre- avait jugé plus prudent de ne pas lui révéler…

J’entends d’ici les cris d’orfraie de ceux qui jugeront scandaleux qu’un contributeur de RT puisse «instrumentaliser» – ficelle traditionnelle du métier – la tragédie en question. Jean servait un média indépendant d’une grande démocratie. RT – et l’auteur de ces lignes bien sur – est aux ordres du Kremlin. Ignoble, forcément ignoble.

Si l’on s’en réfère au travail d’un média gouvernemental à l’étranger, la problématique est encore plus aigüe

Sauf qu’une fois passée l’indignation de façade à usage des gogos, il faudrait peut-être se poser quelques questions.

Qu’est-ce qui distingue le travail d’information, du travail de renseignement ? Qu’est ce qui sépare l’édito rageur, en pleine campagne électorale, d’un travail d’influence ? Où est la limite entre la mission d’information et l’opération de propagande ? Selon qu’on soit journaliste, businessman – honnête ou malhonnête – militaire, homme politique, la limite varie considérablement. Avec les conséquences funestes que cette interprétation différenciée peut avoir.

Si l’on s’en réfère au travail d’un média gouvernemental à l’étranger, la problématique est encore plus aiguë. Prenons le cas de France 24.

Il s’agit d’un média gouvernemental, financé à 100% par le gouvernement français. Sauf à jouer les naïfs, cela pose nécessairement la question de son indépendance vis-à-vis des orientations de la diplomatie française. Evidemment les journalistes de la chaîne ont, sans doute, le sentiment de faire leur travail en toute indépendance. Du moins ceux qui croient encore que l’indépendance à long terme peut être pérenne en termes de journalisme.

Pourtant il suffit de rappeler quelques faits pour souligner l’alignement de la rédaction sur les positions du quai d’Orsay et de l’Elysée. François Hollande, comme ses diplomates, n’ont jamais caché la répugnance qu’ils avaient vis-à-vis de Donald Trump. Or le moins qu’on puisse dire, c’est que celle-ci est pour le moins partagée par les journalistes de France 24, du moins si on s’en réfère à leur titraille… Durant la campagne présidentielle américaine la chaîne n’a cessé de présenter le candidat républicain comme un fou dangereux susceptible d’exercer une influence désastreuse sur ses compatriotes. Trump élu, le racisme s’exprime ouvertement aux Etats-Unis relève France 24, comme si au pays du Ku Klux Klan il fallait qu’un Trump occupe le bureau ovale pour que les racistes s’assument. Enfin la chaîne souligne que le troisième tour est engagé à peine Trump élu, les opposants au nouveau Président des Etats-Unis clamant leur intention de ne pas le laisser développer son programme.

Alors ? Rappel des faits ou propagande française hostile au Président américain ? Qu’il aime Trump ou pas, un Américain est en droit de se poser la question de l’influence française dans les choix des électeurs de son pays, dans la mesure ou un candidat a été, de toute évidence, privilégié par rapport à l’autre.

D’autant que l’audiovisuel public français a depuis l’ORTF une longue tradition d’étroite connivence avec le pouvoir politique. Christine Ockrent, grande donneuse de leçons aussi bien vis-à-vis des Russes que des Américains (Elle a écrit en 2014 «Les oligarques : le système Poutine» et en 2016 «Clinton/Trump : l’Amérique en colère») a été Directrice générale déléguée de l’audiovisuel extérieur de la France entre 2008 et 2011 et, à ce titre, Directrice Générale de France 24 et de RFI. Le tout en étant l’épouse de Bernard Kouchner, alors Ministre des Affaires Etrangères de Nicolas Sarkozy. Ah oui mais c’est la France ! Pas de népotisme ici, pas de conflits d’intérêts. Christine Ockrent est une grande professionnelle et la femme de César ne saurait être soupçonnée. On connaît la chanson.

Cette confusion des genres n’est pas l’apanage exclusif de l’audiovisuel public français. De nombreux titres de notre presse écrite évoluent dans la même proximité avec le pouvoir, leurs journalistes se comportant quelquefois comme des représentants de la France en mission.

Il était tout à fait logique que les journalistes du Monde dénoncent les crimes commis par le régime de Bachar el-Assad, oubliant, comme le quai d’Orsay, les atrocités des «rebelles modérés»

Le Monde a été créé en 1944 par le général de Gaulle afin que la France dispose «d’un grand journal pour l’extérieur», soutenant sa voix sur la scène internationale. Une des plus grandes plumes du journal, Jean Lacouture, a avoué avoir menti par omission sur des évènements très graves survenus en Algérie parce que ce n’était pas dans l’intérêt de la France et de la paix. Il était tout à fait logique que les journalistes du Monde dénoncent les crimes commis par le régime de Bachar el-Assad, oubliant, comme le quai d’Orsay, les atrocités des «rebelles modérés».

Mais était-il dans leur rôle de rapporter aux services français des échantillons d’armes chimiques pour justifier une frappe contre le régime syrien ? Est-on encore dans le journalisme ? Ou bien cela relève-t-il d’un travail d’honorable correspondant ? Quoi qu’il en soit, cela revient à coup sûr à entretenir la méfiance des belligérants, déjà traditionnellement élevée, vis-à-vis des reporters français en zone de guerre. De journaliste à barbouze, il n’y a fréquemment qu’un pas, les exemples ne manquent pas. Avec les conséquences dramatiques que cela peut avoir, comme nous l’avons évoqué supra.

Est-il pertinent que la presse française cloue certains médias au pilori, qu’elle les qualifie, peu ou prou, «d’agents de l’étranger», oubliant ses propres complicités, ses propres compromissions ?

Il faut lorsque l’on pose en France la question des médias, de leur liberté d’expression, de leur indépendance, prendre en compte ces éléments. La presse française est sans cesse un peu moins crédible aux yeux du grand public, cherchant pour cette raison une source d’information sur le net et sur les réseaux sociaux, pour le meilleur comme pour le pire. Est-il pertinent dans ce cadre qu’elle cloue certains médias au pilori, qu’elle les qualifie, peu ou prou, «d’agents de l’étranger», oubliant ses propres complicités, ses propres compromissions ? Ou bien les journalistes «occidentaux» auraient-ils, seuls, le droit d’écrire ce qu’est la «vérité» et ce qu’est la déontologie au nom d’une supériorité léguée par les «lumières» ?

Soyons logique. Soit il est dangereux et populiste de critiquer la presse. Et cela est valable pour l’ensemble des rédactions, quelle que soit leur nationalité ou leur orientation politique. Soit il est légitime de livrer certains confrères à l’opprobre. Et cela s’applique à tous.

Aucun journaliste des médias russes en France n’a, Dieu merci, connu le sort tragique de Jean Hélène. Mais les incidents, insultes, coups, se multiplient à leur endroit, tandis qu’une campagne de presse les présente comme des séditieux, des factieux, des nervis du conservatisme le plus étroit. Il faut en être conscient et que chacun, en conséquence, soit prêt à prendre ses responsabilités. Parce qu’il n’est pas plus juste de s’attaquer à eux qu’il ne l’a été de s’en prendre à Anna Politkovskaïa.

Lire aussi : «Trump face à la russophobie enragée gravée dans l’ADN du Parti républicain»

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