Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Quel avenir pour Aufstehen ?

Quel avenir pour Aufstehen ?© Tobias Schwarz Source: Reuters
Sahra Wagenknecht, fondatrice du mouvement Aufstehen.

Le rédacteur en chef du mensuel Ruptures Pierre Levy décrypte pour RT France l'émergence du mouvement Aufstehen. Qu'implique-t-il pour la politique allemande et pour l'Europe?

Remettre le social au cœur du débat politique ; montrer les dangers d’une immigration de masse voulue par les grandes entreprises pour faire pression sur le prix du travail ; pointer la nocivité des orientations impulsées par l’Union européenne : tels sont quelques uns des thèmes qu’entend promouvoir le mouvement Aufstehen («debout» ou «se lever»), porté officiellement sur les fonds baptismaux le 4 septembre, et qui pourrait peut-être bouleverser le paysage politique allemand.

L’initiative était en gestation depuis plusieurs mois, notamment à travers un site internet qui fut rapidement couronné de succès. Elle en revient notamment à la dirigeante du groupe parlementaire de Die Linke («La Gauche»), Sahra Wagenknecht, quelque peu en délicatesse avec l’appareil de son propre parti. Lors du dernier congrès de cette formation, cette dernière avait été copieusement huée par la majorité des cadres du parti, dont elle est pourtant la figure la plus populaire auprès du public : elle fut (et reste) accusée de tenir un discours «populiste», voire d’imiter le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD, souvent étiqueté extrême droite). Sahra Wagenknecht et ses amis s’en défendent, et précisent au contraire qu’il faut renouer avec les couches populaires, manifestement délaissées par les partis traditionnels (y compris Die Linke) afin de récupérer des électeurs en déshérence, souvent séduits par l’AfD, tout particulièrement dans l’est du pays.

Social ? Bas salaires, précarité, faiblesse des allocations, coût du logement : dans une Allemagne généralement présentée comme un modèle européen de prospérité, des millions de citoyens voient leurs conditions de travail et de vie stagner voir se dégrader, sans que cela ne préoccupe la classe politique, toutes couleurs confondues. Au sein de la «gauche» en particulier, on semble bien plus préoccupé des questions dites «sociétales» que du sort des exploités. L’éloge du «vivre-ensemble» et de la diversité «multiculturelle», la défense de l’environnement, la surenchère dans le «féminisme», la fuite en avant dite LGBT ont depuis longtemps évacué la lutte de classes…

Au sein de la «gauche» en particulier, on semble bien plus préoccupé des questions dites «sociétales» que du sort des exploités

Question migratoire ? Elle est particulièrement sensible pour les couches les plus défavorisées, qui sont en première ligne dans une mise en concurrence sur le marché du travail, mais aussi dans l’accès au logement et aux services publics. L’arrivée de plus d’un million de migrants, consécutive à la décision politique d’Angela Merkel en septembre 2015, a créé un choc dont les répercussions sociales et politiques se mesurent encore aujourd’hui. Que les partisans, à «gauche», des frontières ouvertes, s’arc-boutent sur cette position «morale» continue à creuser le fossé avec des électeurs qui se jugent floués, trahis, méprisés. Cette position, appréciée par ce qu’il est convenu d’appeler en France les «bobos», ouvre une autoroute aux forces que les autoproclamés «antifas» prétendent combattre.

Europe ? L’expression d’une critique de l’Union européenne répond clairement à une attente jusqu’à présent non satisfaite – ce que les spécialistes marketing appellent un «déficit de l’offre politique». Depuis de nombreuses années, le consensus imposé par la classe dominante visant à ériger l’intégration européenne en horizon radieux se lézarde à bas bruit au sein d’une part des citoyens allemands. Mais, à la fin de la décennie 1990, la direction du parti Die Linke, au départ par opportunisme (pour être admise sur la scène politique «correcte»), puis par renoncement idéologique, a servi de roue de secours en se ralliant progressivement à l’«idée européenne», au point, désormais, de voir dans l’UE la seule perspective «progressiste» et de vilipender ceux qui s’y opposeraient.

Il est évidemment trop tôt pour prédire l’avenir du mouvement Aufstehen. Restera-t-il un mouvement visant à influencer les partis existants, comme il le revendique aujourd’hui, ou sera-t-il confronté à l’obligation de rompre avec ceux-ci (notamment avec Die Linke) ? La deuxième hypothèse semble la plus probable, compte tenu des antagonismes déjà visibles. Dans ce cas, il deviendrait probablement un très sérieux concurrent électoral.

Et, à plus long terme, a-t-il une chance d’accéder à des positions de pouvoir au point de contribuer à un tournant majeur dans l’histoire politique du pays ?

La réponse à cette dernière question dépend naturellement de facteurs nombreux et complexes. Mais le plus important d’entre eux a probablement trait aux analyses et choix de ses dirigeants vis-à-vis de l’UE : ceux-ci s’en tiendront-t-ils à dénoncer le contenu libéral des politiques qu’elle impose ? Ou bien remettront-ils en question l’essence même de celle-ci, à savoir la perspective d’effacement des souverainetés nationales – autrement dit de la liberté de chaque peuple de décider de ses propres choix ?

C’est la question clé, qui déterminera toutes les autres.

Elle ne se pose du reste pas seulement en Allemagne, mais dans la plupart des vingt-sept Etats membres – les Britanniques, eux, ont déjà choisi. En France, La France Insoumise devra sortir de l’ambiguïté. Quant au gouvernement italien, soutenu par la Ligue et le Mouvement cinq étoiles, son heure de vérité approche, avec, dans quelques semaines, les choix budgétaires : rentrer dans les clous, ou affronter Bruxelles ? 

Décidément, un spectre hante plus que jamais l’Europe…

 

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