Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Alstom, Air France… et l’Europe : les raisons de la colère

Un partisan de la CGT devant les locaux d'Alstom le 27 septembre 2016© SEBASTIEN BOZON Source: AFP
Un partisan de la CGT devant les locaux d'Alstom le 27 septembre 2016

Menaces sur le devenir industriel d’Alstom, vindicte des classes dirigeantes contre des syndicalistes d’Air France : l’UE porte une lourde responsabilité, analyse Pierre Lévy, spécialiste des questions européennes.

Hasard du calendrier... Deux mouvements sociaux emblématiques se sont simultanément invités dans l’actualité sociale française du 27 septembre : les salariés d’Air France venus soutenir leurs collègues comparaissant devant la Justice ; et ceux d’Alstom manifestant face aux menaces qui pèsent sur le site de Belfort, et plus généralement sur l’avenir industriel du groupe.

5 octobre 2015, les images font le tour de France, et du monde : deux hauts responsables de la compagnie aérienne française contraints de fuir la colère des personnels – du manutentionnaire au pilote en passant par les hôtesses de l’air – à qui la direction s’apprêtait à annoncer une énième charrette, après avoir déjà supprimé 10 000 emplois en trois ans.

Faut-il répéter la violence faite aux femmes et aux hommes jetés ainsi au rebut ? Tout cela parce qu’Air France est plongée dans l’univers d’un transport aérien largement déréglementé par l’entremise de l’Union européenne. Une déréglementation qui alimente la spirale de la «compétitivité», cette course sans fin dans laquelle les compagnies dites «à bas coût» tirent l’ensemble des conditions de travail et de rémunération vers le bas.

C’est que la classe dominante a jugé insupportable et dangereuse cette image : des patrons contraints de détaler piteusement devant la colère de ceux qui sont habituellement soumis, contraints, humiliés

Pour avoir manifesté publiquement leur exaspération aux dépends de la chemise impeccablement repassée d’un des deux dirigeants, cinq salariés de la compagnie ont été licenciés, et sont désormais traînés en justice par leur employeur. Une vindicte qui fait écho à la violence des propos alors tenus tant par Manuel Valls (qui avait traité les syndicalistes de «voyous») que par Nicolas Sarkozy.

C’est que la classe dominante a jugé insupportable et dangereuse cette image : des patrons contraints de détaler piteusement devant la colère de ceux qui sont habituellement soumis, contraints, humiliés. Depuis quand une telle scène ne s’était-elle pas produite ? L’espace d’un instant, le rideau s’est fugacement écarté sur la brutalité des rapports sociaux – mais, très exceptionnellement, dans le sens d’un retour de bâton.

Voilà qui sortait décidément du cadre élégant du «dialogue social», vanté et promu par la Confédération européenne des syndicats (CES) et la Commission européenne.

Alstom n’a cessé de plonger dans les réjouissances de la mondialisation. Une mondialisation qui peut être ainsi définie : la liberté des oligarques transnationaux de placer et de retirer leurs capitaux à leur guise

C’est cette même Commission qui avait apporté sa contribution à la déstabilisation d’Alstom lorsqu’en 2004, par exemple, elle s’opposa à la recapitalisation de l’entreprise par l’Etat français (avant de devoir faire machine arrière). Le Commissaire alors chargé de la Concurrence, Mario Monti, était à la manœuvre.

Depuis lors, le groupe industriel n’a cessé de plonger dans les réjouissances de la mondialisation. Une mondialisation qui peut être ainsi définie : la liberté des oligarques transnationaux de placer et de retirer leurs capitaux à leur guise. Finalement, en 2015, le groupe Alstom, tant de fois découpé et restructuré, a vu la plus grosse partie de ses activités (turbines) purement et simplement cédée au géant US General Electric, soi-disant pour mieux sauver l’activité Transports. Et c’est cette dernière activité qui désormais «manque de commandes», peu de temps après qu’un appel d’offre de la SNCF a été soufflé par une firme allemande – appel d’offre rendu obligatoire par les règles européennes ; et quelques semaines après qu’un «contrat du siècle» eut été signé aux Etats-Unis… mais avec fabrication outre-Atlantique – ce que Bruxelles n’interdit évidemment pas…

Tout cela provoque au mieux des haussements d’épaules attristés de la part des dirigeants européens et de leurs porte-voix médiatiques. Ceux-ci semblent bien plus prompts à s’enflammer dès lors qu’un des leurs affiche de manière un peu trop maladroite sa proximité avec les milieux d’affaires globalisés. Oh, s’indigne-t-on en haut lieu, Neelie Kroes, ancien Commissaire européen à la Concurrence (qui succéda à Mario Monti) était mouillée dans une société off-shore domiciliée aux Bahamas !... Oh, enrage-t-on dans les couloirs de Bruxelles et dans la presse europhile, José Manuel Barroso, ancien président de ladite Commission, a vite retrouvé un petit boulot chez Goldman Sachs !

La nature intrinsèque de l’UE depuis son origine est : le gouvernement des multinationales, pour les multinationales et par les multinationales

Comme si la banque d’affaires américaine n’avait pas abrité une large part de l’élite bruxelloise. Pour ne prendre que deux exemples : l’actuel président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, ou bien… un certain Mario Monti. Le monde est décidément petit.

Alors, faut-il se draper d’indignation morale ? Ou plutôt constater que M. Barroso, Mme Kroes et consorts ne font qu’illustrer la nature intrinsèque de l’UE depuis son origine : le gouvernement des multinationales, pour les multinationales et par les multinationales. Une mise en scène postmoderne de la démocratie où ce sont les sans-grades qui comparaissent à la barre des accusés et risquent de se retrouver derrière les barreaux.

Il est peut-être temps de revoir le casting.

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