Par Philippe Migault Tous les articles de cet auteur
Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Loi sur les Fake News : journalistes, faites votre autocritique !

Loi sur les Fake News : journalistes, faites votre autocritique !© Bertrand Guay Source: AFP
Kiosque parisien.

La loi contre les fausses informations a été adoptée par le Parlement. L'expert en Défense Philippe Migault revient sur le principe de la manipulation en politique et dans les médias, démontrant par là toute l'hypocrisie de ce procédé legislatif.

La récente loi votée par l’Assemblée nationale sur les «Fake News» s’inquiète de la manipulation de l’information en période électorale. C’est une inquiétude légitime en démocratie. Cette volonté, cependant, ne peut manquer de laisser perplexe.

Entendons-nous d’abord sur la notion de manipulation. Si l’on s’en réfère au Larousse, on peut retenir deux sortes de manipulation susceptibles d’intervenir lors d’un scrutin. La première est l’«action de procéder à des opérations frauduleuses sur des chiffres, des données pour obtenir un résultat plus favorable». Ce n’est pas d’elle dont il est question. Certes le trucage des votes est une pratique vieille comme le monde au sein des formations politiques françaises, de droite comme de gauche, lorsqu’il s’agit d’organiser des primaires. Mais nul n’a encore eu le toupet d’accuser Vladimir Poutine et le GRU de bourrer les urnes au PS ou à l’UMP.

Non c’est la seconde qui pose problème, celle où le grand vilain russe et ses médias de propagande sont susceptibles de jouer les premiers rôles : L’«action d'orienter la conduite de quelqu'un, d'un groupe dans le sens qu'on désire et sans qu'ils s'en rendent compte.» Bref, l’action de prendre pour un gogo le Français moyen, beauf en gilet jaune ou crétin de la manif’ pour tous, afin de le faire voter contre le camp du progrès.

Mais les politiciens français ne sont pas les seuls à faire leur pain blanc de la manipulation de l’opinion [...] les journalistes français ne sont pas en reste

Sauf que l’«action d'orienter la conduite de quelqu'un, d'un groupe dans le sens qu'on désire et sans qu'ils s'en rendent compte» est un comportement que les hommes politiques français, toutes étiquettes confondues, pratiquent à peu près 24 heures sur 24, en période électorale ou non. En atteste le succès des nombreuses émissions médiatiques visant précisément à décrypter le discours de nos politiciens afin de dévoiler les grosses ficelles dont ils usent pour manipuler les électeurs. «La hausse des carburants c’est pas bibi», a récemment déclaré Emmanuel Macron à une bande de provinciaux mécontents, ayant la bonté d’adopter le langage de ces esprits simples pour mieux se mettre à leur portée. Non, c’est pas «Bibi», la hausse provient aux «trois quarts des cours mondiaux», a-t-il assuré. Vraiment ? Depuis un pic à 86,74 dollars le 3 octobre dernier, le cours du Brent s’est effondré de 19,70%, pour revenir à 63,39 euros hier soir, soit le prix qui prévalait le 22 novembre 2017 à la fermeture (63,33). 20% de baisse en un mois et demi, retour à la case départ et au cours de l’année dernière. A-t-on vu depuis la moindre répercussion sur le prix du gasoil à la pompe ?

Non. «Bibi», de toute évidence, a pris les Français pour des ignares afin de les calmer, leur assurant doctement qu’il ne pouvait rien contre les mécanismes de la macroéconomie et la fluctuation des cours, données que ses électeurs ne sauraient, eux, maîtriser, n’ayant pas fait l’ENA. Comment appelle-t-on cela ? En langage de beauf’, de l’enfumage. En langage politico-médiatique, de la manipulation.

 

Mais les politiciens français ne sont pas les seuls à faire leur pain blanc de la manipulation de l’opinion. Entre Fake News, propagande et incompétence, les journalistes français ne sont pas en reste. Au point qu’il vaudrait la peine de monter sur RT une rubrique «Décodeurs» pour observer à la loupe les mensonges de nos confrères (ceci est un appel du pied à la direction.) Des exemples ?

Simple.

Observez la manière dont les médias, suivant leur orientation politique et la majorité politique du moment rapportent les chiffres du chômage et/ou ceux de la pauvreté en France.

Si le locataire de l’Elysée est de votre famille politique, vous allez bien entendu éviter de citer les chiffres des demandeurs d’emploi intégrant les catégories A, B, C plus les Dom-Tom (5 963 500 actuellement, Monsieur le Président…) pour ne retenir que la catégorie A en métropole, soit 2 200 000 chômeurs de moins.

De même vous retiendrez pour votre article le seuil de pauvreté à 855 euros (50% du revenu médian) ou celui à 1 026 euros (60%) suivant le caractère plus ou moins modéré ou dramatique que vous voulez adopter. Manipulation ? Non, simple exercice comptable, bien sûr…

 Observez la manière dont les médias, suivant leur orientation politique et la majorité politique du moment rapportent les chiffres du chômage et/ou ceux de la pauvreté en France

Et le mensonge par omission ? Rappelons les propos de l’inénarrable Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles, avouant sur le plateau d’Arte que nos médias changent sciemment les prénoms des responsables de délits sexuels dans nos banlieues, pour ne pas stigmatiser les communautés issues de l’immigration, les délinquants s’appelant non pas «Alain, Maurice, Marcel ou Frédéric» mais «Mohamed ou Ahmed».  Il fallait, bien entendu, entendait-on ce soir-là sur Arte, ne pas donner ces chiffres «afin d’éviter aux populismes de se réveiller.» En clair on ment au peuple, mais c’est pour notre bien…

Certes Quatremer et l’équipe de 28 minutes n’incarnent pas le sommet de l’art en matière journalistique. Mais cette tendance ne date pas d’aujourd’hui. Elle est même solidement ancrée parmi nos plus grands journalistes. Des exemples encore ?

Jean Daniel a admis qu’il avait tu dans les colonnes du Nouvel Observateur les massacres perpétués par le Viêt-Cong à Hué, en 1968. Trois à six mille civils, sommairement exécutés par des communistes soutenus par toute l’intelligentsia française, cela n’allait pas vraiment dans le sens de l’histoire…

Ou bien cette anecdote, encore, pour résumer ce débat, cette opposition que l’on voudrait faire entre des grands médias traditionnels, garants d’une information de qualité, et les sites populistes ou vendus au Kremlin sévissant sur le net.

Il y a de cela une dizaine d’années, Jean Lacouture, malheureusement décédé depuis, est venu donner une conférence à l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale, dans un amphithéâtre de l’Ecole militaire. Grande plume de la presse française, brillant biographe du général de Gaulle, homme de conviction et de talent, il mit dans sa poche tout son auditoire au cours de son intervention, portant sur la responsabilité du journaliste et le défi posé à la presse par internet.

Cette opposition que l’on voudrait faire entre des grands médias traditionnels, garants d’une information de qualité, et les sites populistes ou vendus au Kremlin sévissant sur le net

Il admit qu’il avait sciemment passé sous silence dans Le Monde, qu’il représentait à Alger lors de la guerre d’Algérie, des évènements qui, s’ils avaient été portés à la connaissance de l’opinion publique française, auraient pu empêcher la signature des accords d’Evian.

Il admit aussi, un peu plus tard, ne pas très bien comprendre pourquoi de plus en plus de Français se détournaient de la presse traditionnelle pour aller chercher leur information sur internet.

Un journaliste était présent dans la salle. Lorsque fût venu le moment des questions, il demanda simplement, à son illustre grand ancien, s’il ne pensait pas que le lecteur allait tout simplement chercher sur internet, parmi un océan de stupidités, les informations qu’il avait le sentiment qu’on lui taisait. Beau joueur, Lacouture un instant embarrassé, en convint, avec beaucoup d’élégance.

Alors une presse respectable et un web poubelle ? Des professionnels d’un côté, des propagandistes de l’autre ? La vérité, on le voit, est un peu moins binaire qu’on ne veut bien nous la livrer.

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