Pascal Boniface : pas de solution en Syrie sans accord entre Occidentaux, Russes, Arabes et Iraniens

© Stephanie McGehee Source: Reuters

Les arrières pensées des protagonistes du conflit syrien empêchent de parvenir à une collaboration efficace dans la lutte contre Daesh, estime le directeur de l'IRIS Pascal Boniface.

RT France : Quelle est votre vision de l’évolution du conflit en Syrie ?

Pascal Boniface (P.B.): Il y a une bonne nouvelle, c’est que le cessez-le-feu tient à peu près. Pas entièrement, mais les souffrances de la population sont moindres qu’auparavant. En même temps, ce n’est que provisoire et le cessez-le-feu doit se transformer en véritable accord de paix. Là, malheureusement, le processus politique n’est pas encore assez mûr. Il faudrait vraiment trouver une solution politique [au conflit]. Chacun sait qu’il n’y a pas de solution militaire. Malheureusement, si tout le monde est uni dans le désir de lutter contre Daesh, les arrières pensées de chacun des protagonistes sont différentes. Les Turcs ont pour priorité les Kurdes, pour l’Arabie saoudite la question iranienne est prioritaire, pour l’Iran c’est l’accès au Hezbollah et la protection du régime de Bachar que, par contre, les pays occidentaux ne veulent plus voir au pouvoir, qu'ils veulent renverser, alors que la Russie veut qu’il reste en place. Donc on voit que derrière l’accord général qu’il y a pour combattre Daesh, nous avons encore des secondes pensées tout à fait différentes qui viennent perturber cela.

Il faut aussi que les Syriens décident eux-mêmes de leur propre voie

Ce qui est certain c’est qu’il n’y a pas de solution globale en Syrie s’il n’y a pas un accord entre les Occidentaux, la Russie, les pays arabes et l’Iran. Il faut que l’ensemble des pays concernés de la région se mettent d’accord - accord qui est encore impossible aujourd’hui. Il faut aussi que les Syriens décident eux-mêmes de leur propre voie. Mais on peut penser que tant qu’il y aura la répression militaire actuelle que Bachar a commencée, les Syriens ne seront pas libres de s’exprimer. Ils se sont exprimés et ils ont été réprimés. En fait, le point d’arrivée, pas de départ, d’une solution qui pourrait convenir à tout le monde ce serait un gouvernement de coalition nationale, sans Bachar mais avec des éléments du régime pour qu’il ne se passe pas en Syrie ce qu’il s’est produit en Irak : la destruction d’un Etat dont on paye encore aujourd’hui le prix. On paye encore aujourd’hui le prix de la guerre d’Irak de 2003, à laquelle la France et la Russie s’étaient vigoureusement opposées. Donc des éléments du régime mais sans Bachar et bien sûr des groupes de l’opposition mais sans Daesh et les djihadistes. Mais c’est sur ce point-là qu’il faut encore avancer, travailler, trouver un accord. Mais il n’y aura pas un accord qui sera imposé par des intervenants extérieurs par rapport à d’autres. Il faut vraiment que l’on se mette d’accord tous.

Je crois comprendre que les Russes ne veulent pas l’effondrement du régime pour éviter ce qu’il s’est passé en Irak en 2003

RT France : Comment tous les protagonistes du conflit peuvent-ils se mettent d’accord ?

P.B. : Je crois qu’il faut oublier un peu les désaccords du passé et voir un peu l’avenir. Quel est le meilleur avenir pour la Syrie ? Quels sont les meilleurs moyens d’y parvenir ? Le fait que certains réclament le départ de Bachar n’est pas une position morale, c’est une position réaliste. Bachar a suscité tellement d’opposition personnelle qu’il symbolise la répression et qu’il ne peut plus faire partie de la solution. On peut penser qu’il constitue l’un des éléments de recrutement pour Daesh. La répression militaire est venue nourrir Daesh et finalement Daesh a deux sources : la guerre d’Irak de 2003 et la répression militaire de Bachar. Donc je crois comprendre que les Russes ne veulent pas l’effondrement du régime pour éviter ce qu’il s’est passé en Irak en 2003 - ce qui est sage, ce qui est une position que l’on peut comprendre. Mais on peut très bien garder des éléments du régime pour la stabilité future du pays mais sans Bachar. En tous cas, on atteint un nombre de morts de plus en plus important et ce pays est en train de s’effondrer.

RT France : Il y a déjà un certain temps, Laurent Fabius disait qu’Al Nosra faisait «du bon boulot» en Syrie.  Maintenant, la position de l’Occident par rapport aux groupes djihadistes n’est pas vraiment claire. Cette question devrait-elle être au cœur des pourparlers ?

P.B. : Il faut effectivement réfléchir à la définition du terme djihadiste qui ne concerne pas que Daesh, et il faut là aussi qu’il y ait un accord global. L’attitude de ces groupes doit faire partie de la négociation. Il faut aussi qu’on trouve un point d’accord entre les pays arabes, les Occidentaux et la Russie.

La défaite militaire ne suffira pas s’il n’y a pas ensuite de construction politique

RT France : Barack Obama a récemment annoncé l’envoi de 250 militaires américains sur le sol syrien. Comment cela va-t-il changer la donne ?

P.B. : L’Etat islamique est très dangereux, très menaçant, mais il n’est pas hors de portée. Un groupe de 20 000 combattants qui a subi quelques défaites, notamment à Palmyre, ne peut pas rester comme cela. Donc si on avait un accord, il pourrait être vaincu. Mais la défaite militaire ne suffira pas s’il n’y a pas ensuite de construction politique, parce que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Si on vainc militairement Daesh sans apporter une solution politique en Syrie, un autre groupe, peut-être avec un autre nom, mais en tout cas comparable, avec les mêmes objectifs se reformera. Donc l’option militaire est un premier pas, mais s’il n’est pas suivi par une solution politique il restera insuffisant.

On ne pourra gagner que si on laisse ces arrières pensées-là de côté et que l’on se dit que réellement il faut vaincre Daesh

RT France : A quel point cette lutte contre Daesh dans le cadre d’une coalition internationale peut avoir du succès ? Vous avez dit vous-même que chacun des protagonistes avait des arrières pensées.

P.B. : On ne pourra gagner que si on laisse ces arrières pensées-là de côté et que l’on se dit que, réellement, il faut vaincre Daesh. Pour ça il faut rassurer les Turcs sur la question kurde, rassurer les Saoudiens sur la question iranienne. Pour trouver cette solution politique en Syrie le chemin est encore long. Les souffrances de la population sont immédiates alors que la solution semble ne semble envisageable qu'à moyen ou long terme. Mais en tous les cas, il n’y a pas d’autre solution que celle-ci.

 

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