John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

Sommet UE-Turquie: «Chaque migrant illégal sera tout simplement remplacé par un autre migrant légal»

Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu pose avec des leaders de l'UE durant le sommet UE-Turquie sur la crise des migrants.© Yves Herman Source: Reuters
Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu pose avec des leaders de l'UE durant le sommet UE-Turquie sur la crise des migrants.

Derrière l'accord entre l'UE et la Turquie sur les migrants se cache en réalité «une volonté maintenant clairement affichée de mettre en œuvre une vaste opération d'immigration légale» estime John Laughland sur RT.

Depuis le début de la crise migratoire l'été dernier, j'affirme que le politique allemande de «portes ouvertes» s'explique par sa volonté d'importer une main d’œuvre à bas prix et de panser une démographie catastrophique. Le dernier sommet entre l'Union européenne et la Turquie vient de nous fournir la preuve de la véracité de cette analyse.

Sous les hauts titres simplistes d'un accord de «un pour un» - «un réfugié accepté en Europe pour un réfugié refoulé en Turquie» - se cache une volonté maintenant clairement affichée de mettre en œuvre une vaste opération d'immigration légale.

Il y a actuellement presque deux millions de réfugiés en Turquie en situation régulière

Selon l'accord, qui reste à être ratifié par les parlements nationaux, et dont les détails seraient encore à préciser, la Turquie accepterait de reprendre tout migrant qui aurait été attrapé en mer Egée en train de passer illégalement en Europe. La contrepartie de cet accord - l'une des contreparties, car il y en a d'autres - c'est que l'Union européenne acceptera de prendre un réfugié qui serait légalement venu en Turquie pour chaque migrant clandestin refoulé en Turquie.

Aucun accord, donc, sur le million de migrants qui sont arrivés sur le sol européen en 2015. Même si la Turquie les reprenait tous, l'UE serait obligé d'accepter le même nombre de migrants légalement entrés en Turquie. Or, selon l'UNHCR, il y a presque 2 millions de réfugiés actuellement en Turquie. Ces personnes sont arrivées légalement en Turquie, dans la mesure où elles peuvent légitimement affirmer fuire la guerre. Leur statut est régi par la Convention de 1951, relative au statut des réfugiés. La Turquie exige que l'Europe l'aide à supporter ce fardeau et elle met donc les réfugiés dans la balance. Chaque migrant illégal sera donc tout simplement remplacé par un autre migrant légal que l'Europe prendra sur son territoire. Autant régulariser la situation de ceux qui sont déjà en Europe.

Angela Merkel a dit très clairement qu'il ne s'agissait pas d'arrêter les flux migratoires de masse, il s'agit simplement de les rendre légaux

L'Europe se trouve confrontée à cette problématique depuis au moins une décennie - et elle réagit toujours de la même manière. En 2005, le gouvernement socialiste d'Espagne a annoncé la naturalisation en masse de tous les migrants clandestins se trouvant sur son territoire. Cette mesure, qui concernait presqu'un million de personnes, a donné un appel d'air : les migrants potentiels savaient qu'ils avaient tout intérêt à arriver illégalement en Europe pour créer un fait accompli qui serait régularisé ultérieurement. C'est très exactement ce qui se passe, année après année, depuis lors.

L'accord conclu hier avec la Turquie - à condition qu'il soit appliqué - répétera la politique espagnole d'il y a dix ans puisqu'on se borne à rendre légal ce qui est actuellement illégal. Quant à la mise en application d'une telle politique, qui d'ailleurs, bizarrement, ne s'applique qu'au migrants syriens alors que les flux migratoires actuels concernent toute sorte de nationalités, on ne peut que frissonner en imaginant les pots-de-vin qui seront versés aux fonctionnaires turcs et européens chargés de faire le tri entre les réfugiés ayant le droit d'aller en Europe et ceux qui devront rester en Turquie.

La chancelière allemande,Angela Merkel, qui comme toujours a joué un rôle décisif dans la prise de décisions européennes - comme si la totalité de la politique européenne se faisait à Berlin - a dit d'ailleurs très clairement qu'il ne s'agissait pas d'arrêter les flux migratoires de masse. Il s'agit simplement de les rendre légaux. Cet accord, disait-elle, "remplacera l'immigration illégale par l'immigration légale". De même, le président Tusk a annoncé fièrement: "Les jours de l'immigration illégale sont terminés" - mais non pas les jours de l'immigration légale.

Or, les chiffres officiels montrent que la population allemande est en baisse depuis des années. Le dernier recensement, en 2011, a trouvé que l'Allemagne avait 1,5 millions moins d'habitants que les autorités ne le croyaient et plus de 2 millions en moins par rapport aux années quatre-vingt-dix. Le solde naturel de l'Allemagne - la différence entre le nombre de décès et le nombre de naissances - est le pire des vingt-huit pays membres de l'Union européenne, avec un solde très négatif. (Le pays qui occupe la meilleure position, avec un solde positif, est la France.) Ne faut-il pas voir dans la politique migratoire de l'Allemagne une réponse à son problème de dépopulation?

L'abolition d'un régime de visas pour les 90 millions de citoyens turcs risque de déclencher une vague migratoire à côté de laquelle les flux actuels paraîtront parfaitement dérisoires

La décision de transformer la migration illégale en migration légale n'est pas la seule décision prise pendant le sommet UE-Turquie. Au contraire, l'accord avec Ankara n'a été arraché qu'au prix de grandes concessions faites à la Turquie. Sur les six points énumérés par le président Tusk dans son communiqué de minuit le 7 mars, quatre sont en faveur des Turcs - l'ouverture de nouveaux chapitres dans les négociations sur l'adhésion turque à l'UE, l'accélération de l'abolition du régime de visas européens pour les citoyens turcs, le versement de 3 milliards d'euros à Ankara, et le transfert en Europe de la moitié des réfugiés actuellement en Turquie.

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En contrepartie, la Turquie promet de reprendre les réfugiés qui auront été attrapés dans la mer d'Egée par l'Otan, et rien d'autre. Faut-il préciser que l'abolition d'un régime de visas pour les 90 millions de citoyens turcs, prévue pour la fin du mois de juin de cette année, risque de déclencher une vague migratoire à côté de laquelle les flux actuels paraîtront parfaitement dérisoires ?

Le but de la politique migratoire est donc bel et bien d'en finir avec les nations

Tout cela fait partie d'un bloc idéologique. Accepter que la Turquie, pays musulman et islamiste, puisse adhérer à l'UE, c'est faire de l'Europe un espace post-historique soi-disant lié par les seuls droits de l'homme dont on sait que les dirigeants font très vite abstraction quand il s'agit de poursuivre des buts géopolitiques. Et accepter que la population européenne vieillissante puisse être remplacée par des nouvelles populations issues de l'immigration, c'est supposer que l'on peut restructurer les nations européennes pour les faire disparaître.

Théorie du complot ? Interviewé à la radio irlandaise le 2 mars, le représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU pour la migration, Peter Sutherland, a plaidé en faveur de la politique allemande de quotas européens pour les migrants. En octobre 2015, il a conjugué cette position avec l'affirmation que "la souveraineté nationale est une illusion absolue" et en 2012 avec l'affirmation que la migration doit servir à briser l'homogénéité des nations en Europe.

Le but de la politique migratoire est donc bel et bien d'en finir avec les nations.

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