L'objectif de l'UE : rendre le Brexit le plus coûteux et le plus compliqué possible

Jean-Claude Juncker et Nicolas Sturgeon Source: Reuters
Jean-Claude Juncker et Nicolas Sturgeon

Les décideurs européens veulent punir le Royaume-Uni et sa classe dirigeante pour avoir piloté le référendum du Brexit. En compliquant autant que possible le départ des Anglais de l'UE, ils espèrent les en dissuader, selon l'écrivain Eric Verhaeghe.

RT France : La Première ministre écossaise Nicola Sturgeon s’est entretenue avec Jean-Claude Juncker. Que cela signifie-t-il ?

L’Ecosse n’est que le premier maillon du filet qui va suivre puisque d’autres régions ont la tentation de faire sécession 

Eric Verhaeghe (E. V.) : On a franchi une étape très claire dans la dislocation européenne, dans son intrusion puisque des régions qui réfléchissent depuis longtemps à leur indépendance, sont en train de profiter du Brexit pour réclamer cette indépendance. On sait que l’Ecosse a finalement tranché en faveur d’un maintien dans le Royaume-Uni, mais à l’époque on pensait que le Royaume-Uni ne sortirait pas de l’Union européenne. Maintenant que l’Angleterre a décidé d’en sortir, les revendications nationalistes en Ecosse se ravivent, sont beaucoup plus marquées et l’Ecosse profite de cette occasion pour revendiquer son indépendance. Ce qui est important c’est que l’Ecosse n’est qu’un premier maillon du filet qui va suivre puisque d’autres régions ont la tentation de faire sécession de l’Etat membre auquel ils appartiennent pour demander leur indépendance et appartenir à l’Union européenne. C’est le cas notamment de la Catalogne, où une majorité d’indépendantistes et d’autonomistes qui s’est dégagée aux dernières élections et les Catalans vont regarder ce que fait l’Ecosse avec beaucoup d’attention puisque la Catalogne espère faire la même chose. C’est aussi le cas de la Flandre en Belgique où un mouvement nationaliste, la Nieuw-Vlaamse Alliantie est en train de dire que l’Ecosse pourrait faire un précédent et que la Flandre pourrait faire sécession de la Belgique et demander son adhésion directe à l’Union européenne. Le Brexit a donc permis de mettre le doigt dans un engrenage qui est celui de l’implosion de l’Union et de la revendication régionale de l’adhésion directe à l’Union par-dessus les Etats-nations.

L’objectif de  l’Union européenne aujourd’hui est de punir la Grande-Bretagne

RT France : A l’issue de la rencontre avec la Première ministre écossaise, Jean-Claude Juncker a déclaré que l’Ecosse avait gagné le droit de se faire entendre à Bruxelles mais que l’Union européenne n’avait pas l’intention d’intervenir dans le processus britannique. Cette réunion est-elle une tentative d’intimidation pour que la Grande-Bretagne ne quitte pas l’Union européenne ?

E. V. : Le but est très clairement punitif. L’objectif de  l’Union européenne aujourd’hui est de punir la Grande-Bretagne et surtout de déstabiliser sa classe dirigeante. Aujourd’hui, il y a une stratégie de l’Union européenne qui consiste à dire qu’il faut punir et chasser les dirigeants anglais qui ont mis le Royaume-Uni hors de l’Union européenne et il faut mettre en place une espèce de confusion politique en Grande-Bretagne qui va finalement pousser le pays à préférer rester dans l’Union européenne. Il y a aujourd’hui une stratégie de prise de contrôle, de reprise en main du processus par les décideurs européens. Jean-Claude Juncker le fait en parfait accord avec Angela Merkel et François Hollande et leur objectif aujourd’hui est de mettre les dirigeants britanniques qui ont d’une façon ou d’une autre piloté le Brexit dans la situation la plus difficile possible et de rendre le plus coûteux possible le départ de l’Angleterre hors de l’Union européenne.

L'Union européenne va tout faire pour que le Royaume-Uni sorte de l’Union dans les conditions les moins favorables possibles

RT France : La Première ministre écossaise a déclaré qu’elle était «déterminée à préserver la relation et la place de l’Ecosse dans l’Union européenne». Cela va-t-il provoquer un second référendum pour la sortie de l’Ecosse de la Grande-Bretagne ?

E. V. : Il y a une période de trois mois extrêmement compliquée qui s’ouvre, pour les Anglais, pour les Ecossais, pour les Irlandais, pour les Européens eux-mêmes. Pendant cette période de trois mois, l’Union européenne dans son ensemble va tout faire pour que le Royaume-Uni sorte de l’Union dans les conditions les moins favorables possibles pour rendre le jeu encore plus compliqué. Les Ecossais ont très clairement intérêt à profiter de la situation pour annoncer très vite s’ils veulent un référendum sur l’indépendance de l’Ecosse dès le mois de septembre. En revanche, ils n’auront droit qu’à un référendum, il ne faut pas qu’ils échouent. Si leur objectif est l’indépendance, il faut qu’ils programment dès maintenant un référendum et qu’ils mettent en chantier le départ de l’Ecosse du Royaume-Uni et son adhésion directe à l’Union européenne.

Ceux qui doivent partir ce sont les classes dirigeantes, ce ne sont pas les Anglais

RT France : John Kerry a déclaré aujourd’hui que «la Grande-Bretagne pourrait rester dans l’Union européenne puisque Londres n’a aucune idée du processus de sortie de l’Union européenne». Est-ce envisageable ?

E. V. : Aujourd’hui il y a une guerre psychologique, un matraquage psychologique qui est très fort dans ce que j’appelle le gouvernement profond, c’est-à-dire cette espèce de nomenklatura, cette classe dirigeante qui n’est pas forcément aux manettes directement mais qui agit dans l’ombre pour prendre les décisions. Le gouvernement profond ne veut pas que la City quitte l’Union européenne. Il ne veut pas non plus que l’Union européenne se disloque et donc il est en train de faire tout ce qui est en son pouvoir pour dissuader les Anglais d’aller jusqu’au bout du Brexit. Dans cette stratégie il y a très clairement une intoxication et une manipulation des esprits sur le thème «ils ne savent pas où ils vont et il est impossible de sortir», c’est-à-dire qu’ils ont fait un coup de colère, un coup de gueule mais une fois ce coup de gueule passé ils n’ont pas vraiment envie de sortir, ils le regrettent déjà. D’ailleurs il y a une pétition pour rester dans l’Union européenne et ils n’ont pas vraiment de plan de sortie. Sortir de l’Union européenne c’est reconstruire 40 années de droit, 40 années de réglementation, 40 années de vie d’un certain nombre de fonctions notamment dans le domaine du droit de la concurrence. Cela ne peut donc pas s’improviser. En réalité les Anglais font face à une situation aussi inédite que les autres Européens. Personne n’a de mode d’emploi pour expliquer comment on fait pour sortir de l’Union européenne. Cette espèce de flou, de période d’attente ou de latence, est interprétée avec de malice, avec de mauvaises intentions par le gouvernement profond pour dire «vous voyez ils ne savent pas où ils vont et donc il ne faut pas qu’ils partent». Ceux qui doivent partir ce sont les classes dirigeantes, ce ne sont pas les Anglais. C’est un jeu extrêmement dangereux parce qu’on est en train de continuer le dénie. Le gouvernement profond ne veut pas admettre que les citoyens de l’Union européenne ne veulent plus de la construction communautaire, de la construction de l’union européenne telle qu’elle est conçue depuis 20 ans. On invente donc des stratégies pour expliquer qu’en réalité ils ne veulent pas vraiment partir et que si rien ne changeait ce serait beaucoup mieux. Mais c’est un jeu extrêmement dangereux parce qu’à force de ne pas tenir compte de l’avis des citoyens, on va d’abord acter que nous ne sommes plus en démocratie ou que la démocratie n’existe plus et deuxièmement on va se trouver face à des situations socialement extrêmement compliquées.

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