Kevin Rudd : si les grandes puissances coopèrent de manière efficace, le reste des pays suivent

Kevin Rudd© Daniel Munoz Source: Reuters
Kevin Rudd

La guerre contre Daesh, le rôle des grandes puissances et celui des organismes internationaux, la montée en puissance de la Chine... En quelques questions-réponses, l'ancien Premier ministre australien fait son «tour du monde».

RT: Vous avez récemment critiqué les Nations unies dans un certain nombre de domaines. Pouvez-vous développer votre idée ?

Kevin Rudd (K.R.): Oui. Je soutiens le système des Nations unies et je l’ai toujours soutenu. Nous voulons que les Nations unies restent à l’avenir une institution puissante. Mais je pense que si nous regardons les choses de manière réaliste, il y a certains domaines dans lesquels les Nations unies ont manqué le coche, comme par exemple les récentes négociations sur le nucléaire iranien qui se sont terminées avec succès. Il est surprenant de constater que les Nations unies qui, selon leur charte, ont une responsabilité de paix et de sécurité, ne faisaient pas partie de ces négociations. Vous aviez les cinq pays membres du Conseil de sécurité, l’Allemagne et bien sûr l’Iran, mais pas les Nations unies. Concernant la crise des réfugiés en Europe, nous avons besoin d’une capacité de réflexion sur ce qu’il s’est passé, en utilisant les ressources des Nations unies pour aider les réfugiés et les demandeurs d’asile dans des pays comme la Jordanie, le Liban et la Turquie, à la lumière des événements qui se sont produits l’année dernière quand les livraisons d’aide ont été arrêtées ou réduites de moitié et que des familles ont commencé à migrer. Nous devons aussi faire attention à la mise en pratique de la Convention des Nations unies sur les réfugiés afin d’être plus efficaces à l’avenir. Dans de tels domaines, que ce soit le contre-terrorisme, que ce soit les demandeurs d’asile et les réfugiés ou sur des questions clés comme la prolifération nucléaire, que ce soit en Iran ou en Corée du Nord, je pense que les Nations unies devront à l’avenir jouer un rôle bien plus important.

Il est capital d’unir nos efforts dans la lutte contre l’Etat islamique

RT: D'après vous, que manque t-il aux Nations unies de nos jours ?

K.R.: Les Russes voyagent partout dans le monde, tout comme les Européens et les Nord-Américains. Ce dont tout le monde a peur dans ce monde super connecté, ce sont les maladies qui ont la capacité de se transmettre à l’échelle du globe. Nous sortons tout juste de la crise du virus Ebola en Afrique, l’Organisation mondiale de la santé, (OMS) ne s’est pas montrée très efficace. Il faut donc maintenant réformer certains processus. C’est complexe, mais dans ce monde où les maladies ont la capacité de se transmettre à l’échelle de la planète, nous devons répondre efficacement aux pandémies qui peuvent avoir des conséquences catastrophiques. Nous devons aussi comprendre ces problématiques.

RT: Peu avant la fin de votre mandat de Premier ministre, vous vous êtes rendu à Moscou. Avez-vous rencontré le président Poutine et si oui, de quoi avez-vous discuté ?

K.R.: Non, je n’ai pas rencontré le président Poutine et je n’ai pas cherché à le rencontrer, mais j’ai vu plusieurs hauts fonctionnaires, ainsi que plusieurs think tanks et c’est probablement la quatrième ou la cinquième fois que je me rends à Moscou, depuis deux ans. Cela m’intéresse particulièrement parce que j’ai une formation de spécialiste de la Chine et je dirige actuellement l’Institut politique de la société asiatique à New York.
Je m’intéresse en particulier au futur rôle de la Chine sur la scène internationale, j’ai fait beaucoup de recherches sur les relations américano-chinoises et comment elles peuvent évoluer à l’avenir sur un pied d’égalité. Je m’intéresse également beaucoup aux relations russo-chinoises, à l’avenir de l’Asie centrale, à celui d’une nouvelle Route de la Soie – la proposition économique de la Chine pour le développement des infrastructures en Asie centrale, du sud et de l’ouest. Je m’intéresse à l’ampleur de l’engagement économique chinois en Asie continentale, y compris en Russie. Par conséquent, nous avons abordé ces sujets avec les think tanks. Nous avons également parlé de la Corée du Nord et de la nécessité de réunir les efforts diplomatiques russes, américains et chinois. Voici ce dont nous avons parlé ici, au cours de ces deux dernières années, depuis que j’ai commencé à travailler avec des think tanks.

La Chine va devenir la première économie au monde et je pense qu’elle dépassera les Etats-Unis dans le courant des 10-15 prochaines années   

RT: C'est intéressant que vous mentionniez la Chine. C'est un pays émergent, qui fait partie d'organisations comme les BRICS. Quelle est l'importance de l'influence de l'Asie sur la scène internationale aujourd'hui?

K.R.: Je pense qu’objectivement ces puissances sont en train de monter. La Chine va devenir la première économie au monde et je pense qu’elle dépassera les Etats-Unis dans le courant des 10-15 prochaines années. N’oublions pas que ce sera la première fois en près de 200 ans qu’un pays non occidental devient la première économie au monde, et tous ceux qui pensent que cela n’aura pas d’impact sur l’ordre mondial se mentent à eux-mêmes. Avec la montée de la Chine et de l’Inde, la roue tourne et l’Asie va avoir davantage de poids géoéconomique, comme c’était le cas jusque dans les années 1750. C’est un profond changement géopolitique et géoéconomique et par conséquent je pense qu’il est important que nous réfléchissions tous à ce que cela signifie pour le futur de l’ordre mondial, des Nations unies, des institutions de Bretton Woods [la banque mondiale et le FMI], ce que cela signifie pour l’Organisation mondiale du commerce et les autres systèmes de gouvernance que nous avons développés, du rôle de la Chine dans ces institutions. Mais je pense pour ma part que la montée de ces puissances va entraîner d’importants changements.

RT: Passons maintenant au Moyen-Orient, l'Australie fait partie de la coalition internationale contre l'Etat islamique, quelle est l'importance de son rôle?

K.R.: L’Australie fait partie de cette grande coalition qui combat l’Etat islamique et la Russie est bien sûr, elle aussi, engagée, à sa façon, dans ce combat. Nous faisons tous face au même défi, celui du djihadisme militant mondial, où qu’il puisse se manifester, que ce soient des attentats en Russie, comme ceux de Beslan, des attentats au Xinjiang, à New York, à Bruxelles, à Paris, en Australie ou à Bali. C’est une attaque commune à toutes nos valeurs et à tous nos intérêts. Par conséquent, il est capital d’unir nos efforts dans la lutte contre l’Etat islamique. Je ne connais pas les détails des avancements de la campagne militaire, cela fait deux ans que j'ai quitté mes fonctions de Premier ministre, mais je pense tout de même que le chemin est encore long pour que cette menace commune soit sous contrôle. Il y a des progrès, mais il faut en faire davantage. Je pense également qu’il faut s’occuper des autres facteurs qui alimentent les organisations terroristes partout dans le monde. Je pense notamment au Moyen-Orient. Un des grands défis de cette région est le développement économique. Comment allons-nous développer les économies du monde arabe, créer des emplois pour les jeunes et en particulier pour les jeunes hommes car, à moins d’avoir une stabilité sociale et des opportunités économiques, les forces et le charme du djihadisme militant peuvent se répandre davantage.

J’encouragerais donc Sergueï Lavrov et John Kerry à poursuivre leur travail commun

RT: La question du maintien de la paix dans la région est primordiale. Quelles sont les chances de conclure un accord de paix en Syrie ?

K.R.: J’admire le travail de Staffan de Mistura, l’émissaire des Nations unies pour la Syrie, et je sais qu’il est aussi soutenu par des experts russes. Je pense que son expertise est aussi bonne que possible. Mais c’est une question difficile. Je sais que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, et le secrétaire d’Etat américain John Kerry sont régulièrement en contact pour discuter de l’avancement de la campagne sur place. C’est un travail de sécurité et de diplomatie très difficile. Mais, au bout de cinq ans de conflit d’une brutalité extraordinaire, avec tant de victimes civiles, il est capital que ce travail de consultation mutuelle continue. J’ai une vision très simple de l’efficacité des relations internationales dans le contexte de l’ordre mondial : si vous parvenez à ce que les grandes puissances comme la Russie, les Etats-Unis et la Chine coopèrent de manière efficace, le reste des pays suivent ; et lorsque les grandes puissances ne coopèrent plus de manière efficace, vous commencez à voir que les autres pays non plus. J’encouragerais donc Sergueï Lavrov et John Kerry à poursuivre leur travail commun. C’est difficile, c’est complexe mais c’est fondamental pour le reste des pays et en particulier pour le peuple syrien qui souffre depuis si longtemps.

RT: Vous avez joué un rôle clé dans le développement du G20. Quelle est l'importance de ces organisations aujourd'hui ?

K.R.: J’étais l’un des co-fondateurs du G20 quand il a été créé en tant que sommet réunissant les 20 premières économies de la planète, à la fin de la crise économique de 2008. Je me rappelle très bien du travail avec mes homologues russes, chinois, américains, allemands, anglais… Et du moment où nous avons tous réalisé que la crise économique mondiale allait entraîner une dépression économique mondiale, nous en étions alors à deux doigts. Mais des efforts concertés nous ont permis de nous en sortir. Je me rappelle en particulier du G20 de Londres en mars 2009, quand tout le monde, tous les chefs d’Etat assis à cette table, et la table est petite quand nous ne sommes que 20, s’est regardé et que nous nous sommes posé la question suivante : que devons-nous faire pour sauver l’économie mondiale et protéger les emplois, conserver le niveau de vie des citoyens partout dans le monde, protéger leurs économies sur leur compte épargne ? Je pense que si vous regardez la situation sept ans après, aujourd’hui, nous avons encore beaucoup de travail. Le Conseil de stabilité financière et le Comité de Bâle travaillent sur une réforme des institutions financières mondiales afin de s’assurer qu’elles soient débarrassées des risques systémiques qu’elles avaient dans le passé. Mais je pense que leur travail n’est pas terminé et il faut qu’il le soit.

L’économie, tout comme la politique, de l’Union européenne n’est pas en grande forme

La deuxième partie de l’agenda du G20, sur laquelle nous nous sommes tous mis d’accord au sommet de Pittsburg qui a suivi, était la suivante : Comment générer une croissance économique mondiale durable pour le futur de notre planète ? Je dois dire que depuis 2009 nous n’avons pas avancé sur cette question. Nous recherchons toujours ce qui va pouvoir générer cette croissance économique. Aussi longtemps que nous chercherons, les opportunités économiques mondiales ne seront pas brillantes. L’économie, tout comme la politique, de l’Union européenne n’est pas en grande forme, l’économie nord-américaine reprend mais la croissance de la Chine stagne. Il est indispensable d’identifier les facteurs générateurs de croissance. Je pense que l’un d’entre eux, c’est une nouvelle approche des investissements dans les infrastructures dans le monde et raison pour laquelle je soutiens la proposition de la Chine pour la création d’une banque d’investissements pour les infrastructures asiatiques. Un deuxième facteur, et cela va sembler étrange à beaucoup de personnes, c’est une plus grande présence des femmes sur le marché du travail, qui sont aujourd’hui sous représentées sur le marché du travail mondial. Si vous analysez les données de l’OCDE et d’autres institutions, si les femmes étaient aussi nombreuses que les hommes sur le marché du travail dans tous les pays, la croissance mondiale augmenterait de 2%. Cela aurait un énorme impact. Le G20 doit montrer la marche à suivre en ce qui concerne le dépassement des préjugés sur la présence des femmes sur le marché du travail, l’investissement dans les infrastructures dont le monde aura besoin à l’avenir. Je pense que ces deux facteurs peuvent générer le type de croissance dont nous avons besoin et j’ai hâte de voir des résultats lors du sommet du G20 en Chine cette année.

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