Hamid Karzai : l’affaiblissement et la chute de l’URSS nous ont porté un grave coup

Hamid Karzai© Dario Pignatelli Source: Reuters
Hamid Karzai

Quelles sont les erreurs qui ont été commises dans la lutte contre l'extrémisme et quel a été le rôle des puissances mondiales dans les troubles qu'a connus l'Afghanistan ? L'ancien président afghan, Hamid Karzai, cherche une réponse.

RT : Monsieur Karzai, vous avez dirigé pendant presque dix ans un pays qui a énormément souffert de l’extrémisme, mais à la fin de votre mandat la menace terroriste en Afghanistan atteignait quasiment son sommet. Que pouvez-vous dire concernant la lutte contre le terrorisme ?

Hamid Karzai (H. K.) : En effet, c’est une triste histoire. Malheureusement l’Afghanistan n’a pas traité les questions de la sécurité comme il fallait. Après les tragiques évènements du 11 septembre, les Américains et leurs alliés ont lancé leur campagne militaire : les Afghans défendaient leur pays avec les Américains d’une intervention de leur voisin oriental.

A l’époque nous avons réglé le problème assez rapidement. Nous avons fait fuir les terroristes, l’a vie s’est améliorée et, pendant trois ou quatre ans, nous avons vécu en sécurité et en paix. Nous avons connu le progrès, les écoles ont été réouvertes, l'économie a commencer à se rétablir...

RT : Des espoirs sont apparus…

La lutte contre le terrorisme ne sera pas couronnée de succès si elle n’est pas menée dans leurs sanctuaires

H. K. : De grands espoirs. Nous sommes réellement à l’origine de beaucoup de succès. Mais nous n’avons pas su préserver ce succès dans un domaine particulier, pourtant essentiel pour nous et le monde entier – et précisément ce que les Américains considéraient comme leur mission principale. Je parle de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. Aujourd’hui nous nous rendons compte que nous sommes vulnérables et que la menace est croissante. Donc, vous avez raison.

RT : Quelles idées précises avez-vous à proposer au monde ? Allez-vous dire : «Nous avons échoué, nous ignorons comment combattre le terrorisme» ?

H. K. : Non, j’ai quelques idées – et j’en ai parlé à de nombreuses reprises avec nos alliés, avec les Américains comme avec nos amis russes. La lutte contre le terrorisme ne sera pas couronnée de succès si elle n’est pas menée dans leurs sanctuaires, dans leurs bases d’entrainement. Nous devons combattre ce phénomène au niveau de la motivation, en éliminant les sources de financement. Les Etats-Unis et leurs alliés n’ont pas réussi à atteindre la stabilité en Afghanistan, à en finir avec l’extrémisme, à se débarrasser des éléments radicaux, car les Américains combattaient [tout cela] dans des villages afghans, où, justement, il n’y a pas de terrorisme. Les Américains n’ont pas attaqué les sanctuaires et les bases d’entrainement des terroristes au Pakistan. Ils ne se sont pas attaqué à leur source, n’ont pas coupé les flux de financement, alors qu’ils connaissaient l’origine de l’argent. C’est pour cette raison qu’a souffert notre pays, et qu’il continuera à souffrir si toutes ces mesures ne sont pas prises.

Il y a de plus en plus de jeunes radicalisés au Moyen-Orient et en Asie centrale en général. L’Amérique doit expliquer pourquoi tout a mal tourné et pourquoi la situation s’est dégradée

RT : Les militaires américains sont présents en Afghanistan depuis déjà 15 ans et malheureusement, désormais, votre pays se trouve dans un état encore plus déplorable. Quelle a été, précisément, leur erreur ? Vous l’avez déjà un peu évoqué mais j’aimerais que vous en dressiez un tableau plus complet.

H. K. : Oui, le niveau actuel de l’extrémisme et du terrorisme est encore plus élevé qu’il ne l’était dans le pays. Il y a de plus en plus de jeunes radicalisés, non pas uniquement chez nous mais au Moyen-Orient et en Asie centrale en général. L’Amérique doit expliquer pourquoi tout a mal tourné et pourquoi la situation s’est dégradée.

RT : Je suis sûr que vous leur avez déjà posé cette question…

H. K. : Oui, et à plusieurs reprises.

RT : Et que disent-ils ?

H. K. : Ils disent qu’ils avaient fait ce qu’il fallait faire et qu’ils sont au courant des problèmes et des difficultés. Mais je ne suis pas satisfait de ces propos. Je considère que, si les Etats-Unis savent où se trouve le problème principal (et à notre avis sa source et ses soutiens se trouvent au-delà des frontières de notre pays, au Pakistan), ils doivent se mettre à coopérer avec la Russie, la Chine et l’Inde pour que cette question soit réglée. Les Américains devraient demander de l’aide et expliquer la situation : si cette guerre est véritablement antiterroriste et s’ils veulent la gagner.

RT : A vous écouter on dirait que vous avez des doutes quant à leurs intentions.

H. K. : Je ne veux pas paraître sceptique, mais on n’est pas près de voir le bout du radicalisme et de l’extrémisme. L’influence des idées radicales est de plus en plus forte et le pays devient de moins en moins sécurisé. Il doit y avoir une raison à cela, et je pense que cette raison est qu’on n'a pas fait les bons choix : on a choisi  une mauvaise stratégie, on n’a pas combattu le terrorisme de la bonne façon. Il faut rectifier cela et le mieux serait de demander de l’aide aux pays qui ont des capacités adéquates, qui connaissent la région et partagent vos convictions. C’est pour cette raison que je propose que les Etats-Unis demandent de l’aide ou s’ils ne le font pas, qu’ils nous expliquent, à nous-mêmes et au monde entier, la raison pour laquelle ils y renâclent.

Dans les faits, les talibans afghans restent des Afghans

RT : Il y a une autre méthode, que vous évoquez souvent dans vos interviews : celle des négociations. Par exemple, vous appelez maintenant à ce que les représentants du mouvement taliban se joignent aux pourparlers de paix. Ces mêmes talibans qui ont revendiqué il y a peu un attentat près du bâtiment de la Direction nationale de la sécurité à Kaboul. Selon les données du ministère de l’Intérieur de l’Afghanistan, au moins 64 personnes sont mortes et plus de 300 blessés. C’est avec ces gens-là que vous voulez négocier ?

H. K. : Et qu’avons-nous comme alternative ? Il faut que cette guerre se termine. Durant les 15 dernières années, il a été impossible de vaincre les terroristes en employant toutes les ressources de l’OTAN et des Etats-Unis - il n’y a pas beaucoup d’explications à cela. Je pense qu’il n’y en a que deux. La première est que le recours aux forces armées n’est pas une solution. La deuxième, que les forces armées et les ressources n’ont pas été employées à l’endroit et au moment qu’il fallait. Par conséquent, pour faire de l’Afghanistan un Etat paisible et stable, il n’y a, une fois de plus, que deux chemins [envisageables].

Les Etats-Unis doivent conjuguer leurs efforts avec la Russie, la Chine, l’Inde et les autres grandes puissances s’ils veulent véritablement réussir dans leur lutte contre le radicalisme et l’extrémisme

Le premier consiste à se séparer les talibans afghans des talibans venant d'autres pays. Dans les faits, les talibans afghans restent des Afghans : ils vivent en Afghanistan, ils ont la famille ici. Nous devons nous mettre avec eux à la table des négociations, et eux doivent se débarrasser du contrôle et de l'influence exercés par des acteurs externes. Il ne fait aucun doute que les talibans afghans sont sous le contrôle et l'influence [de pouvoirs] étrangers. Ils doivent s’en débarrasser et commencer à agir de manière indépendante, et nous, leurs frères afghans, devons entamer un dialogue avec eux. Pour réussir, nous devons également prendre simultanément les mesures nécessaires pour lutter contre le terrorisme, comme je l'ai déjà dit.

RT : Avez-vous une idée de combien d’Afghans font partie des talibans ?

H. K. : A la différence de Daesh, le mouvement taliban est en majorité composé d’Afghans. C’est pour cette raison que nous appelons à continuer les négociations avec la participation des talibans. La guerre n’est pas une solution. Chaque semaine, on a des milliers des morts des deux côtés. Il faut se mettre d’accord sur le fait qu’aucun Etat ne peut avoir recours à l’outil de l’extrémisme. Les Etats-Unis doivent conjuguer leurs efforts avec la Russie, la Chine, l’Inde et les autres grandes puissances s’ils veulent véritablement réussir dans leur lutte contre le radicalisme et l’extrémisme.

RT : Vous avez évoqué Daesh. A votre avis, la communauté internationale a-t-elle à négocier avec eux aussi, au lieu de les bombarder comme c’est le cas en ce moment en Syrie, en Irak et maintenant aussi en Afghanistan ?

H. K. : Je ne dispose pas d’informations suffisantes concernant l’état des choses en Syrie et en Irak. Dans ces pays, tout comme en Afghanistan, Daesh agit très cruellement. Quant à l’Afghanistan, je suis certain à 100% que…

RT : Dites-nous !

H. K. : Que, dans notre pays, Daesh est un élément complétement étranger. C’est une organisation étrangère, créée avec des objectifs n’ayant rien à voir avec l’Afghanistan. Pour elle, notre pays n’est qu’un terrain qui sert à atteindre certains de ses buts spécifiques.

RT : Vous disiez auparavant que Daesh n’était pas en Afghanistan. Avez-vous donc changé d’avis ?

H. K. : Non, non, je n’ai jamais dit que Daesh ne se trouvait pas en Afghanistan. On l’y trouve, mais c’est un phénomène étranger. Ils ne sont pas d’ici, ils ne sont pas Afghans. Pour nous, ce sont des étrangers. Ces gens sont venus de l’extérieur, ils ont été créés et soutenus par des forces externes.

RT : Quelles forces externes ? Pouvez-vous préciser ?

H. K. : Selon de récentes informations, la plupart des militants de Daesh viennent du Pakistan. Nous avons des preuves de liens de certains d’entre eux avec les services spéciaux pakistanais. Nous avons vu des photos, des corps [de militants tués] qui ont été identifiés. Y a-t-il quelqu’un d’autre à part le Pakistan derrière eux ? Cela reste à être découvert.

RT : Dans les années 1980 vous étiez lié au mouvement des moudjahidines qui menaient des combats contre les troupes soviétiques en Afghanistan et au Pakistan. On peut supposer que vous connaissez bien l’organisation de structures de ce genre. Vous pourriez même intervenir en tant qu’expert. Mais c’était il y a trente ans. Que pensez-vous de l’évolution de tels groupes ? Quelle est la différence entre ceux d’aujourd’hui et leurs prédécesseurs ?

Notre résistance a été utilisé comme un moyen de faire chuter l’URSS et imposer le radicalisme religieux

H. K. : Dans les années où le peuple afghan menait une lutte pour libérer son pays de la présence militaire soviétique, il y avait deux facteurs. D’abord il y avait la tentative de l’URSS d’infliger à l’Afghanistan le «choix socialiste». Ensuite, ce sont les Etats-Unis, le Pakistan, et d’autres pays qui, en aidant l’Afghanistan à combattre l’URSS lui imposaient le radicalisme religieux en y voyant une arme très puissante pour mener cette lutte. C’est en ce moment ce qui a été semé qu’on récolte aujourd’hui en Afghanistan – comme dans la région entière : le radicalisme religieux et tout ce qui va avec.

RT : Cela résonne comme une mauvaise idée.

H. K. : L’idée du radicalisme était mauvaise, mais le mouvement de résistance et de lutte pour la liberté étaient, sans aucun doute, nécessaire. Mais notre résistance a été utilisé comme un moyen de faire chuter l’URSS et imposer le radicalisme religieux. C’était une erreur, et l’Afghanistan – comme toute la région – en paye le prix aujourd’hui. Les Etats-Unis eux-mêmes en ont souffert – je parle des attentats du 11 septembre 2001. J’espère donc que tout le monde va ouvrir les yeux.

RT : A ce que je comprends, à cette époque vous étiez avec les moudjahidines. Donc, leur politique ne vous paraissait pas vicieuse…

H. K. : Je participais au mouvement pour la libération de l’Afghanistan. A cette époque j’étais jeune, je m’occupais des relations avec les médias, puis de l’aide financière. En outre, je voyageais beaucoup à travers l’Afghanistan. Ce sont les autres pays et organisations qui s’occupaient directement de collecter des fonds.

RT : Etiez-vous au courant de ce qui se passait à l’intérieur de ce groupe ?

H. K. : Nous savions que les idées radicales devenaient de plus en plus populaires, que l’agenda religieux passait de plus en plus devant l’agenda national. Nous comprenions tous, et l’aile modérée de la résistance se prononçait contre [cette évolution]. A cette époque, l’Afghanistan était inondé de milliers d’étrangers. Ils étaient formés au Pakistan, envoyés ensuite en Afghanistan. Pour la plupart, c’était des ressortissants des pays arabes – Algérie, Libye, Egypte, Arabie saoudite, Syrie, Irak et d’autres Etats. Ces graines ont donc étaient plantées à une époque où existait le concept de création d’un arc de crise autour de l’URSS, soutenu par certains politiciens d’Amérique et d’Europe de l’Ouest – il y en avait même qui parlaient d’une «Ceinture Verte».

Avec une Union soviétique forte nous avions un Afghanistan stable

Tout cela est véridique, car à l’époque nous étions témoins de la Guerre froide – l’opposition entre l’URSS et ses alliés d’un côté et des Etats-Unis avec les leurs de l’autre. Nous nous sommes retrouvés au centre de cette opposition et en sommes devenus les victimes. Nous ressentons les conséquences de ces évènements jusqu’à maintenant.

L’affaiblissement et la chute de l’URSS nous ont porté un grave coup. Avec une Union soviétique forte nous avions un Afghanistan stable. C’est précisément pour cette raison qu’aujourd’hui – et j’en suis certain – le renforcement de la Russie et  de son rôle dans notre région, la coopération politique et militaire, l’assistance dans la formation des forces armées de l’Afghanistan, le transfert de connaissances et de méthodes vont à nouveau apporter la stabilité à notre pays. Cela va également renforcer la stabilité à l’intérieur de la Russie. C’est ce qui doit être notre objectif et c’est à cela que je travaille.

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