Par Philippe Migault Tous les articles de cet auteur
Philippe Migault est Directeur du Centre Européen d'Analyses Stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Une bouffée d’oxygène vitale pour MiG

Une bouffée d’oxygène vitale pour MiG© Maxim Shemetov Source: Reuters
Un nouvel avion de combat russe Mig-35 lors de la présentation internationale

L'analyste Philippe Migault analyse le nouvel avion de combat russe, le MiG-35, en le comparant avec ses homologues étrangers.

L’annonce par Vladimir Poutine, le 26 janvier dernier, du début des essais en vol du MiG-35, ne marque pas seulement l’avancée d’un programme supplémentaire du plan de réarmement des forces armées russes. Pour les employés de MiG et leurs familles, les entreprises locales du segment de l’aéronautique, les aviateurs des VKS (forces aérospatiales russes), elle constitue un motif d’espoir.

Pour tous les amoureux d’aviation, le choix de Sukhoï en 2002 de développer le futur avion de combat de cinquième génération russe, au détriment de MiG, avait été un crève-cœur. Non par désintérêt envers Sukhoï, dont le T-50 s’annonce un excellent appareil, mais parce que l’option retenue par les autorités russes semblait condamner MiG à une mort prochaine. Développement du Su-30SM, du Su-35, du Su-34, du T-50… : dans les années 2000 tous les programmes gouvernementaux sont systématiquement tombés dans l’escarcelle de Sukhoï qui, dans le cadre de la concentration de l’aéronautique de combat russe au sein d’OAK, a incontestablement pris l'ascendant.

Le MiG-21 a été l’avion de combat le plus produit depuis 1945 et demeure, aujourd’hui encore, en service dans plusieurs armées de l’air, près de 60 ans après son entrée en service actif

Ecarté de la course à la cinquième génération avec la mise au placard de son projet MiG-1.44, battu sur le segment des jets d’entraînement avec le choix du Yak-130 au détriment du MiG-AT franco-russe, MiG n’avait plus guère de perspectives au tournant des années 2010, d’autant que Sukhoï faisait aussi la course en tête à l’export.

Or, le groupe est l'un des avionneurs les plus mythiques du monde. Son MiG-15 a fait plus que donner la réplique aux F-86 américains lors de la guerre de Corée, alors que l’Union soviétique, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, accusait un retard dans le domaine des appareils à réaction. Son MiG-21 a été l’avion de combat le plus produit depuis 1945 et demeure, aujourd’hui encore, en service dans plusieurs armées de l’air, près de 60 ans après son entrée en service actif.

Enfin les passionnés ne peuvent évoquer la puissance des intercepteurs MiG-25 et MiG-31, l’agilité du MiG-29, sans s’enthousiasmer. Encore récemment, MiG ne détenait plus que quelques contrats domestiques et d'exportation pour les ultimes versions du MiG-29, et le programme de modernisation des MiG-31 de l’armée de l’air russe, pour assurer son plan de charge.

Le début des essais en vol, qui commenceront réellement avec la livraison des MiG-35 de présérie, est donc une bouffée d’oxygène pour l’avionneur qui espère, si ces essais s’achèvent sur un satisfecit l’été prochain, recevoir une première commande d’une trentaine d’appareil de la part des autorités russes, prélude à de futurs contrats. Car le MiG-35 devrait succéder dans les années à venir aux MiG-29 qui demeurent en service dans les escadrilles des VKS, si l’on s’en réfère aux déclarations de Viktor Bondarev, chef d’Etat-major des  forces aérospatiales. Une opération qui représente un prospect de 170 à 200 appareils. De quoi assurer le plan de charge de la division militaire de MiG qui, par ailleurs, espère multiplier les contrats à l’export, fort du succès précédent du MiG-29.

New Delhi vient d’exprimer un nouveau besoin pour 57 avions de combat

Car il serait logique que les Etats désirant renouveler leur flotte de combat et possédant déjà des Fulcrum –la dénomination OTAN du MiG-29 – optent pour ce nouvel appareil, présentant de nombreuses similitudes avec son prédécesseur. Plusieurs centaines de MiG-29 sont aujourd’hui en service hors de Russie. Ils ne seront pas tous remplacés par des MiG-35. Les marchés ukrainien et des Etats d’Europe centrale, aujourd’hui membres de l’OTAN, sont désormais fermés. Mais de nombreux prospects demeurent comme l’atteste la présence d’une trentaine de délégations étrangères sur le site de MiG à Loukhovitsy lors de la cérémonie marquant le coup d’envoi de la campagne d’essais. 

L’Inde, dont l’armée de l’air et l’aéronavale utilisent de nombreux MiG-29 de différentes versions, pourrait être intéressée. New Delhi vient d’exprimer un nouveau besoin pour 57 avions de combat embarqués dans le cadre du programme MRCBF (Multi Role Carrier Borne Fighters), destiné à équiper les trois porte-avions et porte-aéronefs dont la marine indienne entend se doter à terme. La Russie semble idéalement placée dans la compétition qui s'engage.

Le MiG-35, s’il confirme son potentiel, a de nombreux arguments à faire valoir

D’une part parce que compte tenu du délai de réflexion des autorités indiennes en matière de commandes militaires, qui dépasse fréquemment la dizaine d’années, MiG dispose du temps nécessaire pour développer une version navalisée du MiG-35 afin de remplacer les MiG-29K et KUB actuellement en dotation.

D’autre part, parce que Dimitri Rogozine, vice-Premier ministre russe chargé de l’industrie de défense, a souligné que la Russie était prête à proposer le MiG-35 à l’Inde en respectant les exigences du «Made in India» qu’impose désormais celle-ci.

Enfin parce que le MiG-35, s’il confirme son potentiel, a de nombreux arguments à faire valoir, en Inde ou ailleurs.

Cet appareil offre en effet un saut capacitaire très important par rapport au MiG-29 dont il ne constitue pas une énième évolution homéopathique. Disposant d’un rayon d’action deux fois plus important que son prédecesseur, le MiG-35 est doté d’un radar AESA Zhuk AMEh de Phazotron (filiale du groupe KRET). Il peut simultanément suivre 30 spots et en attaquer 10 (6 aériens, 4 au sol). Durci vis-à-vis des tentatives de brouillage ennemies, disposant d’une portée de détection de 260 kilomètres selon certaines sources, le Zhuk AMEh est aussi capable de transmettre aux autres appareils d’une formation de combat les coordonnées des objectifs qu’il a détectés afin de démultiplier les possibilités de traitement de ces derniers.

Disposant de neuf points d’emport au total (contre 7 pour le MiG-29), le MiG-35 peut emporter 7 tonnes d’armement, contre 5 pour la version SMT équipant actuellement les VKS. Il sera en mesure de délivrer des armements de précision guidés par signal satellitaire Glonass ou par laser. Doté de commandes électriques, de réacteurs à poussée vectorielle RD33OVT, ultime déclinaison du moteur développé par Klimov pour le MiG-29 au début des années 2000, l’appareil conserve l’hypermanœuvrabilité qui a fait la réputation de ses prédécesseurs tout en disposant d’une furtivité accrue.

Il n’est pas en concurrence frontale avec le Rafale. L’avion français est un avion sophistiqué, bien plus onéreux, d’une mise en œuvre exigeante

Capacités d’emport accrues, très grande manœuvrabilité, plus grande discrétion radar, mise en œuvre d’armes de haute précision… le MiG-35 n’a certes pas la furtivité, la capacité à la supercroisière ni celle d'opérer en totale fusion de données qui caractérisent – théoriquement – les avions de la cinquième génération, dénomination marketing à nuancer. Mais tel quel, il représente un appareil de combat léger de la classe 4++ extrêmement concurrentiel par rapport à nombre de ses homologues étrangers. 

Il n’est pas en concurrence frontale avec le Rafale. Pour des raisons de coût et de complexité d’abord. L’avion français est un avion sophistiqué, bien plus onéreux, d’une mise en œuvre exigeante. Testé au combat, doté d’une capacité d’emport supérieure, apte à la supercroisière, opérant en fusion de données, le Rafale se situe incontestablement sur le marché export dans une catégorie supérieure, celle du T-50 et dans une moindre mesure du F-35 et de l’Eurofighter.

Le MiG-35, en revanche, pourrait profiter des défauts de ces derniers. L’Eurofighter, dont les clients européens ont annulé une partie des commandes, n’a qu’une expérience mineure du combat et s’est avéré, de l’aveu même des nations qui le mettent en œuvre, comme un appareil aussi cher que décevant. Inutile de s’attarder sur le cas du F-35 : gouffre financier cumulant retards et maladies de jeunesse, il vient d’être mis en concurrence par Donald Trump avec le F/A-18 Super Hornet, appareil d’une gamme plus ancienne, mais fiable, performante et économique. Eurofighter et F-35, cependant, visent essentiellement des marchés traditionnellement fermés aux matériels russes et ne seront donc pas, sauf exception, en concurrence avec le MiG-35.

Pour MiG, comme précédemment pour Sukhoï, l’avenir passe par une diversification vers le marché civil

Sur le segment des avions de combat légers 4++ au coût modéré, c’est peut-être le Gripen-E du suédois Saab qui a le plus à craindre. Monomoteur, alors que le MiG-35 est un bimoteur, équipé à 60% de composants américains problématiques à l’export, eu égard à la législation ITAR, il ne peut concourir sur de nombreux marchés ouverts à son homologue russe. Il existe donc pour ce dernier de nombreux débouchés outre les traditionnels marchés captifs de l’aéronautique russe (Vietnam, Algérie…) et pour MiG de tangibles relais de croissance.

Il faudra cependant tenir les promesses, toutes les promesses du projet. La nécessité de proposer un produit d’emblée irréprochable, associé à un service de maintenance équivalent, a été clairement soulignée par Vladimir Poutine dans son allocution. Discrète mais ferme allusion à une récente mésaventure survenue en Algérie. MiG, à l’avenir, ne pourra plus se reposer sur ses seules compétences dans le segment de la défense pour assurer sa pérennité. Iouri Sliousar, le patron d’OAK l’a souligné lors des échanges qu’il a eus avec Vladimir Poutine le 26 janvier dernier : pour MiG, comme précédemment pour Sukhoï, l’avenir passe par une diversification vers le marché civil. La production d’avions de transport régional Illiouchine-114 par MiG dans ses usines s’inscrit dans cette logique. Celle-ci fera moins rêver les aficionados de l’avionneur que les modèles précédemment sortis de ses chaînes. Mais pour donner naissance à des machines d’exception, il faut d’abord être en mesure de faire face aux périodes difficiles pour le carnet de commandes. C’est ainsi : l’avenir de MiG passera aussi, désormais, par les turboprops…

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