Carnage de Nice : un signe d’effondrement de la société française ?

© Pascal Rossignol Source: Reuters

Après la terrible attaque du 14 juillet, l’ambiance à Nice reste tendue, mais un consensus se fait que la France doit reconnaître ses erreurs en matière d'intégration de ses populations immigrées, selon le journaliste Bryan McDonald.

L'Ariane n’est pas le type de quartier que vous visitez en chemise-cravate. A la place, une t-shirt de l’équipe irlandaise de football semble être une tenue plus sûre. Elle attire rapidement l'attention d'Ahmed. Né en France de parents libanais, il a un lien avec l'Irlande grâce à un cousin qui habite à Dublin.

«Je sais tout de votre pays», dit-il. «C’est vraiment un endroit merveilleux. Mon cousin a déménagé là-bas parce que sa femme, qui est syrienne, ne pouvait pas vivre à côtés de ces racistes, ici, en France. Elle porte le foulard (il montre sa tête du doigt) et ces gens n’en veulent pas. Votre peuple est plus tolérant».

La France a une mentalité de "nous c’est nous et vous c’est vous", toujours des outsider

En développant ce thème, Ahmed suggère que l'horreur de l’attaque à Nice le soir [du 14 juillet] et les attentats terroristes de l'année dernière en France s’expliquerait par des problèmes sociaux plus larges. Surtout par ce qu'il perçoit comme l’échec des successifs gouvernements français et de la société civile dans une intégration adéquate de la population musulmane du pays.

«Vous traitez bien vos musulmans en Irlande. Les Allemands et les Suédois le font aussi, d’après ce que j'ai entendu. C’est pourquoi vous n’allez jamais avoir ce genre d’insatisfaits. Ils [les musulmans en France] n’ont pas d’espoir, pas d’avenir, et c'est la raison pour laquelle ils tapent sur tout le monde, que ce soit par le djihad ou par la violence spontanée», explique-t-il. «La France a une mentalité de "nous c’est nous et vous c’est vous", toujours des outsider. Ce pays est malade».

Effrayant ou positif ?

Il y a deux façons d'interpréter les paroles d'Ahmed. Vous pouvez les prendre au pied de la lettre et ëtre heureux que d’autres pays aillent – heureusement – dans une bonne direction, ou vous pouvez considérer cela sous un autre angle. La face cachée de la pensée d'Ahmed est un avertissement effrayant quant à ce qui pourrait arriver à Dublin ou à Berlin si les gouvernements nationaux poursuivaient des politiques fortement laïques, comme la France a pu le faire. De l'interdiction des symboles religieux dans les institutions publiques à ce genre de désordre civil, le chemin peut être plus court que la plupart des gens l’imaginent.

En France, si quelqu'un a grandi dans une banlieue pauvre, il est susceptible de finir sa vie dans le même genre d’endroit

On trouve dans toutes les villes, à des degrés variables, des inégalités. A Londres, par exemple, les habitants de Chelsea et de Knightsbridge ne sont pas loin des zones où règne une véritable précarité. Mais personne ne crée ce contraste comme les Français. Il y a des ghettos, et puis il y a cette belle banlieue de l'Ariane. Imaginez ces blocs d'appartements en ruine des pauvres Etats post-soviétiques comme l'Ukraine ou la Moldavie, avec des burkhas en plus.

Dans la plupart des pays occidentaux, le peuple aime croire (au moins symboliquement) qu'un accès à l'éducation gratuite et à des systèmes de protection sociale relativement généreux donne à chaque jeune au moins une certaine chance de réussir s’il s'applique. Ce n'est pas le cas en France. Si quelqu'un a grandi dans une banlieue pauvre, il est susceptible de finir sa vie dans le même genre d’endroit. Comme la plupart des immigrants arabes en France vivent dans ces zones, cela renforce la distance qui les sépare de la société.

En haut, en bas

Au centre de Nice c’est un autre monde. Confirmant l'impression que même s’il s’agit d’une seule et même ville, elle a deux univers différents. Hier soir, une Ferrari noire à plaque luxembourgeoise faisait vrombir le moteur devant une Porsche Cayenne à plaque russe en dehors du pub irlandais  Ma Nolan’s. L’industrie hôtelière, à quelques 700 mètres de l'endroit où l'attaquant du 14 juillet a en fin de compte succombé, était relativement calme le week-end, comme le reste du centre-ville.

Cela n'est pas surprenant, car la police est partout. Même dans les quartiers périphériques, des agents armés montent la garde au début de chaque rue où l’on trouve bars et restaurants.

Vraisemblablement, cela sert à empêcher des attaques de ce type, avec des conducteurs de voiture ou des camion fonçant dans des terrasses. L’attitude des habitants est craintive et leurs regards sont hantés, les fêtards, à Nice, sont peut-être un peu blasés ce week-end.

La réaction du gouvernement français a été insuffisante

A l'intérieur du pub, Paul McCarthy, un chef cuisinier de Newry, en Irlande, qui travaille dans les environs de Cannes, écoute de la musique traditionnelle. Il n’a pas l’impression que la France est désormais un pays particulièrement dangereux. «Je n'ai pas peur. Ces pauvres gens qui sont décédés étaient seulement au mauvais endroit au mauvais moment, malheureusement. Je pense que cette région est un endroit merveilleux», pense-t-il. «Quoi qu'il en soit, j'ai grandi en Irlande du Nord pendant les troubles ; [ici] ce n’est pas tout à fait de ce niveau-là.»

Un client russe, Artyom Ponomarenko, qui vit à Perm, a un autre point de vue. «Je ne connais pas la statistique exacte, mais je crois que 20% des Russes sont musulmans (en fait le chiffre exact est plus proche de 7%) et nous avons déjà connu ce que la France vit en ce moment», insiste-t-il. «Quand j’étais petit, il y avait des attaques terroristes presque chaque semaine, y compris des célèbres, comme celles de Beslan et d’un théâtre à Moscou».

«Aujourd'hui, on a mis fin à cela, pour la plupart, grâce à un leadership fort et une police efficace. Il me semble que la réaction du gouvernement français a été insuffisante. Peut-être qu'il leur faut se rendre en Russie et parler au président Poutine de comment il a réussi à trouver la solution aux problèmes causés par les militant islamistes», suggère Artyom.

A l'extérieur, les étudiants irlandais Sarah et David s’offraient une bière en terrasse. Ils travaillent sur la Côte d'Azur depuis mai, mais maintenant ils veulent rentrer chez eux. «Sachez que ce n'est pas à cause de l'attaque, on pense que c’est ennuyeux ici. Galway, où on a fait nos études, c’est bien plus amusant», affirme David.

Il est difficile d’être en désaccord avec un tel sentiment, surtout en ce moment.

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