Crise migratoire 2.0 ? Alors que Merkel perd pied, Erdogan a tous les atouts

© Kayhan Ozer Source: Reuters

Cette année, l'accord controversé de l’Union européenne avec la Turquie à permis au bloc d'éviter la répétition de la crise migratoire de l’été 2015. Mais pour le journaliste Bryan MacDonald, cela pourrait être le calme avant une nouvelle tempête.

La Turquie est furieuse que le commissaire européen allemand ait qualifié sa demande d'adhésion à l’UE d'«irréaliste» tant que Recep Tayyip Erdogan serait au pouvoir. En réalité, le récent imbroglio a peu à voir avec le président turc. La présence de Recep Tayyip Erdogan est une bien maigre excuse de la part d’une UE qui n'a pas envie d'accepter Ankara en tant que membre à part entière. Et cela a d’énormes conséquences pour la stabilité de l’Europe.

Les fiévreuses manœuvres politiques d'Angela Merkel ont permis d’éviter la potentielle catastrophe

Durant l’été 2015, l'UE a traversé une crise migratoire qui menaçait les accords de Schengen et mettait à l'épreuve l'unité entre l'Est et l'Ouest de l'alliance. Certains experts ont même suggéré que l’ensemble du projet pouvait s'effondrer si la même chose devait se passer cet été.

Les fiévreuses manœuvres politiques d'Angela Merkel ont permis d’éviter cette potentielle catastrophe. La chancelière allemande a conclu un accord avec le président Erdogan selon lequel Bruxelles accepte de transférer vers la Turquie six milliards d'euros en quatre ans, en échange de quoi le bloc pourra renvoyer les immigrés qui n’ont pas obtenu le droit d’asile en Grèce en Turquie. La carotte supplémentaire était la promesse faite par l'UE d'instaurer enfin la circulation sans visa dans l’espace Schengen pour les citoyens Turcs. Cela était important pour qu’Ankara puisse vendre cet accord à l'intérieur du pays.

Le temps n'attend personne

Cependant, les analystes intelligents ont tout de suite tiré la sonnette d'alarme car l'exemption de visas a toujours semblé être un projet un peu ambitieux. Angela Merkel elle-même le savait sûrement. De ce fait, la seule conclusion raisonnable qu'on peut faire est que la chancelière essayait de gagner le temps. Le temps est compté pour diverses raisons.

Beaucoup de choses se sont passées depuis la signature de l'accord. Recep Tayyip Erdogan a survécu à une tentative de putsch et a apparemment gardé un goût amer de ce qu'il perçoit comme un manque de soutien de la part des dirigeants occidentaux. Après ce désordre, son administration a restauré les très endommagées relations avec la Russie et s'est engagée davantage dans la guerre en Syrie.

Heureusement pour la chancelière, une petite majorité croit encore que l’afflux de migrants va renforcer l’économie.

En parallèle, il est dit qu’Angela Merkel briguerait un quatrième mandat pour son confortable siège à Berlin, alors que les sondages révèlent que la plupart des Allemands s'opposent à cette idée.

En même temps, l'Allemagne est prise par une hostilité grandissante envers les migrants, malgré l’optimiste slogan de la chancelière «Wir schaffen das» (Nous pouvons faire cela). D'après un sondage récent de Deutsche Welle, les électeurs allemands ont peur de nouveaux attentats et craignent également que les systèmes éducatif et sociaux ne soient saturés. Mais, heureusement pour la chancelière, une petite majorité croit encore que l’afflux de migrants va renforcer l’économie.

Bacon et burqas

D'autres sondages annoncent un vacillement de l'expérimentation multiculturelle, 81% des Allemands étant en faveur de l'interdiction de la burqa. Cela va dans le sens de l’importante tendance, à travers l’Europe, à éprouver de l’animosité envers l’islam. Nous avons vu des régions françaises interdire les burkini, et Nicolas Sarkozy, «enfant prodigue» de la politique française, a proposé de réprimer les droits des musulmans.

Pourtant, les propositions de Sarkozy sont plutôt modérées en comparaison avec la rhétorique du Premier ministre hongrois Viktor Orban : «Nous avons le droit de choisir avec qui nous voulons et ne voulons pas vivre. Je peux dire, clairement et sans ambiguïté, que l’Islamisation est constitutionnellement interdite en Hongrie», a-t-il déclaré récemment. Mais même la position de Viktor Orban est relativement libérale par rapport aux plans de Geert Wilder.

Le leader de l'opposition néerlandaise a appelé à «fermer toutes les mosquées et écoles islamiques, interdire le Coran et ne plus accepter d'immigrés des pays islamiques». «Le Parti pour la liberté lutte contre l'islam, entend fermer les frontières de l'UE et redonner aux gens les milliards que nous allons économiser, » a indiqué Geert Wilder dans une déclaration. «Mon message aux Néerlandais est le suivant : les Pays-Bas doivent à nouveau nous appartenir.»

Comment dans ce climat de méfiance Angela Merkel pourrait-elle permettre aux 79 millions de citoyens d’un pays dont 99,8 % de la population est musulmane d'entrer dans l'UE sans visa ?

Cela ne nous aurait pas surpris si Geert Wilder était une personnalité marginale, mais c'est loin d’être le cas. Son parti, le PVV, a été au sommet de tous les sondages néerlandais depuis le mois de mars – le tout dernier sondage «Peil» lui ayant attribué 8,11 points de plus qu'au parti au pouvoir, le Parti populaire libéral et démocrate. La prochaine élection est dans sept mois seulement, raison pour Bruxelles de s'inquiéter. Ce n'est pas seulement en France, en Hongrie et aux Pays-Bas que cette islamophobie se répand, mais une telle attitude est également typique de pays comme la Pologne ou l’Autriche.

Comment donc, dans ce climat de méfiance, Angela Merkel pourrait-elle permettre aux 79 millions de citoyens d’un pays dont 99,8 % de la population est musulmane d'entrer dans l'UE sans visa ? Il ne faut pas être Nostradamus pour comprendre qu'elle n'a aucun espoir de faire passer cette idée. Et les conséquences seront graves.

Faire rentrer une pièce carrée dans un trou rond

Cette semaine le ministre turc des affaires étrangères Mevlut Cavusoglu a averti l’UE que, au cas où les citoyens turcs ne seraient pas autorisés à circuler librement en Europe d'ici octobre «au plus tard», Ankara romprait l'accord migratoire.

Cela impliquerait que plus de réfugiés se précipiteraient vers le cœur de l'Europe, et il y aurait une grosse pression sur la fragile unité de l'UE. Cela pourrait également augmenter les chances de Geert Wilder de réussir aux élections aux Pays-Bas et redonner de l'énergie à la campagne de Marine Le Pen en France. En fin de compte, cela pourrait accélérer le décès politique de la chancelière.

 La Turquie est trop grande et trop musulmane pour avoir accès libre à l'espace Schengen maintenant, sans parler de la perspective d'adhésion à l’UE

De fait, quand le commissaire européen allemand Guenther Oettinger a dit au journal Bild que l'adhésion de la Turquie à l’UE «ne sera[it] pas réaliste pendant toute la prochaine décennie» dans les circonstances actuelles, cela pouvait plaire au public à l'intérieur du pays, mais la déclaration a été mal accueillie en Turquie. Expliquer ensuite que «ce sera[it] sûrement sujet [à discussion] après le départ du président Recep Tayyip Erdogan» n’était pas très malin non plus.

Pour être honnête, la riposte du ministre des affaires européennes d’Ankara Omer Celik, selon qui ces déclarations sont proches du «racisme culturel» ont été assez réservées. S'il était moins diplomate, il aurait pu attaquer l'Allemand pour voir insinué que l'UE ne considèrait pas le président élu de la Turquie comme véritablement légitime.

Cela étant dit, Guenther Oettinger n'a fait qu'exprimer ce que la plupart des eurocrates pensent sûrement en privé. La Turquie est trop grande et trop musulmane pour avoir accès libre à l'espace Schengen maintenant, sans parler de la perspective d'adhésion à l’UE. Mais c'est ce que Angela Merkel a promis à Ankara : la circulation sans visa et le processus «accéléré» de l'adhésion au bloc.

La chancelière ne peut pas tenir cette promesse, en conséquence elle se retrouve à devoir choisir entre la peste et le choléra. Et Ankara détient tous les atouts. Un trait de la plume de Recep Tayyip Erdogan peut faire revenir en UE le flux des migrants, qui ferait à coup sûr s'écrouler le château de cartes d'Angela Merkel.

Lire aussi : Ankara accuse l'Allemagne de «racisme culturel» après les remarques sur son accession à l'UE

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