Brexit : vers la fin du bipartisme britannique ?

© Yves Herman Source: Reuters

Le vote sur la sortie de la Grande-Bretagne risque de provoquer un changement radical du paysage politique britannique, estime l'essayiste et homme politique français Paul-Marie Couteaux.

RT France : Pensez-vous que le vote britannique lors du référendum sur le Brexit sera pris en considération par les autorités européennes ?

Paul-Marie Couteaux (P.-M. C.) : D'abord il faut savoir si on prend au sérieux le cadre de la démocratie en Europe : et des partis politiques, et des élections, et des référendums. Le premier exemple a été donné par le traité de Lisbonne : le «non» français mais aussi le «non» des Pays-Bas et de l'Irlande ont été bafoués par ce traité. Donc on avait déjà compris que l'Europe sortait de la démocratie. On a eu d'autres exemples de manipulation de l'émotion populaire lors de l'assassinat d'Anna Lindh à trois jours du référendum en Suède en 2003 ; de nouveau il y a eu une affaire d'assassinat extrêmement louche, qui a failli faire pencher la majorité vers le maintien dans l'Union européenne : celui de Joe Cox, dix jours avant le référendum britannique. Maintenant il s'ajoute à cela que ce référendum a l'air d'être remis en cause par toutes les élites de l'Union européenne. Tout cela signifie que l'Europe qui manifestait un attachement à la démocratie, n'est plus démocratique.

Les Etats-Unis contrôlent l'Europe par l'Union européenne et ils contrôlent l'Union européenne par la Grande-Bretagne

RT France : Suite au référendum sur le Brexit et le refus de Boris Johnson de se présenter comme chef du parti conservateur, comment, à votre avis, va évoluer la situation dans le camp des Tories ?

P.-M. C. : Je crois que le bipartisme va continuer à se détériorer, je pense qu'il n'est pas impossible que le Parti travailliste donne naissance à un parti eurosceptique ou indépendantiste à gauche. Et je pense que si Boris Johnson a obéi à des pressions occultes pour ne pas être Premier ministre, si le but est de mettre à la place de Boris Johnson soit quelqu'un qui a mollement défendu le Brexit ou quelqu'un même comme Madame Theresa May qui est contre le Brexit, une hémorragie de voix devrait aller vers le UKIP de Nigel Farage. Et là on aura un paysage politique anglais entièrement changé.

Au fond les Etats-Unis contrôlent l'Europe par l'Union européenne

RT France : Pensez-vous que le Royaume-Uni va aller jusqu'au bout dans son processus de sortie de l'Union européenne ?

P.-M. C. : Je crois que la Grande-Bretagne n'est pas la maîtresse du jeu, et beaucoup de forces européennes et extra-européennes – je pense par exemple aux Etats-Unis – ne veulent surtout pas perdre, comme disait le général de Gaulle, le cheval de Troie de leurs intérêts en Europe, sont à la manoeuvre ; ils vont agir, vont trouver des relais dans la classe politique britannique pour leur obéir et soit nier, soit compliquer le jeu, soit affaiblir la portée du référendum de la semaine dernière. Au fond les Etats-Unis contrôlent l'Europe par l'Union européenne et ils contrôlent l'Union européenne par la Grande-Bretagne. Donc il est décisif pour eux de garder la Grande-Bretagne dans l'Union européenne pour pouvoir la manipuler.

Pour l'instant l'Ecosse est utilisée par les fédéralistes européens pour intimider les Britanniques

RT France : L'Ecosse a affirmé sa volonté de rester au sein de l'UE, une rencontre entre la Premier ministre écossaise Nicolas Sturgeon et le président de la Comission européenne Jean-Claude Juncker a eu lieu quelques jours après le référendum. Croyez-vous qu'un éclatement du Royaume-Uni est possible ?

P.-M. C. : Pour l'instant l'Ecosse est utilisée par les fédéralistes européens pour intimider les Britanniques sur le thème «si vous ne changez pas d'avis, si vous n'acceptez pas le modus vivendi, si vous continuez à camper sur le refus d'appartenance à l'Union européenne – alors, vous serez disloqués». C'est une menace de l'establishment européen au peuple anglais.

RT France : Vous avez évoqué la crise du bipartisme britannique. Pensez-vous que d'autres forces politiques, comme par exemple le UKIP, seront capables de concurrencer les deux partis principaux ?

P.-M. C. : Oui, j'ai été député européen pendant dix ans, j'ai siégé dans le même groupe que les élus du UKIP, je les crois très capables de constituer un gouvernement. Je crois que le UKIP peut faire croître encore en capital électoral et ensuite constituer une alliance avec une partie importante du Parti conservateur, qui est très nettement favorable à la sortie de l'Union européenne.

Le scénario serait d'aller vers les élections générales en Grande-Bretagne, essayer de renforcer le UKIP au détriment du Parti conservateur, forçant une partie des conservateurs à constituer un gouvernement commun.

C'est peut-être le signe d'une évolution historique du système politique anglais. Mais on voit bien depuis déjà 20-30 ans avec les libéraux, puis le UKIP, que le bipartisme qui a longtemps dominé la vie politique anglaise, est en train de s'effriter depuis longtemps.

On se dirige vers une réorientation profonde de l'Europe

RT France : Les résultats des élections présidentielles en Autriche ont été contestés par le tribunal le 1er juillet. Si le candidat du parti FPÖ, Norbert Hofer, accède au pouvoir, est-il possible que le peuple tienne un référendum sur la sortie de l'Union européenne ?

P.-M. C. : C'est tout-à-fait possible en Autriche, et je pense que la vague des référendums va se poursuivre. Il y aura certainement d'autres référendums dans d'autres pays d'Europe centrale, il peut y en avoir un en Grèce, il y a la République tchèque, et puis n'oubliez pas la France, où le référendum est une arme constitutionnelle importante.

Je crois qu'on se dirige vers une réorientation profonde de l'Europe, une Europe qui ferait travailler ensemble les nations, mais qui ne les supprimerait pas. Je crois que petit à petit on se réorientera après l'échec inévitable de la construction européenne mise en place par diférrents traités (Lisbonne, Amsterdam, Maastricht...). Cette Europe qui va certainement s'effondrer peut donner une autre Europe, qui sera plus pragmatique, qui incluera la Grande-Bretagne et peut-être même la Russie.

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