Abramovitch empoisonné ? La presse occidentale se rue (encore) sur une information non vérifiée

Abramovitch empoisonné ? La presse occidentale se rue (encore) sur une information non vérifiée© RIA Novosti
Roman Abramovitch (troisième en partant de la gauche) lors des négociations de paix à Istanbul le 29 mars 2022.
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Selon le Wall Street Journal, Roman Abramovitch, qui joue un rôle de médiateur officieux entre Moscou et Kiev, aurait été empoisonné début mars. Une allégation qui repose sur des sources anonymes et dont le timing interpelle.

L'information a fait la une de toute la presse occidentale ces derniers jours : le milliardaire russe Roman Abramovitch, impliqué de manière officieuse dans le maintien de contacts ente Kiev et Moscou, se serait fait empoisonner après une réunion dans la capitale ukrainienne, le 3 mars dernier. Deux Ukrainiens qui l'accompagnaient, dont le parlementaire ukrainien Roustem Oumerov, auraient subi le même sort.

C'est au Wall Street Journal (WSJ) que revient la paternité de ce «scoop». Dans un article publié le 28 mars, le quotidien américain avance que le propriétaire du Chelsea FC et les deux hauts responsables de l'équipe de négociateurs ukrainiens «ont développé des symptômes d'un empoisonnement présumé», énumérant «des yeux rouges, un larmoiement constant et douloureux, et la peau qui pèle sur le visage et les mains». La situation des trois hommes se serait rapidement améliorée, croit savoir le WSJ.

Pour étayer cette «information», le WSJ n'a pas jugé opportun de contacter les principaux intéressés. Le quotidien s'en est remis au type de sources privilégié par la presse américaine depuis quelques années : «Des personnes au courant de l'affaire». Le WSJ s'appui en outre sur une analyse de Bellingcat, ce très controversé média dont les liens étroits avec le gouvernement britannique ne sont plus un secret.

Selon l'«enquêteur» de Bellingcat Christo Grozev qui s'est saisi du dossier, les trois hommes «sont allés dans un appartement à Kiev cette nuit-là après des discussions et ont commencé à se sentir mal». Aucune source ne vient étayer cette affirmation mais qu'importe, Christo Grozev l'assure, il dit avoir vu «des images des effets de l'attaque sur M. Abramovich et les négociateurs ukrainiens». Les lecteurs sont priés de le croire sur parole puisqu'il ne fournit pas lesdites images, se contentant d'affirmer que les personnes concernées n'avaient pas pu être "examinées"... pour des questions de timing : «Les examens des personnes concernées ne pouvaient pas être organisés dans la ville de Lvov, dans l'ouest de l'Ukraine, par laquelle elles voyageaient, car ces personnes étaient pressées de se rendre à Istanbul.»

Selon Kiev, «l'histoire est fausse»

En dépit de la faiblesse évidente des sources, «l'information» a été reprise comme un seul homme par la presse internationale. Soucieux de malgré tout de faire un tant soit peu de journalisme, la BBC et l'AFP n'ont toutefois pas été plus en réussite que le WSJ pour confirmer l'affaire. Les deux médias d'Etat se sont en effet contentés de citer des sources – anonymes – «proches de l'entrepreneur», selon qui, écrit la BBC, Roman Abramovitch «s'est maintenant rétabli et poursuit les négociations pour tenter de mettre fin à la guerre en Ukraine». «Malheureusement, ce qu'a rapporté le Wall Street Journal a eu lieu, mais [Roman Abramovitch] va bien. Il continue d'être actif dans les négociations», a de son côté écrit l'AFP citant une source proche du dossier à Londres.

Friande de dépêches AFP, la presse française s'est engouffrée dans la brèche sans se retourner. Et si la plupart des médias ont repris les termes de l'agence de presse qui laisse une – petite – place au doute en évoquant un «possible empoisonnement», L'Equipe, l'un des quotidiens les plus lus de France, ne s'est pas embarrassé d'une telle précaution, titrant pour sa part : «Roman Abramovitch a été victime d'un empoisonnement en Ukraine.»

L'affaire semble donc entendue. A moins évidemment que des sources de première main, à savoir les principaux intéressés ne viennent la contredire. Or c'est bien ce qu'a laissé entendre Roustem Oumerov, l'un des négociateurs ukrainiens, dans une déclaration sur son compte Twitter : «Je vais bien. C'est ma réponse à toute la presse jaune qui circule. S'il vous plaît, ne faites pas confiance aux informations non vérifiées. Nous avons une guerre de l'information en cours aussi.»

Le «journalisme jaune» auquel fait ici référence Roustem Oumerov est un type de presse qui présente des nouvelles de faible qualité, visant à déformer l'actualité au détriment d'une réelle mission d'information.

A sa décharge, le WSJ mentionne bien cette déclaration dans son article. Mais de ce tweet de quelques phrases, le quotidien n'a retenu que trois mots – «Je vais bien» – laissant donc entendre au lecteur qu'il se serait bien remis de ce possible empoisonnement. Curieusement le reste, concernant la «presse jaune» et les «informations non vérifiées», n'a pas droit de cité dans les colonnes du WSJ.

Pas plus que les déclarations d'Ihor Jovkva, chef adjoint du Bureau du président ukrainien. Dans un accès de bonne foi, un journaliste de la BBC a pourtant interpellé son propre média publiquement pour livrer les commentaires du responsable ukrainien sur l'affaire. Selon le journaliste de la BBC, Ihor Jovkva a déclaré auprès de Newshour qu'il n'avait pas parlé à Roman Abramovitch ou à ses proches, mais : «les membres de la délégation ukrainienne vont bien ; j'ai été en contact avec l'un d'entre eux, et ils ont dit que l'histoire était fausse».

Désinformation décomplexée

Aussi difficile que cela puisse paraître, cette partie qui relève à tout le moins d'un journalisme de piètre qualité n'est pourtant pas la pire de l'article du WSJ. Il y a un passage qui s'apparente à un travail évident, de façon tout a fait ouverte, de désinformation. Bien loin de tout standard journalistique, le WJS écrit ainsi que «certaines personnes au courant de l'affaire ont attribué l'attaque présumée aux partisans de la ligne dure à Moscou qui, selon eux, voulaient saboter les pourparlers visant à mettre fin à la guerre».

Sur cette «attaque présumée» – dont une «victime» a suggéré qu'il s'agissait d'une fausse information – une source anonyme livre donc un coupable sans avoir ne serait-ce que la prétention d'en apporter la preuve. Cette «information» dont il est difficilement compréhensible qu'elle puisse être publiée par un journal de référence, est ensuite reprise telle quelle par l'AFP, et donc par toute la presse française.

Pour le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, il s'agit «d'un élément de la campagne d'information, un élément des actes de sabotage informationnel, un élément de la guerre d’information». «Ces informations ne correspondent absolument pas à la réalité. Les représentants d'Abramovitch ont déjà fait des déclarations. Les membres de la délégation sont tous à Istanbul, [vous pouvez le voir] à la télévision. Voilà. C’est tout simplement un élément de la guerre d’information que l’on doit traiter en conséquence. Il faut passer les informations à travers un filtre très fin», a-t-il déclaré le 29 mars.

La campagne de désinformation autour du conflit ukrainien n'a que peu d'équivalent ces dernières années. Comme toujours, il revient de se poser la bonne question pour tenter d'en comprendre les raisons : cui bono ? Sans tirer quelque conclusion que ce soit, il est intéressant de noter le timing de la publication de cet article du WSJ : à savoir à la veille d'un d'un nouveau round de négociation entre Moscou et Kiev. Or ce 29 mars, n'en déplaise à certains intérêts, les négociations de paix ont pour la première fois vu une avancée considérable. Et à toutes fins utiles, comme le soulignait Dmitri Peskov, Roman Abramovitch était bien présent à Istanbul lors de ces négociations.

Frédéric Aigouy

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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