«Les Turcs et les Européens ont fait des promesses mais personne n’a l’intention de les remplir»

Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu (à gauche) et le Président du Conseil européen Donald Tusk lors d'une conférence de presse à l'issue du sommet UE-Turquie à Bruxelles, le 8 mars 2016.© Yves Herman Source: Reuters
Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu (à gauche) et le Président du Conseil européen Donald Tusk lors d'une conférence de presse à l'issue du sommet UE-Turquie à Bruxelles, le 8 mars 2016.

Le sommet UE-Turquie n’est qu’un «prélude heureux à de nouvelles rencontres», estime l’universitaire et diplomate Roland Hureaux.

RT France : Vous avez publié sur votre blog un article qui s’intitulait «L'Europe osera-t-elle parler haut et fort à Erdogan ?» au sujet du sommet UE-Turquie. A l’issue de cette rencontre, pensez-vous que l’Europe a osé ?

Roland Hureaux : Non, clairement non, hélas. Je pense que l’issue de cette réunion, qui d’ailleurs n’est plutôt qu’une issue provisoire, puisqu’un prélude à de nouvelles rencontres n’engage Erdogan que par des promesses. Il a promis de ralentir les afflux de réfugiés vers la Grèce et seulement des réfugiés économiques. Alors, qui pourra dire qu’un tel est un réfugié économique et un tel un réfugié politique ? C’est pratiquement impossible. Si on prend la Syrie, par exemple, beaucoup de ceux qui fuient ne craignent pas la guerre, puisque la ville de Damas est relativement à l’écart de la guerre, mais parce que la situation économique est catastrophique.

Je ne crois pas que cette mafia turque puisse agir sans l’accord du président Erdogan

Une des raisons pour laquelle elle est catastrophique c’est d’ailleurs les sanctions de l’Union européenne, qui y interdisent par exemple la livraison des médicaments. On a parlé de réfugiés économiques, et on a laissé un peu de côté la question des réfugiés politiques. Cela ouvre les portes à Monsieur Erdogan pour continuer à faire passer des réfugiés vers la Grèce. Ces réfugiés passent déjà en bateaux – ce qui est déjà totalement scandaleux, puisque où vont-ils ? S’ils vont en Allemagne, Madame Merkel n’a qu’à dire qu’elle veut les accueillir et leur donner un visa, ils prendront un billet d’avion d’Istanbul à Berlin, ça coûte 200 euros. Au lieu de cela, lesdits réfugiés sont obligés de payer entre cinq et huit mille euros aux passeurs via la mafia turque et je ne crois pas que cette mafia turque puisse agir sans l’accord du président Erdogan. Je pense que, s’il voulait arrêter ses trafics, il pourrait les arrêter du jour au lendemain. Il y a beaucoup de gens qui profitent de ce trafic en Turquie – et ailleurs. J’ajoute que les réfugiés en question ne sont pas n’importe qui, puisque ceux qui ne peuvent pas payer – et ils sont des millions à ne pas le pouvoir – restent en Turquie, en particulier, à la frontière entre la Syrie et la Turquie, où vous avez là les vrais réfugiés, qui vivent dans des conditions de misère épouvantables. On ne leur propose pas le passage vers la Grèce puisqu’ils  n’ont pas les moyens d’aligner 5 000 euros. Ceux qui paient 5 000 euros sont des gens qu’on est allé chercher exprès, non seulement en Syrie, mais aussi en Irak et ailleurs.

Le mode de gouvernance de l’Union européenne est intrinsèquement mou

RT France : L’Union européenne s’est mise d’accord avec la Turquie pour lui verser 3 milliards d’euros supplémentaires afin de résoudre la crise des réfugiés. Pensez-vous que cela va remédier à la situation ?

R.H. : S’ils sont bien employés – oui. C’est-à-dire, si cela aidait véritablement la Turquie à garder les réfugiés chez elle –  puisqu’il me paraît normal que les réfugiés aillent dans les pays voisins et non pas à l’autre bout du monde – mais nous n’avons aucune garantie de ce côté-là. Et puis, surtout, la Turquie n’a fait que des promesses. Elle n’a pas dit : «Demain je stoppe les flux des réfugiés». Je pense qu’il faut inverser les choses, il faut dire : «Vous arrêter le flux de réfugiés – on vous verse l’argent». Je dirais même qu’il faudrait dire «Vous arrêtez le flux de réfugiés, sinon nous supprimons les avantages considérables dont vous bénéficiez en terme commercial, en terme de subventions, en tant que pays candidat à l’Union européenne», – puisque, quand vous avez le statut de candidat à l’Union européenne, vous avez tous les avantages sans en avoir les inconvénients. Non, je pense que le message fort qui aurait dû être envoyé à la Turquie n’a pas du tout été envoyé. On se contente de promesses vagues et de distinctions qui n’ont pas lieu d’être. Il faut dire aussi que la position de l’Union européenne est assez molle puisqu’il y a parmi les gouvernements de l’UE des gouvernements comme le gouvernement allemand qui est absolument d’accord pour accueillir les réfugiés.

Les Turcs ont fait des promesses, les Européens ont fait des promesses, et je crains que ni les uns ni les autres n’aient l’intention de remplir ces promesses

Le message fort qui aurait dû être envoyé à la Turquie n’a pas du tout été envoyé

RT France : Pourquoi cette position molle ?

R.H. : D’abord, le mode de gouvernance de l’Union européenne est intrinsèquement mou puisqu’il faut trouver des compromis entre les différents pays. D’autre part, parce que le pays le plus concerné, le plus puissant économiquement, et le principal pays de destination de ces réfugiés est l’Allemagne, qui a elle-même une position molle. Angela Merkel avait annoncé qu’elle était prête à recevoir un ou plusieurs millions de réfugiés. Elle n’est pas franchement revenue sur le sujet, et il y a des gens à Bruxelles qui sont partisans de recevoir ces réfugiés pour des raisons démographiques et économiques. Enfin, en plus de tout cela, il y aussi la pression des Etats-Unis, qui protègent la Turquie, qui ne veulent pas de clash avec la Turquie et qui, en fin de compte, ne sont pas fâchés qu’il y ait ces afflux de migrants en Europe, même au risque de déstabiliser les principaux pays européens.

RT France : Il y aussi des déclarations contradictoires de la part des autorités turques et de la part des autorités européennes concernant la libéralisation du régime des visas. Pensez-vous que la Turquie va, à terme, adhérer à l’Union européenne ?   

R.H. : Non, personne n’y croit, pas même les Turcs. Simplement, la situation d’Etat candidat présente beaucoup d’avantages, et ces avantages, pour le moment, la Turquie les garde et tient à les garder. Notamment le droit pour tous ses ressortissants de se rendre librement en Europe. Cela poserait un autre problème dans le temps, puisque la Turquie est certes un pays en voie de développement, mais, c’est aussi un pays en crise – certaines régions sont particulièrement arriérées, notamment les régions kurdes. Une libéralisation des visas entraînerait des départs vers l’Union européenne non seulement des réfugiés venus d’Irak ou de Syrie, mais également, des Turcs. Cela fait partie des promesses qu’a faites Madame Merkel : les subventions et une libéralisation des visas vers l’Union européenne. Cela ne concernera pas les réfugiés, cela concernera les Turcs. Enfin, elle a promis de reprendre le processus d’adhésion. Comme ce processus d’adhésion est très long – on peut toujours le reprendre. Donc pour ce qui est des visas, je pense que cela serait extrêmement dangereux de faire une telle concession. Bon, admettons, les Turcs ont fait des promesses, les Européens ont fait des promesses, et je crains que ni les uns ni les autres n’aient l’intention de remplir ces promesses. Entre temps, les réfugiés, eux, vont continuer à traverser la mer Egée.

LIRE AUSSI : Combien veut la Turquie pour s’occuper des migrants ?

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Raconter l'actualité

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans les commentaires sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Enquêtes spéciales