Pourquoi Kiev menace-t-il de sanctions les journalistes étrangers se rendant dans le Donbass ?

Des soldats ukrainiens à un check-point près des territoires sous contrôle des rebelles, dans la région de Donetsk© AP Photo/Andriy Dubchak
Des soldats ukrainiens à un check-point près des territoires sous contrôle des rebelles, dans la région de Donetsk (illustration).
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En plein pic de tensions dans l'est ukrainien, le gouvernement menace de sanctions les journalistes se rendant dans les républiques autoproclamées du Donbass sans passer par les postes de contrôle ukrainiens. Pour mieux les contrôler ?

Le ministre ukrainien de la Culture et de la Politique de l'information, Oleksandr Tkachenko, a récemment menacé de sanctions les journalistes étrangers qui se rendraient sans autorisation dans les territoires du Donbass non contrôlés par Kiev. Une intervention survenue suite à une interview du président de la République populaire autoproclamée de Donetsk, Denis Pouchiline, publiée par Reuters. Quelques jours plus tôt, un reportage de TF1 s'était déjà attiré les foudres des autorités ukrainiennes pour des raisons similaires. Une illustration de la guerre de l'information menée par Kiev en parallèle à la recrudescence du conflit sur le terrain ?

Un ministre ukrainien reproche aux journalistes... de donner les deux points de vue

Dans un message publié sur sa chaîne Telegram le 8 février, Oleksandr Tkachenko a ainsi déploré que les médias étrangers accordent selon lui de plus en plus de place à des publications comportant des interactions avec «les soi-disant dirigeants des soi-disant républiques, qui ne sont en réalité reconnues par l'État ukrainien qu'en tant que groupe terroriste». Il faisait sans doute référence à la République populaire de Donetsk (RPD) et à la République populaire de Lougansk (RPL), deux républiques autoproclamées du Donbass, dans l'est de l'Ukraine. 

[Traverser autrement qu'à travers un poste de contrôle ukrainien] sera considéré comme une violation de la législation ukrainienne et sera sanctionné en conséquence

Le ministre ukrainien a exprimé son mécontentement à l'égard de certains journalistes qui, d'après lui, «sous couvert des normes visant à donner des informations provenant de toutes les parties, légitiment le terrorisme».

«Tout cela se passe à un moment où les dirigeants de l'ensemble du monde civilisé soutiennent l'Ukraine dans sa quête de paix et d'intégrité territoriale», a-t-il lancé, précisant que c'était l'interview de Reuters qui l'avait poussé à réagir.

Oleksandr Tkachenko a détaillé la situation en ces termes : «Je pense qu'il est temps de rappeler une fois de plus qu'un journaliste étranger a le droit de visiter un territoire temporairement occupé. Mais il ne peut le faire qu'en passant par les postes de contrôle ukrainiens le long de la ligne de démarcation. [Traverser autrement] sera considéré comme une violation de la législation ukrainienne et sera sanctionné en conséquence, peu importe le pays d'où vient le journaliste».

Une interview dénonçant la «menace constante d'actions militaires» de la part de Kiev

Ces déclarations de Kiev sont survenues après une interview accordée à Reuters par le président de la République populaire de Donetsk, Denis Pouchiline, et publiée le 7 février.

«Nous comptons d'abord sur nous-mêmes, mais nous n'excluons pas d'être obligés de nous tourner vers la Russie si l'Ukraine, avec le soutien des pays occidentaux, franchit une certaine ligne», avait déclaré l'homme politique russophone, en dénonçant une «menace constante d'actions militaires» potentiellement menées par le gouvernement ukrainien.

Je parle même d'une sorte de grande guerre, que je voudrais éviter, car [elle] pourrait être la dernière pour l'humanité

Accusant l'Occident d'exacerber les tensions autour de l'Ukraine, Denis Pouchiline avait également évoqué le risque d'une «sorte de grande guerre» qu'il «voudrait éviter» car elle «pourrait être la dernière pour l'humanité».

Il avait enfin critiqué les déclarations «naïves» attribuées à des responsables américains selon lesquelles le déclenchement de la prétendue «invasion» russe serait influencé par le fait... que le sol soit gelé ou non. «Tout pourrait commencer à tout moment, quelles que soient les conditions météorologiques. Parfois, des conditions météorologiques défavorables sont une bonne couverture pour lancer une attaque», avait estimé le responsable politique.

Un reportage de TF1 mis en cause

Un reportage nommé «Au cœur du Donbass : rencontre avec les séparatistes prorusses», diffusé par TF1 le 7 février, avait également été critiqué par des responsables ukrainiens. Celui-ci montrait une zone résidentielle de Donetsk victime de tirs réalisés par l'armée ukrainienne. 

Sur sa page Facebook, le Conseil national de sécurité et de défense de l'Ukraine avait fait part de sa désapprobation le 14 février: «Les journalistes de la célèbre chaîne de télévision française TF1 ont diffusé des documents manipulateurs discréditant l'Ukraine sur la scène internationale. Le franchissement de [la ligne de démarcation] sans passer par le point d'entrée-sortie ukrainien est une violation de la loi ukrainienne (les journalistes français ont franchi [cette ligne] via Izvarno, côté russe).»

Selon la journaliste russe de la chaîne Russia-24 Anastasia Popova, l’ambassade d’Ukraine à Paris aurait même été jusqu'à téléphoner à TF1 pour les prévenir que «si leur journaliste mettait encore les pieds en Ukraine, elle serait interpellée». Ni l'ambassade ni TF1 n'ont répondu aux sollicitations de RT France pour confirmer cette information dans l'immédiat.

Passer sous silence un point de vue du conflit ?

Réagissant à cet incident, l'écrivain et professeur invité à l'Université d'Etat de Moscou Karine Bechet-Golovko avait souligné la différence de ton entre ce reportage et la couverture mainstream du conflit.

«Les téléspectateurs français ont dû avoir un choc : cela fait des années qu’on leur explique que l’agression vient du Donbass, que là-bas vivent des militaires russes, etc. Or, le reportage montre [...] des maisons détruites par les bombardements de l’armée ukrainienne, montre une population plus victime que bourreau», avait-elle noté.

Karine Bechet-Golovko estimait en outre que le reportage allait dans le «sens inverse de l’opération de démonisation des habitants du Donbass, dits "occupés" par la Russie».

Un point de vue qui ne fait guère les affaires de Kiev, qui accuse la Russie de soutenir les républiques autoproclamées de l'est ukrainien et même de projeter d'envahir l'Ukraine, deux allégations que Moscou dément fermement.

Mais si elles surviennent cette fois en pleine escalade des tensions dans l'est de l'Ukraine, où les autorités du Donbass redoutent une offensive imminente de l'armée ukrainienne, les tentatives d'entraves à la liberté de la presse ne sont pas une nouveauté dans le pays. Et peuvent aussi émaner de groupes non gouvernementaux proches de Kiev.

En 2016, le reporter Paul Moreira avait rapporté que son documentaire Ukraine : les masques de la révolution diffusé sur Canal+, avait fait l’objet d’attaques «particulièrement violentes» d'une dizaine de personnalités membres du «Comité Ukraine». Ce groupe affirmant combattre la «guerre de l’information» menée en Ukraine tenait alors un blog hébergé par Libération, sur lequel il avait notamment publié un article reprochant à Paul Moreira d'avoir manipulé des interviews. L'auteur de l'article avait finalement été condamné pour diffamation trois ans plus tard.

Ukraine : les masques de la révolution entendait montrer le rôle des groupes néonazis dans la «révolution» de Maïdan (du nom de la place centrale à Kiev où se sont déroulés en 2014 les principaux événements menant au coup d'Etat contre le président Viktor Ianoukovitch), et leur emprise sur l’Ukraine post-Maïdan. Il revenait plus particulièrement sur le rôle de ces formations dans le massacre d'Odessa, lors duquel 42 personnes retranchées dans la Maison des syndicats après des affrontements, sont mortes dans l'incendie de ce bâtiment.

Une face de l'histoire que Kiev n'aime pas beaucoup voir mise en lumière. Est-ce pour davantage maîtriser l'information et s'épargner de nouveaux épisodes de ce type que l'Ukraine entend aujourd'hui tracer les journalistes ? Quels nouveaux secrets seraient appelés à rester dans l'ombre ?

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