Sanctions contre la Russie : Washington est-il en train de s'emballer ?

Sanctions contre la Russie : Washington est-il en train de s'emballer ?© Carlos Barria Source: Reuters
Donald Trump, en août 2018 (image d'illustration).

Washington a décidé de mettre en œuvre un énième train de sanctions contre la Russie avec l'assentiment de Donald Trump. Mais les motivations de ces mesures semblent de plus en plus déconnectées de la réalité.

Le 8 août dernier, le département d'Etat américain relançait le feuilleton Skripal, ce désormais célèbre ancien agent double russe victime d'un empoisonnement cinq mois plus tôt, le 4 mars 2018, en Angleterre. Affirmant à son tour avoir déterminé que la Russie avait usé d'un agent innervant datant de la guerre froide, Washington a alors annoncé de nouvelles sanctions à l'égard de Moscou.

Une partie de ces sanctions doivent entrer en vigueur ce 22 août. Cette nouvelle vague concerne les licences d'exportation en Russie de biens et technologies susceptibles de représenter une menace pour la sécurité nationale américaine. Un deuxième bloc de sanctions est annoncé pour l'automne 2018. 

Entre temps, Donald Trump s'est, une fois de plus, chargé de brouiller les enjeux avec des déclarations contradictoires. S'exprimant devant des journalistes dans le Bureau ovale, le 20 août, le président américain a proposé un curieux marché à la Russie. A la question de savoir s'il serait prêt à lever les sanctions, il a répondu : «Je l'envisagerais si [les Russes] faisaient quelque chose qui soit bon pour nous. Mais je ne l'envisagerais pas sans ça.» Et le président de détailler, un peu confusément : «Nous avons beaucoup de choses que nous pouvons bien faire les uns pour les autres. Vous avez la Syrie. Vous avez l'Ukraine. Vous avez beaucoup d'autres choses.»

De manière quelque peu plus structurée et répondant indirectement au président américain, Sergueï Lavrov a donné son interprétation de la politique de sanctions à l'encontre de la Russie. «Tout le monde comprendra que les sanctions contre la Russie n'ont pas été décidées à cause de la Syrie et à cause de l'Ukraine, mais [plutôt] pour mettre en œuvre une stratégie de concurrence déloyale et [...] intimider la Russie», a-t-il estimé ce 21 août, cité par l'agence Tass. 

Les sanctions, outils du hard power américain  

Donald Trump paraît en effet oublier que la Russie et les Etats-Unis se sont déjà accordés à de nombreuses reprises sur le dossier syrien. On ne compte plus les entrevues entre le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et ses homologues américains visant à établir une coopération entre les deux pays en Syrie. Le 6 juillet 2017, Rex Tillerson, alors secrétaire d'Etat, se disait prêt à travailler avec Moscou pour établir des zones d'exclusion aérienne. Dans la foulée, les deux pays annonçaient parrainer conjointement un cessez-le-feu dans le sud-ouest de la Syrie. Cette embellie n'aura finalement pas duré : la Russie et les Etats-Unis ont frôlé l'affrontement direct lors des frappes occidentales, le 14 avril dernier.

Dans la foulée du bombardement sous patronage américain, Washington annonçait encore des sanctions contre la Russie, l'accusant de «mauvais comportement».

Les frappes aériennes conjuguées aux frappes économiques constituent une façon d'imposer brutalement sa volonté aux autres pays – le fameux hard power. Les Etats-Unis ont à maintes reprises utilisé les sanctions pour influencer en profondeur les affaires intérieures de pays dont la politique était jugée non conforme aux intérêts américains.

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Les Etats-Unis, seuls contre tous ?

La Russie est loin d'être le seul pays à s'attirer l'inimité de l'imperium américain : la Chine, concurrent économique de poids, semble elle aussi dans le viseur de Washington. Le 18 août dernier, Donald Trump accusait ainsi Pékin, à l'instar de Moscou... d'ingérence dans les élections américaines, à quelques mois des élections législatives de mi-mandat. «Tous ces idiots qui se focalisent sur la Russie devraient commencer à regarder dans une autre direction, la Chine», a-t-il notamment tweeté.

Le conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche, John Bolton, a confirmé l'analyse lapidaire de Donald Trump et a même renchéri le lendemain, ajoutant encore deux autres noms à la liste hétéroclite des ennemis de l'Amérique : Téhéran et Pyongyang, tous deux accusés d'attenter, eux aussi, à la démocratie américaine.

Signe que tous les Etats occidentaux ne semblent pas poursuivre le même objectif en déployant leur politique de sanctions : Londres – qui a d'emblée, et sans preuve, désigné la Russie comme responsable de l'empoisonnement des Skripal – a exhorté ce 21 août Washington à ne pas s'éparpiller et à se montrer inflexible à l'égard de Moscou.

Des extraits d'un prochain discours à Washington du nouveau ministre britannique des Affaires étrangères Jeremy Hunt ont opportunément fuité à la veille de l'entrée en vigueur du nouveau train de sanctions contre les intérêts russes. Le chef de la diplomatie britannique y exhorte l'allié américain à ne pas mollir contre la Russie. «Aujourd'hui, le Royaume-Uni demande à ses alliés d'aller plus loin en demandant à l'Union européenne de s'assurer que les sanctions contre la Russie soient totales, et que nous nous serrions les coudes avec les Etats-Unis», a-t-il déclaré, d'après Reuters.

Cet appel vient rappeler que la motivation de ces sanctions américaines tous azimuts, dont la Russie semble finalement n'être qu'une cible parmi d'autres, diffère de celle des sanctions européennes, qui trahissent un acharnement tout particulier à l'égard Moscou. Les inquiétudes nourries par les Européens quant aux conséquences de la politique étrangère américaine sur l'économie de l'UE en sont l'une des preuves les plus évidentes. Le message de Jeremy Hunt, en ces temps où la ligne entre les deux rives de l'Atlantique semble se brouiller, vient comme une invitation à se re-concentrer sur le vieil ennemi commun.

En attendant, faute de pouvoir démontrer la consistance des accusations contre la Russie, Washington et Londres, plus timidement suivis par leurs alliés, paraissent avoir décidé de laisser plusieurs réalités coexister. En témoigne la déclaration de Rudolphe «Rudy» Giuliani, avocat de Donald Trump dans le dossier russe : «La vérité n'est pas la vérité.»

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