La croisade du gouvernement ukrainien contre le journalisme prend une nouvelle tournure

© Vladimir Astapkovich Source: Sputnik

«La révolution de Kiev de 2014 a marqué le début d’un Etat agressif et impitoyable, pour qui les journalistes et les écrivains n’existent qu’en deux dimensions : on est avec lui ou on est contre lui», estime le journaliste Derek Monroe.

Le conflit en Ukraine étant entré dans une phase de trêve ou de basse intensité, le journalisme indépendant est traité en ennemi et comme un malheureux dommage collatéral.

Human Rights Watch, à New York, est «très préoccupée par les restrictions de la liberté d'expression et des médias en Ukraine, comme l'interdiction de certains journalistes, films, livres russes – des mesures comme celles-ci sont disproportionnées et montrent un mépris flagrant pour la liberté d'expression.»

L'an dernier, l'administration Porochenko avait publié sa propre liste d'ennemis qui contenait plus de 400 noms, dont plus de 30 journalistes internationaux interdits d'entrée dans le pays.

La question des journalistes punis pour avoir écrit la vérité sur la situation politique en Ukraine est aussi vieille que l'histoire de l’indépendance de l'Ukraine

Le gouvernement avait vite annulé sa décision en raison de l'énorme pression internationale, cette démarche semblant directement venir du petit manuel de l’Etat totalitaire. Cependant, l'utilisation d'une liste des journalistes ennemis est toujours en vigueur, comme l’a découvert le journaliste polonais Tomasz Matejczuk quand il a été brièvement détenu à la frontière polono-ukrainienne et a reçu un timbre d'interdiction d’entrée de cinq ans dans son passeport le 29 avril.

Le journaliste allemand Saiidi Isakov a été détenu suite à son arrivée à l'aéroport d'Odessa le 30 avril, quand on lui a également refusé l'entrée dans le pays.

La question des journalistes punis pour avoir écrit la vérité sur la situation politique en Ukraine et l’état de la corruption qui l’accompagne, est aussi vieille que l'histoire de l’indépendance de l'Ukraine, datant de 1991.

Lorsque l'on regarde le cas, encore non résolu, de l'assassinat du journaliste Guéorgui Gongadze en 2000 ou l'affaire en cours sur le journaliste polonais Aleksander Orlow, on voit aisément un modèle de persécution, typique plutôt d’un régime totalitaire que d’un Etat de droit. Orlow a été emprisonné pendant cinq ans à Odessa à cause de fausses accusations et a déjà subi plus de 150 audiences - mais il n’a toujours pas eu de verdict. Et ce en dépit de témoins à charge se rétractant et le laissant donc en quelques sortes dans les limbes de la justice.

La révolution de Kiev de 2014, qui était censée mettre fin au système centralisé de corruption, a marqué le début d’un Etat encore plus agressif et impitoyable, pour qui les journalistes et les écrivains n’existent qu’en deux dimensions : on est avec lui ou on est contre lui. Rien ne l'illustre mieux que le spectacle du procès politique du journaliste ukrainien et activiste Ruslan Kotsaba, se faisant passer pour une procédure régulière.

Kotsaba a été arrêté le 7 février 2015 à Ivano-Frankovsk, après avoir posté une vidéo décrivant le conflit à l'Est du pays comme une «guerre civile fratricide» et a condamné la classe politique et oligarchique ukrainienne pour en bénéficier. Il s’est  également opposé à la conscription militaire des Ukrainiens dans ce conflit car elle allait à l’encontre de sa conscience, et a exhorté les autres à faire pareil.

«Ruslan a participé à l’Euromaïdan, mais quand il a compris que c’était une erreur financée avec de l'argent étranger, il m'a demandé de le soutenir quand il voulait s’opposer à la mobilisation militaire», a déclaré Tatiana Montian, son avocate.

«Bien sûr, j’ai dit oui, mais je lui ai dit aussi qu'il resterait en prison aussi longtemps que Porochenko resterait président», a-t-elle souligné. «Il est allé à l'Est et a vu que tout le conflit était dû à la volonté de faire de l'argent avec le budget militaire dans une guerre civile et non à l'agression russe comme cela avait été vendu au public. Il s’est prononcé contre cela et, comme résultat, le gouvernement a dû le faire taire étant donné que l’hystérie militaire est un business pour notre establishment. Tout ce procès juridique ne vaut rien vu que les gens de la cour ne sont que des marionnettes. Les vrais décideurs dans ce cas sont Porochenko et son chef d'administration, Alekseï Filatov», conclut Montian.

Etant donné que la population ne peut pas mettre la main au porte-monnaie pour alimenter le zèle révolutionnaire, on se sert d’un carburant beaucoup moins cher et surtout recyclable : la haine

«Ils ont fait une descente à la maison et ont pris toutes les affaires de Ruslan y compris son ordinateur et toutes nos économies. Ils m’ont laissé pour vivre 500 hryvnia (près de 17 euros) et ce qu’il y avait dans les tirelires des enfants», a déclaré Ouliana Kotsaba, la femme de Ruslan. «Ironie du sort : la vidéo de Ruslan avait été regardé par seulement quelques milliers de personnes et c’est en raison de son arrestation par le SBU (Service de sécurité intérieure), qu’elle est devenu très populaire (plus de 420 000 vues). Ils ont fait sa renommée, mais, malheureusement, il n’est pas le seul car il y a plus de 100 citoyens ici, en Ukraine, tous des journalistes, qui sont accusés d'espionnage ou d'autres infractions pénales pour s’être prononcé contre le gouvernement», a conclu Kotsaba.

En signe de «victoire» révolutionnaire, Ruslan Kotsaba a été incarcéré dans une prison municipale assez particulière. Un musée de l’EuroMaïdan se situe en face de cette prison et présente une exposition de photos des corps de soldats mutilés avec un zèle révolutionnaire, rappelant le grotesque soviétique. Etrangement, Kotsaba apparaît comme un trophée de la révolution qu’il a un temps soutenu, comme un rappel de l’œuvre inachevée de cette révolution et des sacrifices nécessaires pour l’alimenter. Etant donné que la population ne peut pas mettre la main au porte-monnaie pour alimenter le zèle révolutionnaire, on se sert d’un carburant beaucoup moins cher et surtout recyclable : la haine.

Le tribunal principal d’Ivano-Frankivsk ainsi que le Parquet régional ont décliné mes demandes d’interview ou de commentaire lorsque je m’y suis rendu. Deux employés du tribunal ont accepté de discuter de l’affaire Kotsaba sous anonymat car ils n’étaient pas autorisés à parler aux médias. Notre conversation a duré près de 85 minutes. En voici quelques extraits :

Employé A : «Kotsaba est coupable de trahison pour avoir collaboré avec la chaîne Zvezda, gérée par l’armée russe, en particulier quand notre pays était en guerre et tentait de refouler une invasion russe.»

Si l’Ukraine se dit être une démocratie avec des valeurs démocratiques l’accès à ces preuves ne devrait-il pas être rendu public pour justement montrer la transparence d’une Ukraine qui respecte l’Etat de droit ?

Derek Monroe : «Si l’on s’en remet au droit international, la Russie et l’Ukraine n’étaient pas en guerre et les deux pays ont maintenu des relations diplomatiques tout au long [du conflit dans le Donbass]. Je ne comprends pas comment parler ou même travailler avec un média russe, quelles que soient ses sources de financement, signifie automatiquement qu’on est un traitre ?»

Employé B: «Notre gouvernement dispose de beaucoup de preuves contre Kotsaba. Nous avons des enregistrements de conversations, des e-mails, des transferts d’argent, des informations et des ordres émanant directement du personnel de Zvezda lui disant ce qu’il devait dire et comment.»

D.M. : «S’il y a tant de preuves qui montrent que Kotsaba est bel et bien coupable de trahison, pourquoi le gouvernement ne rend-t-il pas l’accès à ces preuves public pour que ceux qui ont assisté au procès, ainsi que l’opinion public puisse les voir et se faire leur propre opinion ? Si l’Ukraine se dit être une démocratie avec des valeurs démocratiques l’accès à ces preuves ne devrait-il pas être rendu public pour justement montrer la transparence d’une Ukraine qui respecte l’Etat de droit ?»

Employé A: «Notre système ne fonctionne pas comme ça. Seuls les procureurs et les avocats ont accès aux preuves et à toutes les informations pertinentes.»

D.M. : «Même si votre système ne fonctionne pas comme ça, le tribunal peut faire une exception au nom de l’intérêt du public et de la justice et rendre l’accès aux preuves contre Kotsaba public. Ce serait dans l’intérêt même du tribunal, à moins que les preuves ne soient pas valides.»

Employé B: «De toute façon Kotsaba est coupable, il a collaboré avec un média russe et cela le qualifie déjà de saboteur russe ou au moins de séparatiste.»

Le poids des preuves ou leur absence n’a aucune importance car l’Etat assume le rôle de l’opinion publique, du juge et du bourreau

D.M. : «Si nous suivons votre raisonnement, vous pouvez aussi m’accuser de sabotage ou d’espionnage étant donné que  mes articles sont publiés dans plusieurs pays y compris en Russie, donc d’après vos critères je suis aussi classé dans la catégorie des espions, des saboteurs et des séparatistes. Même si, comme vous l’affirmez, Ruslan est coupable de faire de la propagande russe et qu’il a été payé pour le faire, il est dans le pire des cas coupable de mauvais journalisme ou, s’il a menti sur quelqu’un, de diffamation et calomnie. Mais normalement toutes ces allégations ne suffisent pas pour le qualifier de traitre et peuvent donner lieu à un procès civil. L’Ukraine en tant qu’Etat a signé plusieurs traités multilatéraux protégeant la liberté d’expression. Aujourd’hui en Ukraine cette liberté n’est visiblement pas respectée et votre gouvernement enfreint des lois que vos gouvernements précédents ont ratifiées et que le gouvernement de Poroshenko est tenu de respecter.»

Employé B : «Je ne connais pas les lois internationales mais nous laissons des terroristes venir filmer les procès pour ensuite les publier sur Youtube et cela devrait vous montrer que nous respectons les conventions internationales et que nous sommes ouverts malgré ce que vous affirmez.»

D.M.: «Le fait qu’on appelle les militants des "terroristes" en dit long, mais d’un autre côté on en revient à la question de transparence. Si les accusations contre Kotsaba sont légitimes, l’Etat ne devrait avoir aucune objection à ce que tout le monde ait accès aux preuves. Le fait que le crime le plus grave du pays est traité dans un tribunal municipal en dit long sur la nature politique de cette affaire, pour ne pas parler de la de la compétence du tribunal auquel cette affaire a été assignée.»

Le cas de Kotsaba est un exemple typique de procès à la soviétique dans un monde de réseaux sociaux et de valeurs néolibérales

Employé A: «Vous avez peut-être raison sur ce point, mais c’est notre système et nous devons en suivre les règles jusqu’à ce qu’elles soient changées.»

Comme le montrent l’affaire Orlow et l’affaire Kotsaba, l’incarcération est une punition. Le poids des preuves ou leur absence n’a aucune importance car l’Etat assume le rôle de l’opinion publique, du juge et du bourreau. C’est une initiative politique et criminelle. L’avocat d’Orlow a été informé que son client pouvait être libéré pour 500 000 dollars, voilà une preuve de la «justice» ukrainienne sous son vrai jour. Dans le cas de Kotsaba, c’est différent car l’Etat corrompu cherche un exemple pour faire taire les autres. La perversité du système est maintenue grâce au concept hégélien de l’Autre («l’invasion russe») qui sert de distraction pendant que les réformes n’aboutissent à rien. Elles se résument à des slogans vides de sens et à des manœuvres personnelles faites dans le secret, alors que les aides financières de l’Occident sont extorquées au nom du peuple qui lui ne reçoit rien.

Le cas de Kotsaba est un exemple typique de procès à la soviétique dans un monde de réseaux sociaux et de valeurs néolibérales. Ce concept artificiel rend toute justice impossible pour des raisons politiques évidentes et un parti-pris flagrant. C’est également une infraction aux lois ukrainiennes et internationales que l’Etat et le gouvernement sont tenus de respecter et d’appliquer. Si le gouvernement votait de vraies réformes et appliquait vraiment l’Etat de loi, les individus impliqués dans cette mascarade se retrouveraient surement de l’autre côté de la barre. Si l’Etat ukrainien estime qu’enterrer des corps dans les bois sous Koutchma (Gongadze) ou dans une cellule de prison (Orlow, Kotsaba) sous Poroshenko est justifié, sa criminalité doit être révélée.

Le Bureau du Procureur d’Ivano-Frankivsk n’a pas répondu à ma demande d’interview.

Le tribunal municipal d’Ivano-Frankivsk n’a pas répondu à ma demande d’interview.

Le Bureau du Procureur d’Odessa n’a pas répondu à ma demande d’interview.

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