Contestation des mesures sanitaires : le grand malaise des syndicats

Des manifestants portent une banderole hostile au pass sanitaire et à la vaccination obligatoire à Fort-de-France© Loïc Venance/AFP
Des manifestants portent une banderole hostile au pass sanitaire et à la vaccination obligatoire à Fort-de-France (Martinique), le 22 novembre 2021. L'opposition à la vaccination a été plus forte dans les Antilles (image d'illustration).
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Lors de la crise du Covid, les positions des syndicats sur les mesures sanitaires et la vaccination n'ont pas toujours été d'une grande clarté, partagées entre la protection des salariées et les contestations d'une partie de la société.

Plus facile de s'accorder sur l'augmentation des salaires que sur le vaccin et les restrictions sanitaires. Depuis le début de la crise sanitaire et plus particulièrement depuis le lancement de la campagne de vaccination, les syndicats ont été confrontés à une difficile équation : demander des protections pour les salariés face au virus, mais aussi tenir compte de leurs interrogations, voire de leur opposition, à une vaccination devenue obligatoire de fait dans une série de secteurs et d'entreprises accueillant du public. Selon les professions, mais aussi selon les régions, les positions syndicales se sont avérées pour le moins disparates, avec une spécificité de la mobilisation dans les Antilles, nettement plus radicale qu'en métropole.

Opposition à la contrainte, pas à la vaccination

Il n'y a guère que la CFDT qui ait été constante sur le sujet : «Il faut dire les choses clairement. Je suis pour que ceux qui ne sont pas vaccinés et qui ont une responsabilité particulière [...] doivent avoir des obligations supplémentaires, des contraintes supplémentaires», a ainsi développé son secrétaire général, Laurent Berger, sur le plateau de France 2 le 6 janvier.

Lors de la consultation avec les partenaires sociaux le 20 décembre 2021 au sujet de l'instauration d'un pass sanitaire en entreprise, la CGT, par la voix de son secrétaire général Philippe Martinez, avait estimé qu'un tel dispositif serait «absurde et totalement inefficace». «Nous y sommes opposés parce que ça correspond à une obligation vaccinale. Nous préférons [...] renforcer les gestes barrières, inciter plus à la vaccination plutôt que l'instauration de ce pass», avait-il développé. 

«Nous ne sommes pas favorables au pass sanitaire en entreprise. Mieux vaut convaincre et inciter que de contraindre», avait déclaré à l’AFP Michel Beaugas pour Force ouvrière (FO), tandis que Cyril Chabanier (Confédération française des travailleurs chrétiens, CFTC) s’était dit pour sa part «assez réservé». La CFE-CGC, qui représente les cadres, avait quant à elle adopté une position plus critique, déclarant «que l’entreprise n’a pas vocation à devenir un auxiliaire de l’Etat dans le contrôle coercitif du déploiement du pass sanitaire». Tout en soulignant dans le même temps qu'elle avait «contribué à faciliter le recours à la vaccination dans le cadre du travail en proposant des moyens augmentés pour ce faire».

Les propos tenus par Emmanuel Macron début janvier 2022 au sujet des non vaccinés, par lesquels il annonçait vouloir les «emmerder», ont déclenché des réactions chez une partie des syndicats. Ainsi, un communiqué de FO en date du 5 janvier, tout en rappelant que le syndicat juge la vaccination la plus large «indispensable», contestait «l’approche fondée sur la sanction» adoptée par le gouvernement. Le syndicat y dressait même un parallèle avec d'autres dossiers, y voyant «le même esprit que celui stigmatisant les demandeurs d’emplois pour justifier une réforme de l’assurance chômage qui vise à pénaliser les salariés subissant les successions de contrats courts, comme celui justifiant la remise en cause des systèmes de retraites en stigmatisant les régimes existants».

Rester à distance des mouvements opposés au pass et à la vaccination

C'est donc une sorte d'«en même temps» qui caractérise les positions syndicales en matière de vaccination, d'autant plus que leur orientation politique - plutôt à gauche, même si les votes peuvent être assez variés en leur sein - les amène à se dissocier des mouvements de protestation contre les restrictions sanitaires dont certaines figures comme Nicolas Dupont-Aignan sont issues d'une droite anti-immigration souvent dénoncée par ces syndicats. On en trouve une illustration avec un communiqué de SUD-Education paru le 6 août 2021 : jugeant que «la mise en œuvre d’une campagne de vaccination dans les établissements scolaires est de bon sens», le syndicat y indique ne pas se reconnaître dans la mobilisation en cours contre le pass sanitaire.

«En effet, la mobilisation, qui a commencé cet été et que Philippot, président du mouvement d’extrême-droite Les Patriotes, appelle à poursuivre le 4 septembre, mêle revendications antimasques, antivaccination et toutes mesures de prévention à la critique du passe sanitaire au nom des libertés individuelles», avance SUD-Education. Qui dénonce en bloc «un discours individualiste et propre à l’extrême-droite alimenté par la peur du progrès, la défense d’un ordre "naturel" dans lequel seuls les plus forts survivent, l’écriture d’une post-vérité fantasmée et nourrie de récits complotistes et obscurantistes, des slogans et des symboles racistes et antisémites intolérables et criminels, des comportements oppressifs et LGBTIphobes, des appels à l’intervention de l’armée».

La fragmentation du paysage syndical permet cependant d'observer des prises de position divergentes. En décembre, avait rapporté Libération, les personnels de l’Education nationale ont reçu un e-mail sur leur boîte professionnelle via un canal dédié aux syndicats : présenté comme une motion adoptée par 220 personnels de plusieurs corps de métiers et tous syndicats confondus, le texte réclamait le «retrait de l’obligation vaccinale» et dénonçait les suspensions des personnels non vaccinés, suspensions prononcées pour «200 à 300 agents» au total selon la CFDT, interrogée par le quotidien. Dans les faits, seul FO était à l'origine de la motion et a été désavoué par les autres organisations, même si la CGT s'est dite à nouveau opposée, à cette occasion, à la contrainte en matière de vaccination.

Les syndicats centrés sur un métier ou une profession particulière ont également pu se distinguer par des prises de position plus hostiles à la vaccination imposée, plus tôt dans l'année 2021 : ainsi, sept syndicats représentatifs des sapeurs-pompiers demandent le retrait de l'obligation de vaccination contre le Covid-19 dans un communiqué commun adressé aux parlementaires le 19 juillet. Contestant ainsi le projet de loi prévoyant la vaccination obligatoire pour eux, comme pour les soignants, à partir du 15 septembre. 

Ils n'obtiendront pas gain de cause : le recours d'environ 700 sapeurs-pompiers formé devant la Cour européenne des droits de l'Homme pour contester l'obligation vaccinale  est rejeté fin août 2021. De la même manière, les soignants organisent plusieurs manifestations dont une le 14 septembre pour dénoncer à la fois la contrainte vaccinale et la dégradation de leurs conditions de travail. La CGT Santé dénonce alors dans un tract la «stigmatisation» et la «culpabilisation» dont les personnels de santé sont victimes mais rappelle qu'elle est «favorable à la vaccination». Elle met, comme les autres syndicats, l'accent sur les risques de démissions du personnel soignant, alors que l'hôpital public traverse déjà une crise profonde. FO-Santé demande au gouvernement «un délai supplémentaire», mais, là aussi, le gouvernement ne reculera pas face à la contestation. Le 16 septembre, Olivier Véran évoque 3 000 suspensions et «quelques dizaines de démissions» suite à l'entrée en vigueur de la nouvelle mesure. La dose de rappel du vaccin contre le Covid-19 est d'ailleurs devenue obligatoire depuis le 30 janvier 2022, pour les soignants comme pour les pompiers.

On peut noter la création d'une organisation «alternative» à l'été 2021 : le syndicat Liberté Santé (SLS), proche du collectif Réinfo Covid, entend suppléer aux carences des organisations traditionnelles, accusées de ne pas défendre les soignants non vaccinés suspendus. En octobre, le syndicat revendique 6 200 adhérents, puis, le 31 janvier 2022, plus de 7 000 adhésions et presque 3 000 donateurs. «Nous affirmons qu’aucun individu, ni aucun groupe d’individus, pas même l’Etat, n’a le droit de disposer du corps des professionnels membres, ni d’aucune autre personne», détaille le SLS, précisant qu'il exclut «toute violence». Le syndicat indique avoir aidé une trentaine de soignants suspendus en 2021, par une aide juridique ou financière. Lors de la présentation de ses vœux, le président du SLS a annoncé que 2022 serait une année «d’engagement plus visible », soit sous la forme de campagnes d’information, soit via des actions juridiques.

Aux Antilles, une opposition résolue à l'obligation vaccinale

Les positions plutôt modérées des organisations syndicales en métropole ne sont pas du tout au diapason de celles de leurs antennes dans les Outre-Mer. Même si la date butoir de l'obligation vaccinale a été décalée dès l'été 2021 par le gouvernement, un mouvement de protestation éclate en novembre, à l’appel du LKP guadeloupéen, un collectif regroupant une cinquantaine d'organisations syndicales, associatives, culturelles ou encore politiques. Les syndicats signent alors un texte à la tonalité radicale, selon lequel «la guerre est déclarée» face aux suspensions de soignants ne souhaitant pas se faire vacciner. Opposés à l'obligation, les syndicats refusent que les salariés, y compris ceux de l'Education nationale ou de Pôle emploi reçoivent «leur courrier de suspension le 15 novembre», et s'associent à un mouvement qui tire en partie sa force d'une défiance vis-à-vis de l'Etat central déjà installée par l'utilisation du chlordécone

D’où des actions aussi variées que radicales, avec des opérations escargot, l’installation de barrages sur certaines routes de l'île, ainsi que des heurts parfois violents avec les forces de l'ordre. La mobilisation est également forte en Martinique, le mouvement débouchant sur des concessions de la part du gouvernement. Celui-ci décide, le 14 novembre, de reporter l'obligation vaccinale des soignants au 31 décembre, et met également en place des« groupes d’écoute et de dialogue» pour dialoguer avec les non vaccinés, à qui est également proposée un accompagnement pour une reconversion professionnelle. Mi-décembre, le candidat de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, apporte d'ailleurs son soutien aux grévistes.

Les concessions du gouvernement n'ont pas réussi à calmer le jeu, puisque des manifestants, arborant des drapeaux de l'Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG), mais aussi de FO et de la CGT, font irruption, le 23 décembre, dans l'hémicycle du Conseil régional de la Guadeloupe et l'occupent jusqu'au lendemain. Après l'agression du directeur du CHU de Guadeloupe le 4 janvier, les forces de l'ordre ont démantelé, le 10 janvier, le piquet de grève des manifestants contre l'obligation vaccinale, situé depuis plusieurs mois devant le CHU de Pointe-à-Pitre et symbole du conflit. Ce qui ne signifie pas la fin du mouvement, comme l'a rapporté la 1ere : le 25 janvier, le Collectif des organisations en lutte contre l'obligation vaccinale, contre le pass sanitaire et désormais contre le pass vaccinal, a organisé une conférence de presse, assurant qu'il mènerait son combat «jusqu'à la victoire» malgré la «répression» dont sont selon lui victimes ses militants.

Revenir aux revendications classiques

Au-delà de cette particularité des Outre-Mer, les difficultés de positionnement des syndicats par rapport aux mesures sanitaires et à la vaccination reflètent les dissensions à l'œuvre dans l'ensemble de la population sur ces sujets : devant tenir compte de demandes parfois contradictoires, les organisations syndicales sont plus à l'aise avec des revendications plus traditionnelles sur les salaires et le pouvoir d'achat, thème qui sera au cœur de l'élection présidentielle sur fond d'envolée des prix. Un communiqué commun de la CGT, du Syndicat des avocats de France et de la Ligue des droits de l'Homme, publié après l'adoption du pass vaccinal mi-janvier, illustre la ligne de crête qu'emprunte la critique de la politique du gouvernement : les signataires mettent l'accent sur la «disproportion entre les objectifs prétendument poursuivis par le gouvernement et les atteintes aux droits et libertés des citoyennes et citoyens, notamment des travailleuses et travailleurs». En pointant avant tout le caractère «antisocial» de la politique sanitaire, ils la replacent ainsi sur un terrain plus classique des droits des salariés, quitte à mécontenter une partie de leur base qui demanderait une opposition plus radicale.

Il n'existe d'ailleurs pas d'«exception française» dans ce domaine, puisque des débats  très similaires ont eu lieu en Belgique au sujet de la vaccination des soignants, ou encore au Luxembourg où l'importante Confédération luxembourgeoise des syndicats chrétiens a récemment pris position pour la vaccination obligatoire des soignants et des plus de 50 ans.

Mathieu Laurent

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