Elections en Suède : quand l'économie n'explique plus la montée des partis anti-migrants

Elections en Suède : quand l'économie n'explique plus la montée des partis anti-migrants© TT News Agency/Reuters
Le leader du parti anti-immigration SD Jimmie Akesson s'exprime le 31 août 2018, avec en arrière-plan des manifestants dénonçant la percée des nationalistes en Suède

Alors que la crise migratoire dope les souverainistes en Suède, les partis traditionnels de gouvernement, eux, peinent à récolter les dividendes d'une économie dynamique. Le populisme peut-il donc fleurir dans une société prospère et ouverte ?

La montée des nationalistes en Suède donne d'ores et déjà du fil à retordre aux commentateurs, alors que les Suédois doivent se rendre aux urnes ce 9 septembre pour élire leurs députés. Le Parti des démocrates de Suède (SD), nationaliste et anti-immigration, pourrait en effet, selon plusieurs sondages d'opinion, dépasser la barre des 20% et bouleverser le paysage politique suédois.

Parmi les observateurs en France, l'AFP s'inquiète : «Que s'est-il passé, dans ce royaume luthérien épris d'égalité et de consensus ?» De leur côté, Les Inrocks s'invitent au chevet du pays scandinave avec un article intitulé : «Comment expliquer l'explosion de l'extrême droite alors que l'économie est au beau fixe ?»

La réponse ne serait-elle pas dans la question ? De fait, le cas suédois ne cadre pas avec la grille de lecture habituellement avancée et qui, en France, est régulièrement appliquée au Rassemblement national (ex-Front national). En substance : l'«extrême droite» – et désormais les «populismes» – croîtraient sur le terreau fertile de la misère sociale. Cette analyse a été avancée dans certains médias pour expliquer, entre autres, l'élection de Donald Trump ou encore le résultat des élections législatives en Italie.

Que s'est-il passé, dans ce royaume luthérien épris d'égalité et de consensus ?

Or, la Suède n'est ni l'Italie, grevée par son endettement – mais pas par son commerce extérieur – ni l'Allemagne, dont la puissante économie ne profite pas à tous ses citoyens. Concernant le revenu par habitant, le pays fait partie des plus riches du monde. Selon un rapport de l'OCDE de 2017, le produit intérieur brut de la Suède a crû de 25% depuis 2005. Après une flambée sur fond de crise financière mondiale en 2008, le taux de chômage est retombé à moins de 7%. Malgré un accroissement des inégalités, résultat d'un aggiornamento libéral de la social-démocratie scandinave et des injonctions de l'Union européenne, les disparités de revenus restent faibles en comparaison avec d'autres pays de l'OCDE. En résumé : la Suède est un pays riche, et encore – relativement – égalitaire.

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Insécurité, immigration... et «populisme de prospérité» ?

La formule «problèmes économiques = montée des populismes» ne semblant pas résoudre l'équation suédoise, d'aucuns convoquent alors le «populisme de prospérité», notion réservée jusque-là par exemple aux pays riches tels que la Suisse. En Suède, la bonne santé économique semble toutefois moins expliquer les intentions de vote en faveur du SD que les effets délétères et clivants d'une immigration de masse pour la société suédoise, pourtant traditionnellement accueillante.

Pays de 10 millions d'habitants (tous âges et sexes confondus), le royaume a ainsi absorbé, d'après les chiffres de l'AFP, quelque 400 000 immigrants depuis 2012, d'abord sous le gouvernement de centre-droit de Fredrik Reinfeldt, puis celui de centre-gauche de Stefan Löfven, au pouvoir depuis 2014.

Aussi, bien que la Suède de 2018 offre toujours ces vieilles images d'Epinal avec des cortèges de landaus poussés par de jeunes pères et des cyclistes souriants et casqués, l'ambiance s'est quelque peu dégradée. La ségrégation croît dans les banlieues des grandes villes et, parallèlement, les faits divers impliquant des immigrés sont devenus de plus en plus fréquents. Dans le courant du mois de juin, une fusillade a fait plusieurs morts à Malmö, troisième ville de Suède. En août dernier, des scènes de violences urbaines dans la ville de Göteborg ont sidéré le pays. Près de 80 voitures ont été incendiées dans cette nuit du 13 au 14 août. Aussi l'opinion publique a-t-elle peut-être atteint son seuil de tolérance, alors qu'en 2017, 1 457 voitures avaient été volontairement brûlées en Suède, selon les chiffres de la MSB, Agence suédoise de la protection civile.

Outre ces violences urbaines, le pays est désormais aussi confronté au problème de l'islamisme, dont l'implantation est plutôt récente dans ce royaume scandinave. En mars dernier, un rapport gouvernemental évoquait pour la première fois et sans détours le problème : le texte attirait l'attention du gouvernement suédois sur le développement d'une forme de «société parallèle» dans le pays, encouragé par les Frères musulmans, fondé sur une pratique de l'islam «de nature à menacer la cohésion de la communauté nationale» et s'appuyant sur «l'arrivée dans les années à venir, en provenance d'Afrique et du Proche-Orient, de réfugiés et de membres de la famille de migrants déjà installés» dans le pays. 

En avril 2017, la Suède était frappée de plein fouet par le terrorisme islamique. Un demandeur d'asile ouzbek radicalisé, qui avait prêté allégeance au groupe Etat islamique, avait lancé un camion de livraison dans une rue piétonne bondée de Stockholm en avril 2017, tuant cinq personnes. 

Des partis traditionnels plombés par la crise migratoire

Comptables d'une politique d'accueil généreuse des migrants, mais qui a profondément bouleversé le paysage urbain suédois, les partis historiques pourraient donc le 9 septembre passer à la caisse. Et échouer à conserver la majorité au Parlement suédois. Les sociaux-démocrates (Parti social-démocrate suédois des travailleurs) se préparent ainsi déjà à un revers historique, avec seulement 22 à 26%, talonnés de seulement trois points par le SD, selon un sondage de l'institut Skop cité par l'AFP. Contre 31% aux législatives de 2014.

A ce jeu, le SD a annoncé qu'il ferait jouer à plein le rapport de force issu des urnes, en dépit de la faible probabilité pour les nationalistes d'intégrer quelque cabinet que ce soit en raison du «cordon sanitaire» des partis traditionnels. «On va faire valoir nos conditions et mettre en avant nos positions sur [...] la politique d'immigration, la lutte contre la criminalité, la santé», a ainsi averti ainsi Jimmie Akesson, le leader du SD, dans un entretien à l'AFP. Sa formation siphonne les électeurs conservateurs, mais aussi sociaux-démocrates et affiliés à la confédération syndicale LO, très influente dans le pays.

Non à l'appel à la prière

Selon un scénario qui se répète un peu partout en Europe, l'immigration s'est donc aussi invitée au premier plan dans le débat public et dans les élections suédoises. Les affiches de campagne témoignent du changement de ton radical dans le débat public : «Non à l'appel à la prière», «Parler suédois pour devenir suédois, ce n'est pas une évidence ?» ou encore «Se haïr ou se parler ?»

Après l'Allemagne et l'Autriche en 2017 et l'Italie en mars 2018, et avec en ligne de mire les élections européennes de 2019, la Suède va-t-elle rejoindre la liste toujours plus longue des pays qui, selon l'Union européenne, votent mal ?

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