Universitaire spécialiste de l'Afrique, Bernard Lugan est l'auteur de nombreux livres. Il anime un blog consacré à l'actualité et à la géopolitique de l'Afrique. Il dirige la revue par internet L'Afrique réelle www.bernard-lugan.com

Les guerres africaines avant la colonisation

Le roi Mswati II du Swaziland arrive au Palais royal Ludzidzini avec ses régiments© Siphiwe Sibeko Source: Reuters
Le roi Mswati II du Swaziland arrive au Palais royal Ludzidzini avec ses régiments

Le spécialiste de l'Afrique, Bernard Lugan, analyse pour RT France les différentes techniques de combat et les causes probables des guerres entre les populations qui ont habité le continent africain.

Est-il possible de comprendre ce que fut la guerre dans la Préhistoire à la lumière de ce que nous connaissons des conflits dans l’Afrique d’avant la colonisation ? La réponse à cette question est complexe, car les plages de temps ne sont pas les mêmes en Europe et en Afrique. De plus, les influences européennes, parfois simplement diffuses, se firent sentir en Afrique dès le XVIe siècle, à la suite de la découverte portugaise ; sans parler de celles, antérieures, découlant de la poussée islamique.

Pour évoquer les guerres dans une Afrique véritablement «authentique», nous devons donc nous tourner vers des périodes plus anciennes sur lesquelles la documentation fait largement défaut, à l’exception du Sahara et de l’Afrique australe où des renseignements sont donnés par l’art rupestre et l’archéologie.

L’art rupestre saharien permet de distinguer plusieurs populations morphotypiquement nettement identifiables qui vivaient séparées les unes des autres

Dans l’Afrique d’avant les Grandes découvertes, la conflictualité revêtait deux formes principales. La première voyait s’affronter des lignages ou des tribus appartenant à la même ethnie pour des ajustements territoriaux, pour la suprématie ou pour toutes autres causes. La seconde opposait des populations différentes engagées, les unes dans la conquête territoriale et les autres dans la défense de leur terre. Si nous sommes peu documentés sur le premier type, le Sahara et l’Afrique australe fournissent deux exemples de guerres raciales qui aboutirent à l’élimination de certaines populations.

A partir de +/- 8000 av. J-C, avec le retour des pluies, le Sahara fut une «terre à prendre», notamment le Hoggar, le Tibesti, le Tassili, l’Acacus, l’Adrar des Iforas ou encore l’Ennedi. Toutes ces régions furent disputées entre plusieurs populations «racialement» bien différenciées dont les territoires étaient géographiquement délimités par des écoles de peintures rupestres aux styles différents, ayant de faibles extensions territoriales et paraissant étroitement liées à des groupes ethniques ou raciaux spécifiques. L’art rupestre saharien permet ainsi de distinguer plusieurs populations morphotypiquement nettement identifiables qui vivaient séparées les unes des autres, même quand elles cohabitaient, comme cela fut le cas dans les régions du Tassili et de l’Acacus. Ce morcellement «racial» eut pour conséquence des guerres territoriales dont nous ne connaissons pas les péripéties, nous bornant à constater que, dans la quasi-totalité du Sahara, les anciennes populations noires cédèrent partout la place à des leucodermes berbères.

Durant la période dite archaïque, datée entre +/- 8000 et +/-4500 av. J-C, ainsi que durant la Période pastorale, entre +/-4500 et +/-1000 av. J-C, les gravures et surtout les peintures permettent d’identifier trois grands groupes de population vivant dans le Sahara :

- des «europoïdes» leucodermes aux longs cheveux non crépus qui occupaient tout le Sahara septentrional.

- des groupes mélanodermes non négroïdes, à l’image des Peuls ou des Nilotiques actuels, notamment dans le Tassili qui fut une zone de peuplement mixte jusqu’à l’époque pastorale.

- des groupes négroïdes dans le Tassili, dans l’Adrar des Iforas, au Tibesti et dans l’Ennedi.

Les peintures représentant des combats sont relativement peu nombreuses par rapport aux scènes de chasse, d’élevage ou de la vie quotidienne, mais elles fournissent cependant des renseignements précieux sur les techniques de guerre. Ce qui frappe tout d’abord est l’équivalence de l’armement chez les combattants des divers camps, à savoir, la lance, le javelot et l’épée, ainsi que l’utilisation du bouclier rond ou en demi-cercle. L’arc est absent. Les représentations montrent de petits groupes de combattants se ruant les uns sur les autres. Dans un premier temps, tous les protagonistes sont des fantassins, puis, à partir du début de l’ère chrétienne, apparaissent les groupes chameliers berbères.

Au moment de la période dite des Equidiens, le Sahara est devenu entièrement «blan» car totalement peuplé par des Berbères

En règle générale et en dépit de nombreuses interférences territoriales, la «frontière» entre les peuplements blancs et noirs était primitivement constituée par la zone du tropique du Cancer, frontière climatique, écologique, mais aussi «raciale». Puis, durant la période pastorale (+/- 4500 à +/- 1000 av. J-C), nous observons un processus de conquête territoriale réalisé par les Berbères blancs, d’abord en direction du Sahara central et notamment au Tassili d’où disparaissent les populations noires, puis du reste du Sahara. Le résultat de cette conquête est que, vers +/- 1500 à 800 av. J-C, au moment de la période dite des Equidiens dont le style artistique est le Caballin, le Sahara est devenu entièrement «blan» car totalement peuplé par des Berbères. L’influence de ces derniers se fit ensuite sentir jusque dans le Sahel – Tombouctou et Sénégal étant des toponymes berbères*.

Les peintures montrent que le Sahara est alors devenu un monde leucoderme car, dans les régions de l’Acacus, du Tassili, du Hoggar, du Djado, du Tibesti et même de l’Adrar des Iforas, de l’Air ou de l’Ennedi, les représentations de Noirs ont disparu et n’y sont plus représentés que des «europoïdes». L’explication socio-économique ne pouvant être retenue pour expliquer ce phénomène, toutes les populations sahariennes avaient en effet le même mode de vie et le même niveau technologique, ce fut donc la guerre qui donna à la région son faciès humain et son homogénéité raciale**.

Les San étaient de remarquables artistes qui ornèrent les parois rocheuses de la région de dizaines de milliers de peintures

En Afrique australe, la guerre qui fut également raciale a eu pour résultat l’ethnocide des San. L’ensemble KhoiSan est composé de deux populations, les Khoi et les San. Les navigateurs européens qui découvrirent la région du cap de Bonne Espérance désignèrent les premiers sous le nom de Hottentots et les seconds sous le nom de Bushmen.

Les San tiraient toutes leurs ressources du milieu. Chaque groupe était composé d’une vingtaine d’individus se déplaçant sur des territoires immenses au gré des migrations du gibier, de la maturation des tubercules, des graminées sauvages ou de l'assèchement des marigots. Les San étaient de remarquables artistes qui ornèrent les parois rocheuses de la région de dizaines de milliers de peintures.

Les San vécurent jadis dans toute l’actuelle Afrique du Sud et, si nous sommes très mal documentés sur leur ancienne occupation du plateau sud-africain, la région du massif du Drakensberg fournit en revanche de nombreux témoignages – essentiellement des peintures rupestres –, de leur implantation. La raison en est qu’ils furent progressivement refoulés vers les massifs par les nouveaux arrivants bantuphones entrés en compétition avec eux pour l’espace. Les San des plaines se replièrent alors vers le Drakensberg où ils entrèrent en conflit avec ceux des San qui y étaient déjà installés. Plusieurs peintures rupestres montrent ainsi des combats entre San alors que, généralement, les groupes ne s’affrontaient pas, chacun respectant le territoire des autres. Le mouvement de repli vers les massifs semble avoir débuté au XIVe siècle. Durant plusieurs siècles, les envahisseurs noirs ne s’aventurèrent pas dans le Drakensberg d’où les San lançaient des raids contre ceux qui les avaient chassés des basses terres.

L’archéologie nous apprend que la conquête des espaces sud-africains par les pionniers bantuphones se fit à travers deux phases d’expansion. Il y a environ 2000 ans, les porteurs du Premier âge du fer, s’installèrent au sud du fleuve Limpopo avant d’entreprendre ensuite la colonisation de la partie orientale de l’actuelle Afrique du Sud. Durant cette première phase, il n’y eut pas d’ethnocide des San car il n’y avait pas encore de réelle compétition pour l’espace, le Premier âge du fer étant une occupation en mailles lâches avec des concentrations de villages composés de huttes circulaires dont les habitants cultivaient sorgho, éleusine et petit mil (Hall, 1994).

Les San compensant leur infériorité physique et numérique en combattant à distance, quasi exclusivement au moyen de petits arcs tirant des flèches empoisonnées

Alors que les cultivateurs du Premier âge du fer étaient concentrés dans les régions à forte pluviométrie et aux sols fertiles, le Deuxième âge du fer qui débuta au sud du Limpopo vers +/-1000 ap. J-C, vit l’occupation extensive des prairies du highveld par des éleveurs noirs et ce fut alors que les San perdirent leurs territoires de chasse et de cueillette. Comme les troupeaux avaient besoin de vastes terrains de parcours, de points d'eau permanents et de terres salées, les éleveurs détruisirent le gibier qui concurrençait leur bétail. De plus, les herbivores sauvages migraient durant l’hiver, quittant les hautes terres froides pour les plaines tempérées, suivis par les San, or, à partir des XIe-XIIIe siècles, ce mouvement saisonnier leur fut interdit. Pour survivre, les San s’en prirent alors aux troupeaux, ce qui accéléra leur extermination par les éleveurs.

La lutte des chasseurs San contre les colons noirs est régulièrement figurée sur les parois peintes de l'Afrique australe. A la différence des représentations rupestres sahariennes, les peintures san d’Afrique australe montrent une nette différence d’armement, les San compensant leur infériorité physique et numérique en combattant à distance, quasi exclusivement au moyen de petits arcs tirant des flèches empoisonnées, tandis que les « grands » bantuphones, avantagés par leur physique et par leur nombre sont représentés certes, avec des javelots, mais surtout avec des armes de contact, comme les lances ou le casse-tête (le knobkirrie). Sur les peintures san, les adversaires noirs sont clairement identifiés, les Xhosa avec leur petit bouclier rond et les Sotho avec un grand bouclier fait d’une peau de vache tendue.

* Tin désigne un lieu et Tim un puits, quant à Bouktou ce fut le nom d’une reine ; Tombouctou signifie donc lieu ou puits de Bouktou. Quant au nom du fleuve Sénégal, il vient de zénaga pluriel de z’nagui qui signifie agriculteur en berbère ou bien de Zénata ou Senhaja, l’un des principaux groupes berbères.

** Cette «homogénéité» a ensuite été largement entamée par nombre de métissages résultant d’une histoire régionale particulièrement tourmentée.

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