Vidéosurveillance : les candidats aux municipales mettent-ils le cap sur le sentiment d'insécurité ?

Vidéosurveillance : les candidats aux municipales mettent-ils le cap sur le sentiment d'insécurité ?© PASCAL PAVANI Source: AFP
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Une caméra de vidéo-protection à Toulouse en septembre 2017 (image d'illustration).

L'échéance des municipales approche sur tout le territoire national et les candidats affûtent leurs arguments pour séduire. Si certaines villes s'assument déjà en tant que laboratoires de la vidéosurveillance, d'autres pourraient leur emboiter le pas

Le débat est vif dans certaines villes françaises : faut-il ou non installer des caméras de vidéo-protection, ou de vidéosurveillance dans les rues ? Les candidats s'approprient le sujet et à en croire les associations de défense des droits humains, les riverains ne sont pas particulièrement rétifs à ce projet. Mais des questions se posent sur l'usage ultérieur qui pourrait être fait des données ainsi collectées, parfois, au nom de l'électoralisme.

Pour en savoir plus, RT France a contacté le président de la fédération Nord de la Ligue des droits de l'Homme (LDH), Michel Legrand, qui s'est particulièrement penché sur le cas de l'utilisation massive de caméras de protection dans la ville de Valenciennes. Ces dernières sont dotées de fonctionnalités performantes telles que le zoom HD, la vision nocturne et sous la pluie, le traitement intelligent de l’image avec détection des mouvements de foules, des objets abandonnés et des situations inhabituelles.

L'associatif a notamment expliqué à RT France que la ville se trouvait dans une forme d'embarras après que l'équipe qui l'a précédée à l'hôtel de ville a passé des accords avec l'entreprise de télécommunication chinoise Huawei en 2017 pour faire installer ces dispositifs.

Selon Michel Legrand, les accords auraient été passés sous l'égide de Jean-Louis Borloo qui fut le maire historique de Valenciennes jusqu'en 2002 et qui a siégé au conseil municipal jusqu'en 2014... avant d'entrer au conseil d'administration de Huawei France de 2016 à 2018, c'est-à-dire à l'époque où la ville de Valenciennes s'est lancée dans cette expérimentation de vidéo-protection.

En l'espèce, il semble que Huawei ait voulu, avec l'accord de la municipalité, faire de Valenciennes une vitrine de la «safe city». Derrière cet anglicisme propret, 217 caméras disséminées dans Valenciennes selon un partenariat public-privé dont les contours seraient assez flous, et cela même pour la mairie actuelle, selon Michel Legrand : «Ça a été signé il y a trois ans sous l'impulsion de Borloo, mais j’ai l’impression qu’à l’époque, tout n’avait pas été mesuré, et aujourd’hui les responsables actuels me semblent dans l’embarras quand on leur pose des questions précises, ce que j'ai fait.»

C'est comme s'ils avaient une Ferrari qui roulait en mode deux-chevaux

Le président de la fédération Nord de la LDH en 2019 avait effectivement des questions bien spécifiques à poser, que pourraient également se poser les habitants de la ville, ce qu'il a fait en rencontrant le premier adjoint de la ville : «Est-ce que la ville a mis en place un comité d'éthique ? Si oui, se réunit-il ? Est-ce que les images sont visionnées par un centre de supervision urbain ? Quelle est la durée de conservation des images ? Qui a accès aux images ? Quels sont les résultats ? Et surtout, concernant la reconnaissance faciale, est-ce que le système est opérationnel ? Avec quels fichiers les images des caméras sont-elles comparées ? Qui a accès aux résultats ? Est-ce qu'il y a eu une étude d'impact ? Est-ce que le taux d'erreurs a pu être mesuré ?»

Les services de la mairie ont livré des réponses parcellaires aux questions de Michel Legrand, quand ils ne sont pas contentés d'opposer : «Je ne suis pas autorisé à vous répondre.» Et l'associatif de préciser : «La LDH s'intéresse depuis huit mois à ces questions valenciennoises et, ces réponses, je les ai obtenues de la part d'élus pour qui j'ai par ailleurs une certaine estime !»

Et Michel Legrand de rappeler que l'actuel maire de Valenciennes, Laurent Degallaix, avait récemment déclaré au journal La Voix du Nord avoir reçu à quatre reprises les services du renseignement territorial... «Comme pour rassurer les citoyens, mais qu'en dire ? Sinon qu'il s'agit d'un sujet sensible», prévient le responsable de la LDH.

La ville dispose d'un comité d'éthique présidé par le président du Tribunal de grande instance afin de garantir le respect des libertés individuelles, mais selon Michel Legrand, il n'est pas évident que le comité siège vraiment régulièrement.

La Ligue des droits de l'Homme veut donc «éveiller les consciences sur ces sujets» et envisage d'informer les électeurs à cet égard pendant la campagne électorale des municipales.

Michel Legrand explique par ailleurs, qu'eu égard aux nouvelles technologies, notamment sur le dossier du réseau 5G et l'intelligence artificielle, la France et l'Europe sont «en retard» et ont «un peu loupé cette avancée technologique» vis-à-vis de la Chine et des Etats-Unis. Il serait donc à craindre qu'au chapitre de la reconnaissance faciale, l'Hexagone ne cherche à combler ce «retard» en mettant les bouchées doubles. 

Le dispositif de vidéo-protection de Valenciennes est doté de cette option qui pour le moment ne serait pas activée, selon Michel Legrand... «Mais aux mains d'une autre équipe municipale, même si la Cnil [Commission nationale de l'informatique et des libertés] est contre pour le moment, qui sait ce qu'il adviendra, car la mairie de Valenciennes est dotée d'un outil ultra-performant, c'est comme s'ils avaient une Ferrari qui roulait en mode "deux chevaux".»

L'associatif met également en perspective ces incursions dans la vie privée des citoyens avec la toute récente affaire Griveaux : «Pour citer [le lanceur d'alerte] Edward Snowden : "Et si la notion de vie privée n'était qu'une parenthèse de l'Histoire ?" La question du maintien de la liberté et de l'intimité des personnes est clairement posée.» Surtout, le président de la fédération Nord de la LDH s'interroge sur la portée possible de ce dispositif : faut-il céder sur le chapitre de la liberté pour gagner sur celui du sentiment de sécurité ? «Il y a tout un travail auprès de l’opinion publique à faire, au niveau des médias notamment pour que ce ne soit pas seulement le sentiment de peur qui soit exploité.» Et de préconiser : «Il faut qu’il y ait une vraie transparence par rapport au phénomène de la vidéo-protection, les citoyens doivent avoir tous les éléments pour juger avec une information plus franche.»

Toulouse, Nice, Marseille, Brest et... Auvers-sur-Oise ?

Des questions similaires se sont posées dans d'autres villes de France. La reconnaissance faciale a été très notoirement testée dans la ville de Nice et une requête de la Ligue des droits de l'Homme ainsi que de l'association La Quadrature du Net a été rejetée dans la ville de Marseille par le tribunal administratif en février 2020 : les deux organisations réclamaient la suspension de la mise en place d'un système de vidéosurveillance dit «intelligent» dans la cité phocéenne. La ville avait pudiquement reconnu auprès de l'AFP que le dispositif était en phase de test.

A Toulouse, le maire Les Républicains Jean-Luc Moudenc a fait de la vidéosurveillance un grand axe de son mandat, faisant passer le parc de caméras de 21 à 400 dans sa métropole. En Bretagne, les villes de Quimper et de Morlaix ont également mis en place des dispositifs de vidéo-protection et la question devient de plus en plus pressante à Brest à l'approche des élections municipales. Dans cette ville, c'est même la question de la vidéosurveillance qui est posée. Ce système se distingue par le visionnage en direct des vidéos par la police municipale ou nationale. L'actuel maire socialiste de la ville s'y oppose mais toutefois l'a admis dans le réseau de transports brestois, comme il l'a expliqué à France Bleu au mois de février : «Il me parait contestable de la généraliser à l'ensemble de l'espace public.» L'élu pointe par ailleurs le risque de dégradations régulières des caméras qui ne font que «déplacer les problèmes» géographiquement.

Le candidat insoumis à Brest, Pierre-Yves Cadalen, a à ce titre souligné une «absurdité» sur son site internet, estimant que la vidéosurveillance n'était «parvenue jusqu'ici qu'à faire la preuve de son absurdité, avec un taux d’aide à l’élucidation atteignant à grand peine les 3% pour les plus optimistes des observateurs.» Et de conclure : «Il ne saurait être question de préparer le terrain à la reconstitution grandeur nature d’une dystopie orwellienne.»

Cependant, d'autres formations politiques veulent l'installation de plus de caméras dans la ville de Brest, notamment avec la proposition d'un dispositif de vidéo-protection dont les images ne seraient «consultables que sur réquisition du procureur», selon le candidat de la liste Brest imaginons demain, Pascal Olivard.

Auvers c'est tellement calme ! C'est une ville-village ici

Cette mode se généralise sur une grande partie du territoire national selon l'analyse du site d'investigation locale Médiacités qui explique ainsi que sur «les 215 communes des métropoles de Lille, Lyon, Toulouse et Nantes, que Mediacités a passées au crible, seule une cinquantaine (en grande majorité des bourgades de moins de 5 000 habitants) ne sont pas équipées en caméras de vidéosurveillance. Pas encore. Car ce chiffre est en constante et rapide diminution.» Le site d'information met en lumière le déclin probable de ce chiffre, les défiances s'affaissant à l'approche des élections municipales et d'un sentiment d'insécurité évoqué de façon récurrente par les maires.

Plus étonnant encore, la question s'est posée dans la petite ville tranquille et touristique d'Auvers-sur-Oise où reposent les dépouilles de Vincent van Gogh et de son frère, Théo. En décembre 2019, le journal Le Parisien avait soulevé ce paradoxe dans la tranquille petite ville du Val d'Oise. «Auvers c'est tellement calme ! C'est une ville-village ici», avait ainsi témoigné une mère de famille. Mais malgré le sentiment de tranquillité revendiqué par certains riverains, dans une édition du magazine municipal publié en juin 2019, la majorité annonçait son intention d'équiper la ville d'une quinzaine de caméras pour un budget de 15 000 euros. D'autres habitants de la ville, cités par le quotidien francilien déplorait un phénomène croissant d'incivilités. «Il y a pas mal de dégradations de voitures, s'il faut en venir à la vidéo, pourquoi pas… », estimait une autre riveraine interrogée. 

Le sentiment de tranquillité est-il moins important que celui d'insécurité ? Où est le point d'équilibre ? Et que pèse la liberté d'aller et venir sans être potentiellement observé par des caméras dans sa propre ville, dans le cadre d'une échéance électorale ? Ces élections municipales pourraient-elles servir de galop d'essai pour des initiatives similaires à plus grande échelle ? Il reste à espérer pour les amoureux de la liberté individuelle que les organisations telles que la Ligue des droits de l'Homme et la Quadrature du Net seront attentives à ces nouvelles évolutions du vivre-ensemble à l'avenir.

Antoine Boitel

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