Universitaire spécialiste de l'Afrique, Bernard Lugan est l'auteur de nombreux livres. Il anime un blog consacré à l'actualité et à la géopolitique de l'Afrique. Il dirige la revue par internet L'Afrique réelle www.bernard-lugan.com

Algérie : la question berbère

© Francois Lenoir Source: Reuters

Le «fond ancien» de la population du Maghreb, les Berbères, ont mené un long combat pour leur indépendance et, plus récemment, pour leurs droits. Le spécialiste de l'Afrique, Bernard Lugan, lève le voile sur leur lutte et leur destin.

En Algérie comme dans tout le Maghreb, les Berbères constituent le fond ancien de la population*. Charles-André Julien écrivait à ce propos que «Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie sont peuplés de Berbères que l’on qualifie audacieusement d’Arabes». Aujourd’hui, les berbérophones- et non tous les Berbères ethniques - ne représentent plus qu'environ 25% de la population de l’Algérie et ils vivent dans trois régions, les Kabylies, les Aurès et le Mzab (région de Gardaïa). Ce recul territorial est le produit d'une histoire complexe.

Avant la conquête romaine le royaume berbère des Masaesyle qui s'étendait sur une grande partie de l'actuelle Algérie avait pour limites la Moulouya à l'Ouest et l'oued el-Kebir à l'Est. A la différence de leurs frères de l'actuelle Tunisie et des plaines littorales, les ancêtres des Kabyles et des Chaoui (les habitants des Aurès) furent peu romanisés et très partiellement christianisés.

Tout le Maghreb demeurait ethniquement berbère jusqu'aux XII-XIIIe siècles, époque des migrations des tribus arabes Beni Hillal

Entre le début du Ier siècle et l’année 647, date de la première incursion arabe, les Berbères virent passer les Romains, les Vandales, les Byzantins, puis les arabo-musulmans. Contre ces derniers, l'âme de la résistance fut Kusayla (Qusayla), chef de la tribu Awréba des Aurès. En 683, il intercepta et tua le chef arabe Uqba ben Nafi el Firhy (une ville, Sidi Oqba, fut fondée près du lieu de sa mort), puis il prit Kairouan.

En 687 Kusayla perdit la vie lors de la bataille de Mems (Sbiba), à proximité de Kairouan et son armée fut disloquée. La résistance berbère s’effilocha puis, une femme prit le commandement des derniers groupes de combattants. Connue dans l’histoire sous le nom de l’Kahina ou la Kahena (la sorcière) que lui donnèrent les Arabes, elle appartenait elle aussi à une tribu des Aurès, les Jarawa. En 695, elle fut victorieuse dans la région de Tabarqua, puis, en 698 (ou en 702), elle fut vaincue dans la région de Gabès. La légende rapporte qu’elle aurait alors demandé à ses deux fils, Ifran et Yezdia, de se convertir à l’islam afin de sauver sa lignée. Elle prit ensuite le maquis avant de trouver la mort à proximité d’un puits qui porte encore son nom, Bir Kahina, à environ 50 km au nord de Tobna. Les Arabes la décapitèrent et firent porter sa tête au calife.

Cette défaite ne déboucha pas sur l'arabisation des Berbères, mais simplement sur leur islamisation, tout le Maghreb demeurant ethniquement berbère jusqu'aux XII-XIIIe siècles, époque des migrations des tribus arabes Beni Hillal.

La révolte de la Kabylie en 1871 laissa un tel souvenir aux jacobins coloniaux français qu’ils entreprirent de combattre l’identité kabyle comme leurs homologues métropolitains le faisaient au même moment avec les Bretons ou les Basques

Puis, à partir de la fin du XVIe siècle, les Berbères de tout le Maghreb perdirent la maîtrise de leur destin à la suite de la disparition de leurs trois derniers royaumes, celui des Mérinides dans l'actuel Maroc, celui des Zianides ou Abd el-Wadides qui s'étendait sur une partie de l'Algérie, de Tlemcen à Bougie, et celui des Hafsides qui englobait la Tunisie plus le Constantinois. Le Maroc fut ensuite dirigé par des dynasties arabes (Saadiens puis Alaouites), cependant que les royaumes de Tlemcen et de Tunis passaient sous contrôle ottoman.

Durant la période ottomane, les Kabylies et les Aurès ne furent jamais contrôlées par le pouvoir turc d’Alger. En 1824, la partie orientale de la Kabylie se souleva. Les Mezzaïa attaquèrent Bougie cependant que les Beni Abbès coupaient la route Alger-Constantine. A la veille de la conquête française, les Berbères Ouaguenoun et Aït Djennad étaient en rébellion contre Alger.

La révolte de la Kabylie en 1871 laissa un tel souvenir aux jacobins coloniaux français qu’ils entreprirent de combattre l’identité kabyle comme leurs homologues métropolitains le faisaient au même moment avec les Bretons ou les Basques, politique qui profita à la langue arabe. Alors que, durant des siècles, le bloc linguistique berbère avait maintenu ses positions face à l’arabe, en quelques décennies de présence française, il recula, se rétracta et se fragmenta. L’émigration kabyle vers la France favorisa également cette déberbérisation.

Après le second conflit mondial, les berbérophones furent nombreux au PPA/MTLD (Parti du peuple algérien/Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques), notamment en métropole où ils étaient largement majoritaires. En 1949, au sein du mouvement nationaliste, éclata la «crise berbériste». Ce fut alors que se posa la question de l’identité algérienne : était-elle exclusivement arabo-islamiste ou berbère et arabo-islamiste ? Pour la direction du mouvement, l’Algérie était une composante de la nation arabe et sa religion était l’islam mais pour la base berbère, la définition était naturellement totalement différente.

La revendication berbère fut présentée par les dirigeants algériens comme une conspiration séparatiste dirigée contre l’islam et la langue arabe

L’indépendance de 1962 vit le triomphe de l’idéologie arabo-musulmane et du postulat du «Maghreb arabe», le nouvel Etat algérien se construisant à travers l’éviction des maquisards berbères par l’Armée des frontières laquelle avait vécu la guerre dans les camps de Tunisie et du Maroc. La berbérité représentant  un danger existentiel pour le nationalisme arabo musulman, la légitimité du régime s’ancra sur la négation de l’histoire et de la composition ethnique de l’Algérie.

La revendication berbère fut présentée par les dirigeants algériens comme une conspiration séparatiste dirigée contre l’islam et la langue arabe. Comme les berbéristes refusaient le dogme fondateur de l’Algérie arabe et musulmane, comme ils affirmaient la double composante du pays, arabe et berbère, le parti-Etat FLN parla de dérive «ethnique», «raciste» et «xénophobe». Les Kabyles et les Chaoui (les habitants des Aurès) qui avaient mené la guerre contre la France se retrouvaient ainsi citoyens d’une Algérie arabo-musulmane niant leur identité. Avec le colonel Boumedienne, au pouvoir à la suite du coup d’Etat de 1965, la politique d’arabisation devint systématique.

En 1988, l’ouverture démocratique donna une forte impulsion à la revendication berbériste avec la création du MCB (Mouvement culturel berbère) mais, parallèlement, pour tenter de freiner la montée du courant islamiste, les autorités donnèrent des gages à ce dernier en renforçant encore l’orientation arabo-musulmane de l’Algérie. C’est ainsi que la Constitution du 23 février 1989 dans son article 2 déclare que l’islam est la religion d’Etat et dans son article 3 que l’arabe est langue nationale et officielle ; au mois de juillet 1989, une loi fut votée qui interdit la formation de partis politiques sur des bases linguistiques.

Les souvenirs de l’éviction des Berbères par les tenants de la ligne de l’arabo-islamisme resurgirent avec une grande intensité

En 1998, de violentes émeutes suivirent l’assassinat du chanteur Matoub Lounès. Au mois d’avril 2001, la Kabylie fut en état de quasi insurrection. Puis, peu à peu, le voile de la fausse histoire enseignée depuis 1962 se déchira et les  Berbères découvrirent ce qui se murmurait, à savoir qu’ils étaient les «dindons de la farce» de l’indépendance algérienne. Certains affirmèrent même qu'ils avaient subi une nouvelle colonisation dès le départ des Français.

Les souvenirs de l’éviction des Berbères par les tenants de la ligne de l’arabo-islamisme resurgirent alors avec une grande intensité comme l’a montré la polémique qui suivit la parution du livre que Saïd Sadi a consacré au colonel Amirouche (Sadi,S., (2010) Amirouche : une vie, deux morts, un testament. Une histoire algérienne. Paris). Chef emblématique du maquis kabyle (la Willaya III), ce dernier fut tué dans une embuscade montée par l’armée française après avoir été donné par ses rivaux arabes qui auraient ainsi écarté un dangereux concurrent.

Au début du mois de février 2016, afin de calmer la revendication berbère, le Parlement algérien a adopté une révision de la Constitution. Son nouvel article 3 hausse le tamazight, la langue berbère parlée par 10 millions d’Algériens, le quart de la population, au rang de «langue officielle». Cependant, comme l’arabe demeure «la langue nationale et officielle de l’Etat», ce toilettage constitutionnel n’établit pas de parité avec l’arabe et il ne reconnaît pas la double composante de l’Algérie, berbère et arabe.

Pour le FFS (Front des Forces socialistes), le principal parti berbère, il ne s’agit en réalité que d’une opération de diversion car le texte «affiche une hiérarchie aberrante qui maintient le tamazight dans une dimension de stigmate linguistique» (En 1996, la nouvelle Constitution avait déjà officiellement reconnu l’amazighité comme une composante de l’identité nationale avec l’arabité et l’islamité).

Du même auteur : Economie africaine : du «décollage» à la morosité

*Bernard Lugan Histoire des Berbères. Un combat identitaire plurimillénaire

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