Les dysfonctionnements de communication sont l’expression d’une crise entre la Nation et l’Etat

Les dysfonctionnements de communication sont l’expression d’une crise entre la Nation et l’Etat© DENIS CHARLET / AFP Source: AFP
Le président Emmanuel Macron s'adresse à la nation

Si le confinement est terminé, l'épidémie continue, et la crise aussi. Retour sur la communication du pouvoir français durant les deux derniers mois avec Stéphane Rozès, politologue et essayiste.

STEPHANE ROZES , président de Cap (Conseils, analyses et perspectives), ancien directeur général de l’institut CSA accompagne depuis 2009 des présidences et directions générales de grandes entreprises nationales et internationales, des États et des collectivités territoriales sur leurs stratégies d’opinion, en les aidant à construire une cohérence entre leurs identités, leurs messages et leurs conduites.

Il a travaillé confidentiellement comme sondeur pour 16 candidats lors de quatre présidentielles et pour trois présidents de la République : Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande.

 

A l’invitation de RT France, il a accepté de répondre à nos questions sur la communication de crise du gouvernement pendant le début de la pandémie de Covid-19.

RT France : Le gouvernement a-t-il bien géré la crise d’un point de vue communicationnel ?

Stéphane Rozes (SR) : Via des études d’opinion, les Français ont non seulement dit dès le début ne pas avoir confiance en la capacité du gouvernement à bien résoudre cette grave crise sanitaire, mais ont même majoritairement estimé qu’on ne leur disait pas la vérité. C’est l’occasion, de rappeler sur le fond que la communication n’existe jamais en soi : elle n’est qu’une déclinaison d’une vision qui doit précéder ou accompagner l’action gouvernementale. En matière de crise sanitaire, il importe en outre de rappeler que la communication doit agir de façon vertueuse sur les comportements des citoyens. Au total, pendant cette crise, il est clair que la vision, la crédibilité, la croyance même dans l’information du gouvernement n’ont pas opéré. Cela explique que nos gouvernants sont, parmi les dirigeants des grands pays, ceux qui sont jugés le plus sévèrement durant cette pandémie mondiale.

En tant qu’analyste d’opinion et conseil ayant œuvré confidentiellement par le passé comme sondeur lors de crises sanitaires antérieures, je constate que, dès le départ, il y a eu un problème.

D’abord dans la mésestimation de l’arrivée de la pandémie. J’expliquais dès le 24 février chez vos confrères de BFM Business comment et pourquoi l’exécutif ne prenait pas la mesure de la pandémie qui arrivait malgré l’exemple chinois et celui, plus près de nos standards culturels et démocratiques, de l’Italie. Le sommet de l’ Etat devenu gestionnaire a perdu ses réflexes de stratège. Il y a eu ensuite la découverte par les Français de l’incurie de l’Etat : faible nombre de lits disponibles, de masques et de tests... Nous ne dispositions plus du meilleur systèmes de santé. C’est le dévouement et la compétence de blouses blanches démunies qui ont fait des miracles, et les Français ouvrent leurs fenêtres à 20 heures pour leur rendre hommage. Enfin, il y a eu le sentiment que les autorités médicales et politiques ne disaient pas la vérité : l’affaire des masques et la question du traitement du professeur Raoult ont donné le sentiment que prévalait non pas ce qui était souhaitable mais des considérations de gestions administratives ou d’intérêts. En a découlé une grande confusion entre ce qui était du ressort du politique, des scientifiques et des autorités médicales.

Les autorités médicales comme le directeur de la Santé n’ont pas dit le vrai mais ce qui était possible résultant de choix politiques. Le principe comptable avaient prévalu sur le principe de précaution qui aurait dû animer le politique. Le gouvernement s’est abrité derrière cette autorité médicale qui n’a pas fait son travail tel qu’attendu par les Français. Le retard pris avant l’arrivée de la pandémie, avec la décision de maintenir les municipales et la non-production de masques ont été objectivement politiquement terribles. Le politique a cru à tort pouvoir s’abriter derrière les désaccords entre spécialistes alors qu’il aurait dû trancher, avec pour seul souci la protection maximale des Français.  Ces incuries, impréparations et contradictions ont été fatales à la confiance entre gouvernants et gouvernés nécessaires pour faire face à la pandémie.

RT France : Que pensez-vous de la multiplication des prises de parole et des interlocuteurs pendant cette crise du Covid : Macron, Philippe, Salomon, Véran, Castaner, Ndiaye, Blanquer, etc… et ce avec des informations parfois contradictoires ?

SR : Quand émerge une grave crise, le premier principe est que l’efficacité de la communication procède de la cohérence entre les objectifs énoncés et les moyens mobilisés, de la simplicité des messages et de leurs bonnes déclinaison dans le temps et sur les supports médiatiques adéquats.

Cela passe nécessairement par un nombre limité de personnes : le président bien sûr, le Premier ministre , le ministre de la Santé, et, mais de façon très ponctuelle et maîtrisée, le directeur de la Santé, les ministres de l’Intérieur, de l’Economie et de l’Education. La cacophonie a été l’expression d’un manque de maîtrise face à la crise qui arrivait, elle a témoigné du fait que la guerre était toujours menée avec une bataille de retard.

Le président Macron a semblé communiquer et le Premier ministre informer et agir. Cela fut dangereux, car, dans une telle situation de crise, le président semblait éthéré, gérant la parole, le souhaitable, et laissant au Premier ministre le monopole du réel, du possible. Le président a d’abord été dans une posture martiale, à la Clémenceau, puis, comme visiblement l’intendance ne suivait pas, le personnel de santé faisant seul face, il a adopté une attitude plus modeste, confessant des erreurs. Enfin, il a repris symboliquement la main avec la fixation de la date du déconfinement au 11 mai. Mais sans préparation coordonnée, il s’en est suivi dès le lendemain cacophonies et inquiétudes, le Premier ministre reprenant ensuite les choses en main pour aller vers une fin progressive du confinement...

C’était au président de trouver le bon équilibre entre le souhaitable et le possible, l’impératif sanitaire et l’exigence économique, et de l’expliquer via une communication claire et sobre, le Premier ministre se contentant de la mise en musique. Comme un chef d’orchestre. Ce dysfonctionnement organisationnel au sommet de l’Etat, l’inversion des rôles entre le président et le Premier ministre est la marque d’un désordre politique, au sommet de l’Etat, mais aussi entre le sommet de l’Etat et la nation. Il y a eu de vrais désaccords sur l’état du pays et les façons de remédier aux problèmes, et ce dès la crise des Gilets jaunes.(1)

RT France : Pouvez-vous analyser le rôle, la place, de Sibeth Ndiaye dans la communication gouvernementale ? Trouvez-vous qu’elle a été efficace au poste de porte-parole dans ce contexte ?

SR : Elle n’était déjà pas à sa place avant l’arrivée de la pandémie.

RT France : Le 13 mai, Emmanuel Macron a proposé de changer de modèle de société en misant sur l'indépendance française : «Il nous faudra rebâtir notre économie plus forte afin de produire et redonner plein espoir à nos salariés, nos entrepreneurs, garder notre indépendance financière», disait-il. Pensez-vous que le président va changer de cap, ou s'agissait-il de rassurer les Français en période de confinement ?

SR : «Chaque nation a une âme», disait à juste titre le candidat François Hollande dans son discours du Bourget. Chaque peuple est mu par un imaginaire. Cet imaginaire conditionne la France, comme chaque pays, par le bas. Or, les Français ne sont pas conscients de cela : ils sont universalistes, ils mésestiment la singularité des peuples et pensent que le réel se construit par le haut, par l’Etat, et non par les expériences forgées par les peuples. Cependant, c’est dans les périodes de crises que l’inconscient collectif d’un pays se révèle, comme par exemple lors des réactions aux attentats islamistes, quand quatre millions de Français ont défilé dans la rue partout en France sans organisation préalable. Il en fut de même au moment des Gilets jaunes, que j’analysais comme une jacquerie. Face à un choc sanitaire de cette ampleur, chaque peuple est ramené à la maîtrise collective de son destin, à ses fondamentaux. La réaction présidentielle est d’abord l’expression de ce retour à notre imaginaire national, dans un réflexe d’Union nationale : la souveraineté, l’Etat, le patriotisme économique, industriel et sanitaire, les services publics...

Mais cette réaction est bien en rupture avec les politiques menées jusqu’à présent et les attitudes et postures présidentielles prévalant depuis l’été 2018 qui ont réactivé la dépression française par un retour explicite au néolibéralisme (2). Ce jeune président était une promesse de sortie de notre profond pessimisme. La réaction du président face au choc sanitaire est d’abord la réaction symbolique du pays. Est-ce conjoncturel ? Au-delà de la crise en elle-même se pose la question du monde d’après.

Je dirai les choses ainsi : très clairement, le confinement des Français les ont fait réfléchir puisque, le possible se restreignant, ils ont réaménagé le souhaitable, ils se sont demandé comment construire un meilleur modèle de développement, plus vertueux et durable, de manière à apaiser leurs propres contradictions. Face à cette crise sanitaire, chaque pays agit en fonction de ses fondements culturels et politiques, la question est donc : «Après la crise sanitaire, que va-t-il se passer?» Il va y avoir une grave crise économique et sociale, cela va être un choc brutal. La question des enseignements de la crise sanitaire se conjuguent à la question de comment répondre à ce choc aux niveaux économique, social et écologique.

Le président a fait, dans le Financial Times, une analyse (qui était aussi une adresse à l’Allemagne d’Angela Merkel) de ce qui devrait se produire sur le plan européen – un message clairement volontariste, avec un retour de l’Etat, une politique de relance ambitieuse. Pour l’heure, il y a convergence entre ce qu’a dit Emmanuel Macron en début de pandémie, son analyse et ses orientations. Le fait que l’Elysée ait mis en avant ses échanges avec Jean-Pierre Chevènement montre que prévaut la possibilité d’un retour à la question de la souveraineté. J’évoquais des désaccords au sommet de l’Etat : le président s’est fait élire sur une ligne néo-bonapartiste. «Le premier mandat que m’ont confié les français est de restaurer la souveraineté de la nation», avait-il dit. Or, au printemps 2018, face à Angela Merkel à Aix-la-Chapelle, il se fait orléaniste ! Le pays, qui consentait à de l’injustice au nom de la «restauration de la souveraineté de la nation», n’y consent alors plus.

Il y a donc jacquerie à travers les Gilets jaunes. Le sommet de l’Etat est aligné sur Bruxelles, Berlin… L’imaginaire allemand est un imaginaire de la règle et de la discipline comme fin, alors qu’elles sont chez nous un moyen. Autrefois, Emmanuel Macron parlait de «fétichisme budgétaire». Et au printemps 2018, il est passé du néo-bonapartiste à l’orléanisme, de Bonaparte à Guizot. Après la pandémie, trois options se dessinent pour lui : la poursuite d’un néolibéralisme justifié par le constat de l’incurie de l’Etat, une orientation écolo-sociétale de recours aux acteurs de le société civile, ou une restauration de la souveraineté politique, industrielle, et sanitaire.

 

RT France : Selon vous, la France a-t-elle été audible au niveau international et européen pendant la crise ?

SR : La France, du fait de son histoire, de sa culture, a toujours eu la prétention d’adresser des messages au monde, d’«embrasser le monde», comme disait André Malraux. Et comme elle pense que ce qu’elle promeut est universel, elle a tendance à mésestimer le fait qu’elle est audible et crédible quand les gouvernants sont indexés sur leur peuple. Or, la période tragique que nous connaissons, cette réaction face au néo-libéralisme, ce repli des peuples, fait que le soft power ne dépend plus tant de la capacité à convaincre les autres que d’être abord indexé sur son peuple pour être crédible avant de pouvoir délivrer des enseignements et messages. De ce point de vue, Emmanuel Macron, à partir de son virage du printemps 2018, s’est affaibli dans son rapport au peuple puisqu’il a inversé les fins et les moyens. Il s’était fait élire sur l’idée de restaurer la souveraineté de la Nation. En s’en éloignant, Emmanuel Macron affaiblit son lien au peuple français et, par là-même, son rapport aux autres pays et notamment à l’Allemagne, dont il semble dépendant.

RT France : La communication au niveau européen a-t-elle été propre à renforcer ou à dégrader la confiance des peuples dans l’UE ?

SR : Là encore, ce n’est pas tant la communication de l’Union européenne que ce qu’elle a fait ou non qui est en jeu. Les peuples se sont détournés, non pas de l’idée européenne, mais de l’Union européenne telle qu’elle fonctionne. L’Union européenne néo-libérale prétendait rapprocher les peuples en menant des politiques uniques, mais les peuples se replient car ils se sentent dessaisis de la maîtrise de leurs destins. La crise sanitaire, cette question de vie ou de mort, a rappellé que le  premier ressort d’une communauté, ce n’est pas la prospérité, c’est la maîtrise de son destin. Le premier réflexe de chaque pays a été de mener la guerre selon son propre imaginaire, dans une sorte de «chacun pour soi». L’Union européenne n’a pas mutualisé les initiatives et les moyens. Elle a laissé l’Italie seule, il n’y a pas eu de cohérence en termes de politique de frontières, chacun a du réagir avec les moyens du bord. Ceux qui s’en sont sortis le mieux en Europe, comme les Allemands, sont ceux pour lesquels il y avait une cohérence entre leur imaginaire et leurs institutions. De ce point de vue, l’exemple français est cataclysmique, car cela a donné à voir l’incurie de l’Etat et de ses contradictions… C’est d’autant plus difficile pour les Français que la France s’est constituée autour de l’Etat. L’Etat a précédé la nation.

L’UE n’a pas été à la hauteur, mais elle est aussi attendue sur la question du choc économique et les effets sociaux induits par le confinement et la crise sanitaire. Cela appelle des politiques très ambitieuses. Les choses ne sont pas jouées, la France est très volontariste en la matière, on sait que pour des raisons culturelles et pas seulement économiques, les Allemands et les Hollandais sont opposés à des politiques contracycliques. Il faut lire l’arrêt de la Cour de Karlsruhe contre la BCE dans cette perspective. Pour la première fois, de façon très étonnante et sans doute périlleuse à termes pour une chancelière allemande dont la popularité a été renforcée durant la crise sanitaire, celle-ci a pris le parti de la BCE et non pas de la Cour constitutionnelle, ce qui est en soi un évènement  ! On ne sait pas si ce sera au profit d’un assouplissement de la politique de la BCE – comme le souhaite la France – ou si c’est pour Angela Merkel une façon de peser sur le cours des choses et renforcer son emprise sur la politique de la BCE de sorte que cette dernère soit conforme à l’imaginaire et aux intérêts allemands. La renaissance européenne passe par une réorientation économique, monétaire, budgétaire, fiscale mais également institutionnelle (3).

 

(1) «Les gilets jaunes, une jacquerie française» Stéphane Rozès, Revue politique et parlementaire, 5 mars 2019.

(2) « Macron a réactivé la dépression française », interview de Stéphane Rozès. Le Point, 4 octobre 2019.

(3)«Après la pandémie, une renaissance européenne pour conjurer une dislocation», Régis Passerieux, Stéphane Rozès, Revue politique et parlementaire, 23 avril 2020.

 

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