Reprise des négociations sur l'adhésion turque à l'Union européenne : «l'UE a perdu ses valeurs»

Le président turc Recep Tayyip Erdogan et la chancelière allemande Angela Merkel au sommet du G20 à Ankara, le 15 novembre 2015© Sergey Guneev Source: Sputnik
Le président turc Recep Tayyip Erdogan et la chancelière allemande Angela Merkel au sommet du G20 à Ankara, le 15 novembre 2015

«Les gouvernements qui soutiennent des assassins islamistes en Syrie, comme le fait Erdogan, par exemple, sont à l’origine de l’exil des populations de la région», affirme Sevim Dagdelen, membre de la commission des affaires étrangères du Bundestag.

L'Europe traverse une période trouble. Des vagues de réfugiés aggravent la pression sur la situation socio-économique des pays de l'Union européenne, qui affrontent déjà une crise financière couplée à un inquiétant niveau du chômage. En parallèle, la Turquie joue son propre jeu en Syrie, menaçant de destabiliser un fragile cessez-le-feu dans ce pays dévasté par cinq ans de guerre civile. Cependant, l'Europe reste silencieuse face à cette situation. Pourquoi ferme-t-on les yeux, à Bruxelles, sur l’aventurisme d'Ankara avec les djihadistes ? La crise des réfugiés préoccupe-t-elle l'Europe plus que la menace mortelle qui émane des djihadistes ? Et enfin, l'Union européenne est-elle capable de survivre sous le poids de millions de personnes arrivant sur son sol ? Sevim Dagdelen, membre de la commission des affaires étrangères du Bundestag allemand et porte-parole des affaires internationales du parti de gauche, a répondu aux questions de RT.

RT : L'UE a promis de reprendre les négociations sur l'adhésion de la Turquie si Ankara s’engage à l’aider dans la résolution de la crise des réfugiés. Vous avez souligné à de nombreuses reprises que la Turquie soutenait Daesh. L'UE va-t-elle l’ignorer en échange d’une aide dans la crise des migrants ?

Sevim Dagdelen:  Oui, malheureusement, les faits nous montrent que l'Union européenne et le gouvernement allemand sont prêts mettre la vie des réfugiés entre les mains de criminels, à savoir le gouvernement turc et le président Erdogan. Le gouvernement d'Erdogan a soutenu les groupes terroristes au cours de ces dernières années, leur fournissant des armes. La frontière toute entière entre la Turquie et la Syrie, longue de 100 kilomètres, reste sans contrôle et c'est ainsi que Daesh continue de recevoir des armes et des militants.

L'intensification des négociations avec la Turquie au sujet de son adhésion est le signe de la faillite morale de l'UE

Selon le New York Times, la totalité des opérations illégales de vente de pétrole pratiquées par Daesh se déroule aussi le long de la frontière avec la Turquie. Elle n’est plus contrôlée depuis plusieurs années maintenant, en dépit du fait que les forces armées turques soient considérées comme la deuxième force militaire la plus importante de l'OTAN, avec 900 000 hommes. Cela prouve que le gouvernement turc ne souhaite tout simplement pas verrouiller la frontière, même s’il dispose des ressources nécessaires pour le faire. Et malgré tout cela, l'UE veut intensifier les négociations avec la Turquie au sujet de son adhésion. Je crois que c'est le signe de la faillite morale de l'UE. L'UE a perdu ses valeurs. C'est pour cela que nous ne pouvons pas prendre au sérieux les négociations en vue de l’adhésion de la Turquie. En plaçant la responsabilité du futur des réfugiés entre les mains d'un criminel, le président Erdogan, l'UE a perdu sa position dans ces négociations car c’est d’abord à cause d’Erdogan qu’il y a une crise des réfugiés.

RT : Cela signifie-t-il que l'Europe se préoccupe davantage de la crise des réfugiés que de Daesh ?

S.D. : On dirait que c’est le cas. L'UE a choisi de fermer les yeux sur les questions de lutte contre Daesh et d'autres organisations terroristes, comme les branches d'Al-Qaïda ou d’autres encore. Recep Tayyip Erdogan soutient ces islamistes mais en sous-main. A la place, il raconte des histoires sur des groupes d’opposants présumés modérés qui sont soi-disant attaqués par l'armée syrienne et les forces aériennes russes… Alors que ces mêmes opposant agissent en réalité sous les noms de Daesh, d'Al-Qaïda, du Front Al-Nosra... Et l'UE préfère ne pas y prêter attention pour le bien d’une soi-disante protection contre les réfugiés. On peut dire qu'avec ça, l'Europe s'est suicidée moralement.

En prenant le parti d'Erdogan, l'UE trahit tout ce qui était supposé symboliser les valeurs européennes

RT : L'UE est-elle vraiment prête à entamer le processus d’adhésion de la Turquie ou ne s’agit-il que de promesses et rien de plus ?

S.D. : Selon l'accord signé entre l'UE et la Turquie, l'Union européenne a déjà promis 3,5 milliards d'euros à la Turquie et la part du lion de cet accord sera payée par les contribuables allemands, parce que certains pays européens ne souhaitent pas faire des dépenses aussi considérables, tandis que des pays comme la Grèce ne peuvent tout simplement pas payer autant. Alors ils vont tout simplement donner cet argent à Erdogan et continuer à intensifier le processus de négociation, comme cela s’est fait dans le passé, malgré la répression sanglante du parc Gezi, à Istanbul, il y a deux ans. A l'époque, l'UE avait ignoré la situation en Turquie parce qu’elle ne voulait pas affaiblir sa coopération économique avec ce pays. Aujourd’hui, la crise des réfugiés contraint l'Europe à appeler Erdogan à l'aide parce qu’elle croit que la Turquie est la clé pour la résolution de ce problème. Mais, nous pouvons déjà observer que la Turquie renvoie des réfugiés syriens en Syrie, ce qui constitue une violation des conventions internationales !

En prenant le parti du président turc Erdogan, l'UE trahit tout ce qui était censé représenter les valeurs européennes.

RT : Daesh a fait sauter des bombes dans des villes turques, entraînant des conflits et une pression internationale sur la Turquie. Pourquoi Ankara soutiendrait ces terroristes qui menacent et font du mal à la Turquie elle-même ?

La raison principale de la progression de la menace terroriste, ce sont les bombardements de la Libye, de l'Irak et de l’Afghanistan

S.D. :En effet, nous avons assisté à plusieurs actes terroristes majeurs à Ankara et à Istanbul mais personne qui soit en lien avec Daesh n'a revendiqué la responsabilité des attentats les plus récents. Par conséquent, Daesh ne nuit pas à la Turquie. L’un de mes amis, rédacteur en chef du journal Cumhuriyet est récemment sorti prison.

Il avait été arrêté après avoir publié l'an dernier un article sur l’approvisionnement des groupes terroristes en armes turques sous la supervision des services secrets turcs. La Turquie poursuit activement une politique d'islamisation non seulement à l'intérieur du pays mais aussi à l’aide de sa politique étrangère. Le gouvernement d'Erdogan soutient et fournit des armes aux Ouzbeks et aux Turkmènes de Syrie. Tout cela a été fait pour contenir l’influence de la Russie et de l'Iran. La Turquie veut créer sa propre sphère d'influence sunnite dans la région. C'est pour cela que je crois que nous ne devons pas considérer la Turquie et Daesh comme deux acteurs différents. Ils ont passé un accord et le tronçon de 100 kilomètres de frontière entre la Turquie et la Syrie qui est utilisé pour le trafic d’armes et la vente illégale de pétrole en est la preuve vivante.

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RT : Gerhardt Schindler, chef du renseignement allemand, a prévenu du risque croissant de voir des militants de Daesh pénétrer en Europe en se faisant passer pour des réfugiés. Vous avez évoqué la menace imminente d’attaques terroristes en Allemagne, est-ce qu’il y a un lien entre cette menace et les réfugiés ?

S.D. : Je ne pense pas que le menace terroriste croissante soit liée à l'augmentation du nombre de réfugiés. La raison principale de la croissance de la menace terroriste, ce sont les bombardements de la Libye, de l'Irak et de l’Afghanistan durant ces 15 dernières années. Tous ces bombardements ont été menés sous l’égide de lutte contre le terrorisme, mais ils n’ont fait que le renforcer. C'est pour cela que la menace terroriste s’est propagée jusqu’en Europe.

Je ne pense pas que les terroristes de Daesh vont embarquer sur des bateaux et traverser la Méditerranée, mais plutôt qu’ils voleront en classe affaires

Les réfugiés n'ont rien à voir avec ça. Je ne pense pas que les terroristes de Daesh vont embarquer sur des bateaux et traverser la Méditerranée pour venir en Europe mais plutôt qu’ils voleront en classe affaires parce qu'ils ont des connexions et de l'argent. Ils trouverons d'autres moyens.

On ne combat pas le terrorisme en bombardant des pays mais en abandonnant la politique qui vise à imposer des changements de régime, la façon dont les gouvernements du Moyen-Orient ont été renversés par des services secrets ou des groupes terroristes illégaux, comme on a voulu le faire en Syrie.

Je crois que les populations de cette région ont le droit de régler leurs problèmes tout seuls, sans aucune intervention étrangère dans leurs affaires intérieures.

RT : L'Europe souhaite que la Turquie contrôle le flux des réfugiés qui atteignent l'UE, la Turquie est-elle seulement capable de le faire ? Dispose-t-elle de suffisamment de ressources pour intercepter les bateaux de migrants en mer Egée ?

S.D. : Premièrement, on ne peut pas tout simplement rassembler les réfugiés et les renvoyer. Si un navire de guerre de l'OTAN prend à son bord des réfugiés en mer Egée, ces dernier ont le droit de déposer une demande d'asile politique. C'est contre le droit international, on ne peut tout simplement pas les renvoyer.

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Le problème est que les gouvernements qui soutiennent des meurtriers islamistes en Syrie, comme le fait Erdogan, par exemple, sont à l’origine de l’exil des populations de la région. J'étais dans un camps de réfugiés au Liban. Les gens là-bas m'ont dit qu'ils fuyaient les groupes violents qui sont actifs en Syrie et en Irak. C'est insensé de penser que seuls le gouvernement de Damas ou les terroristes forcent ces gens à fuir.

Erdogan a rompu le cessez-le-feu de manière unilatérale - des centaines de milliers des Kurdes seront en fin de compte obligés de quitter leur pays

La Turquie est à présent responsable de l’exil de plus de 2 000 de Kurdes de la région. Récemment, pour la première fois, un bateau avec des Kurdes a été intercepté en mer Egée. C'est la preuve qu'Erdogan a rompu le cessez-le-feu de manière unilatérale et a lancé une guerre contre les Kurdes. Des centaines de milliers des Kurdes seront finalement obligés de quitter leur pays. Je pense que nous devons nous attaquer aux causes profondes du problème des réfugiés. Nous ne pouvons tout simplement pas lutter seulement contre les réfugiés.

RT : La maire de Molenbeek, une commune bruxelloise où il y a beaucoup de familles de migrants, nous a dit lors d'une interview que les gouvernements des pays de l'UE avaient du mal à intégrer les réfugiés, que les réfugiés se sentent étrangers dans des villes européennes, même ceux qui y sont nés et y ont été élevés. En tant que politicienne allemande d’origine turque, qu’en pensez-vous et avez-vous ressenti quelque chose de similaire ?

S.D. :Nous ne devons jamais répéter les erreurs qui ont été faites en ce qui concerne les migrants par le passé. Comment peut-on poursuivre de mauvaises politiques sociales et économiques et se demander ensuite pourquoi les gens ne sont pas intégrés dans les banlieues des Paris, les banlieues belges ou d’ailleurs?

Pourquoi avons-nous des ghetto et des «sociétés parallèles» ? Nous devons créer des opportunités pour que les migrants puissent apprendre la langue, accéder à l’éducation, intégrer les universités. Et cela ne doit pas se faire seulement pour les migrants et les réfugiés. Il faut investir dans toutes les couches de la société. Les politiques actuelles ne font que créer davantage de pauvreté, laissant les gens sans emploi. Si nous voulons réellement de résoudre ce problème, y compris celui des migrants, la communauté doit rester unie et solidaire.

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