Ancien responsable du Pentagone : «une Russie ennemie, c'est la zone de confort du renseignement»

Ancien responsable du Pentagone : «une Russie ennemie, c'est la zone de confort du renseignement»© Carlos Barria Source: Reuters
Barack Obama et le directeur des services de renseignement nationaux James Clapper

Michael Maloof, ancien responsable du Pentagone, analyse les manoeuvres récentes d'une administration Obama agonisante et commente les changements possibles que l'équipe de Donald Trump pourrait apporter dans les relations américano-russes.

RT : L’inspecteur général, Michael Horowitz, a déclaré vouloir examiner les allégations concernant la transmission «illicite» d'informations du ministère de la Justice à l'équipe d’Hillary Clinton. De quelle sorte d’informations parle-t-il ? 

Michael Maloof  (M. M.) : Ce sont probablement des informations qui ont été fournies par des personnes proches de l’administration Clinton, comme le ministère de la Justice. Il y a aussi la possibilité que le directeur adjoint du FBI soit connecté au gouverneur de Virginie, qui est très proche d’Hillary Clinton. Tout cela nous montre qu’ils doivent passer en revue les événements précédents. Il semble que les actions de James Comey réalisées pendant la période des élections, sont fondées sur ce qu’il avait promis au Congrès – que le congrès soit immédiatement notifié de tout nouveau développement. Et c’est ce qu’il a fait, comme l'indique la lettre. Elle est devenue l'objet d'une fuite, et, par conséquent, a soulevé beaucoup de préoccupations dans le camp Clinton, prétendant que Comey avait faussé les résultats des élections, ce qui n’est pas vrai au final. Comey est républicain et pratiquant, comme je comprends. Mais il a aussi prêté serment d’impartialité dans le cadre de l’enquête, il l’a clairement indiqué.

A la lumière du changement d’administration tout proche, cette investigation de Comey pourrait être un autre témoignage qui démontre que l’administration Obama sortante est à l’agonie

RT : On mentionne aussi que toutes ces décisions du FBI à l’égard de l’enquête sur Clinton pourraient essentiellement être basées sur des «considérations non pertinentes». De quelles considérations exactement s’agirait-il et comment faut-il l'interpréter ?

M. M. : C’est une question ouverte, quelles sont ces «considérations impertinentes» ? Cela pourrait devoir dire que Comey aurait dû recommander des poursuites. On pourrait l’interpréter de cette façon. Mais ce que le procureur général et l’inspecteur général de la Justice sous-entendent n'est pas clair du tout. Il ne faut pas oublier que, à la lumière du changement d’administration tout proche, cette investigation de Comey pourrait ne pas aller beaucoup plus loin et n'être qu'un autre témoignage qui démontre que l’administration Obama sortante est à l’agonie.

RT : Tout cela ne semble être qu'un grand spectacle. Pensez-vous qu’on pourra un jour revenir aux emails d’Hillary Clinton et commencer à analyser ce qui s’est exactement passé ?

M. M. : Dans votre présentation, vous avez mentionné qu’elle avait menti au Congrès, ce qui pourrait entraîner une enquête séparée, ouverte par le Congrès. Le Congrès a déjà demandé au ministère de la Justice de se pencher sur ce dossier. Ce n’est pas fini. Elle a menti au Congrès. Si cela a été fait de façon délibérée ou pas – c’est une autre question, qui reste à déterminer. Mais il pourrait bien s'agir de l'ouverture d'une véritable boîte de Pandore pour Hillary Clinton.

Donald Trump a défini les priorités de la nouvelle administration, d'une part de ne pas se concentrer sur Hillary Clinton, d'autre part l'emploi et le remplacement de l'Obamacare 

Et certainement, le Congrès peut lancer une enquête. Comme il l'a indiqué, Trump n'a pas l’intention de pousser les choses, sans présence de nouveaux éléments. Mais le Congrès pourrait prendre des mesures contre elle, en raison de son témoignage sous serment, car ce que Comey a montré vient contredire son témoignage. Je ne dirais pas que c’était un mensonge, mais c’est tout de même contradictoire.

RT : Comme vous l’avez déjà mentionné, la nouvelle administration va entrer en fonction dans un avenir très proche. Comment est-ce que cela peut influencer l’enquête ?

M. M. : Cela aura un impact limité sur les actions du Congrès, parce qu’ils font ce qu’ils veulent. Donald Trump a défini les priorités de la nouvelle administration, d'une part ne pas se concentrer sur Hillary Clinton, d'autre part remplacer l'Obamacare par par un système moins onéreux, et puis créer des emplois. Maintenant, si le Congrès, dans sa grande sagesse, décide d'enquêter sur la véracité des paroles de Clinton, c’est à eux de décider. L’administration va poursuivre son chemin, sauf si de nouveaux éléments laissent entrevoir de nouvelles accusations.  

En bien des points, la communauté du renseignement est devenue un gouvernement en soi. Elle est devenue politisée avec le temps

RT : Le rapport du renseignement sur Donald Trump qui vient d'être publié par Buzzfeed, semble être mal ficelé, surtout en ce qui concerne les preuves réelles. Quel pourrait être le but des telles accusations infondées ?

M. M. : Ils ont mis la pagaille à maints égards, cela concerne notamment la fuite des informations qui n’ont été confirmées ou corroborées en aucune manière, et elles ont transpiré dans la presse. Cela a presque fait l’impression d’une attaque lancée par la communauté du renseignement contre Donald Trump, en particulier à l’égard des allégations totalement infondées, qu’on a vues dans ce rapport de 35 pages publié par Buzzfeed. Ils se sont vraiment plantés. Et la communauté du renseignement s’était déjà trompée également dans beaucoup de leurs prévisions, hypothèses et analyses, ce qui a énormément déçu la future administration. Je pense que l’administration Trump a l’intention de «faire le ménage».

En bien des points, la communauté du renseignement est devenue un gouvernement en soi. Elle est devenue politisée avec le temps, je l’observais depuis le Pentagone. Ils ont voué l’administration de Bush à l’échec après avoir communiqué ces informations sur les armes de destruction massive en Irak en 2002, quand beaucoup d’entre nous savions qu’elles n’existaient pas. La communauté du renseignement est bien capable d’utiliser de telles mesures, et ils détestent vraiment Trump et son administration, beaucoup d’entre eux sont des libéraux.

RT : Dans le document de Buzzfeed, la communauté du renseignement accuse Donald Trump d’avoir des liens avec la Russie, sans présenter de preuves. Est-ce que le nouveau président pourra vraiment rejeter la politique d’hostilité à l’égard de la Russie des dernières années ?

M. M. : Ils vont tous le pointer du doigt, mais en réalité cela dépend de ce que le président élu veut faire. Il l’a déjà signalé : il veut collaborer avec la Russie. Il a aussi exprimé ses préoccupations face à d’autres points chauds éventuels, en soulignant qu’il voulait travailler plus étroitement avec la Russie sur des problèmes très importants – du désarmement nucléaire à la collaboration antiterroriste, ce qui est très sérieux. Je crois qu’il y a des gens, notamment au sein de la communauté du renseignement, qui considèrent la Russie comme un ennemi – c’est leur zone de confort.

Il y beaucoup de démocrates qui ont réservé le rôle du dindon de la farce à la Russie, en essayant de pousser le déploiement de l’OTAN

Ils ont regardé de cette façon l’ancienne Union soviétique pendant 50 ans. Ils se sentent beaucoup plus à l’aise comme ça qu’en regardant toutes les autres menaces d’aujourd’hui, qui nous préoccupent beaucoup, y compris la Chine et l’Etat islamique, qui s’est métastasé dans quelque 32 pays. Ils n’ont pas de sources. Mais ils ont un souci majeur en la personne de la Russie, et il y beaucoup de démocrates qui ont réservé le rôle du dindon de la farce à la Russie, en essayant de pousser le déploiement de l’OTAN, et aussi en tentant de préparer un climat propice à un renversement violent du gouvernement ukrainien démocratiquement élu il y a quelques années. Une bonne partie de tout cela a été initié par la communauté du renseignement. C’est ce que je voulais dire tout à l'heure, en affirmant qu’ils étaient un gouvernement en soi. Il faut les contrôler.

Je me rappelle, lorsque James Woolsey était directeur de la CIA, il y a plusieurs années, il m’avait fait part de ses préoccupations à l’égard des responsables des opérations qui l'éloignaient peu à peu du processus de prise de décision, en lui mettant des obstacles bureaucratiques dans tout ce qu’il faisait, car ils poursuivaient leur propre ordre du jour. Si Mike Pompeo ne fait pas réellement le ménage lors de son entrée en fonction à la CIA, c'est probablement ce qui va lui arriver.                  

RT : Pourquoi voit-on un déploiement des forces de l’OTAN en Europe maintenant, au crépuscule du mandat de Barack Obama, quand on entend le président élu déclarer que c’est une organisation obsolète ?  

M. M. : Encore une fois, c’est une pression en faveur de l’OTAN. Il ne faut pas oublier qu’ils [l'administration Obama] en ont été à l'initiative, en particulier la communauté du renseignement, où il y a beaucoup de démocrates, qui soutenaient Hillary Clinton. Ils ont en tête la volonté d'étendre l’OTAN vers l’est. Et je ne pense pas que ce soit le cas de Donald Trump. En faisant cela, on crée un climat propice à la confrontation.

Pour le moment, nous n’en avons pas besoin, car on a beaucoup d’autres problèmes – ça le distrairait des problèmes intérieurs, et je ne crois pas qu’il pense le faire. Car dans le même temps, il veut coopérer avec la Russie. Je pense que vous verrez des changements spectaculaires dans l’approche des Etats-Unis à l’égard de l’OTAN, de sa mission, de sa propension à pousser l’OTAN vers d’autres régions.        

Vous déployez les forces militaires si c’est le dernier recours. Il y a beaucoup de place pour la discussion et la diplomatie, qui doivent être les premières mesures

RT : On pourrait donc dire que l’expansion de l’OTAN est nécessaire au maintien du financement du complexe militaro-industriel ? Si c’est le cas, est-il possible que Trump change l’ordre du jour de l’OTAN ?

M. M. : En ce qui concerne l’administration Obama, c'est le cas, et c’est un lobby très puissant. En même temps, Trump a indiqué très clairement qu’il voulait une armée forte – il vise la paix, mais une paix garantie par une armée invincible. Mais avec cela, vous coopérez avec d'autres pays. Le déploiement de forces militaires doit être le dernier recours. Il y a beaucoup de place à la discussion et la diplomatie qui doivent venir en premier. Il est clair qu'Hillary Clinton était très hostile vis-à-vis de la Russie, et cela aurait créé une attitude négative dès le début, si elle avait été élue.

RT : Verrons-nous des changements dans le programme spatial américain, qui est un domaine de rivalité américano-russe ?

M. M. : Il y aura toujours cette concurrence. Mais, encore une fois, c’est un domaine où nous avons travaillé ensemble, et nous devons viser une coopération encore plus étroite dans l’espace. Trump a une occasion en or de le présenter comme une opportunité d'échange de technologies, de collaboration, comme celle que l’on a à bord de la Station spatiale internationale.

Il y a aussi la question des projets de défense stratégique. Beaucoup de néoconservateurs et de libéraux, hostiles à l’égard de la Russie, estiment qu’il faut les relancer. Nous devons renforcer notre défense antimissile, il y aura des discussions importantes sur le sujet. Mais plus du point de vue défensif, et non obligatoirement offensif. De façon certaine, les domaines où une coopération est possible sont bien plus vastes que ceux d'une confrontation.

RT : On a vu récemment le Congrès interroger les candidats aux postes clés de l’administration Trump. Croyez-vous que Rex Tillerson et James Mattis puissent obtenir ces postes ?

M. M. : En ce qui concerne James Mattis et Rex Tillerson, je crois que c’est fort probable. Tillerson a une telle expérience, il a précédemment travaillé avec la Russie, c'est peut-être la bonne personne au bon moment pour un tel poste. Ce que Donald Trump a en tête, ce n’est pas la confrontation avec Moscou, mais la recherche de voies de coopération sur un nombre de questions clés.

Il ne faut pas occulter le fait que le général James Mattis considère la Russie comme principal adversaire, mais il faut l'appréhender du point de vue militaire, le général a précisé aussi qu’il ne fallait pas seulement diriger depuis une position de force, mais il a aussi parlé de coopération lors de son audition.

Il faut comprendre que ces candidats vont dire ce que le Congrès souhaite entendre comme réponse, pour passer. Mais ils vont servir sous la houlette du président. Ils vont suivre le chemin politique établi par le président. Ils doivent toujours, du point de vue de la sécurité nationale, élaborer une approche, car aucun d’entre eux n’a encore d’autorisation. Une fois qu’ils l’ont reçue, une fois qu’ils prêtent serment, ils pourront commencer leur travail, définir leur approche et la voie politique qu’ils ont l’intention de suivre.  

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