Par Philippe Migault Tous les articles de cet auteur
Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Rupture américaine du traité FNI : la Russie apte au défi

Rupture américaine du traité FNI : la Russie apte au défi© Sputnik / Evgeny Biyatov
Un lanceur de missile balistique (image d'illustration).

Dans une troisième et dernière analyse de la décision américaine de sortir du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, l'expert en Défense Philippe Migault revient sur l'actuelle doctrine militaire russe.

Le retrait américain du traité sur les forces Nucléaires à portée Intermédiaire (FNI) de 1987 n’est pas encore acté. Et Donald Trump a tellement habitué ses interlocuteurs aux volte-faces les plus déconcertantes, qu’on ne peut exclure que le statu quo perdure en définitive. Cependant les lobbies les plus puissants de l’Etat profond américain sont clairement en faveur d’une liberté de manœuvre états-unienne qui ne soit plus restreinte par aucune disposition juridique. Considérons donc que le traité de Washington est mort. A quelle réaction peut-on s’attendre de la part de la Russie ? Nous avons déjà souligné que Moscou ne voulait pas la fin du traité FNI dans un précédent article. Mais les autorités russes n’ont pas que des raisons de redouter la mutation qui s’annonce.   

Vladimir Poutine a réaffirmé que la Russie n’ouvrirait le feu nucléaire que dans l’hypothèse d’une agression atomique adverse

En premier lieu parce que la Russie d’aujourd’hui n’est plus celle des années Eltsine. Compte tenu de la déliquescence rapide de ses forces armées dans les années 90, celle-ci avait été contrainte de revenir sur le dogme du non usage de l’arme nucléaire en premier, énoncé par Leonid Brejnev à la tribune des Nations unies le 15 juin 1982. Or quasi-concomitamment à l’annonce de Donald Trump, Vladimir Poutine a réaffirmé que la Russie n’ouvrirait le feu nucléaire que dans l’hypothèse d’une agression atomique adverse.

Ce qui signifie que le président russe est désormais serein, confiant dans les capacités de son pays à dissuader une attaque, y compris dans l’hypothèse d’une nucléarisation de l’Europe centrale sous la houlette de l’OTAN si la rupture du traité FNI se confirme.

Ce qui signifie, aussi, que les dizaines de milliards d’euros investis dans les forces armées russes depuis dix-huit ans par l’administration Poutine ont porté leurs fruits. Disposant de forces armées moins nombreuses mais plus professionnelles qu’il y a dix ans, mieux entraînées, dotées de matériels qualitativement et quantitativement satisfaisants – même si beaucoup reste à faire – la Russie peut faire échec à une attaque classique de l’OTAN sans recourir à un «ultime avertissement» nucléaire, comme envisageaient de le faire la France et l’Alliance atlantique pendant la première guerre froide. 

Les bulles A2/AD tissent au-delà de ses frontières un glacis défensif invisible, mais redoutable pour tout type d’aéronef, sur l’Europe centrale, les Balkans, la mer Noire et la mer de Barents. Associées aux dispositifs antinavires en service depuis quelques années (notamment le Bastion-P), au renouveau de la sous-marinade et de l’aviation de combat russe, elles offrent à la Russie un bouclier de protection susceptible, non pas de mettre irrémédiablement en échec une offensive aéronavale majeure, mais du moins d’en minorer considérablement les effets, tout en imposant un taux d’attrition prohibitif à l’agresseur.

Les forces russes peuvent frapper précisément et en profondeur dans toute l’Europe de l’ouest tous les objectifs militaires majeurs

Celui-ci, par ailleurs, devrait désormais faire face à des systèmes permettant une contre-attaque massive, précise, à longue portée, sans entrer dans l’escalade nucléaire. Iskander-M à Kaliningrad et en différents points du commandement occidental des forces armées russes, dotation opérationnelle de plus en plus importante en missiles de croisière Kalibr, entrée en service progressive ou prochaine des armes hypersoniques Kinzhal, Tsirkon…etc : Les forces russes peuvent, à une échelle moindre que celle des «Occidentaux» mais néanmoins conséquente, frapper précisément et en profondeur dans toute l’Europe de l’ouest tous les objectifs militaires majeurs. Dans une seconde séquence, ou complémentairement, des vecteurs, que l’on pourrait qualifier de vecteurs «stratégiques», non par le caractère nucléaire de leur charge mais par leur allonge, peuvent, eux aussi, sévèrement malmener une offensive otanienne tout en opérant depuis des bases les mettant relativement à l’abri d’une PGS (Promt Global Strike) initiale. On pense notamment aux bombardiers stratégiques de l’aviation à long rayon d’action, mais aussi, puisqu’ils seraient de nouveau autorisés, à des IRBM sur TEL opérant à l’ouest de l’Oural ou depuis la Sibérie occidentale.

La fin du traité FNI se traduira par un approfondissement de la fracture entre Européens de l’ouest et de l’est, voulue, désirée, provoquée par Washington.

Si au terme de cette seconde frappe, la détermination de  l’OTAN et de ses populations devait persister, alors le recours à une frappe nucléaire limitée, visant essentiellement des objectifs militaires en Europe, aux Etats-Unis et dans différentes régions (Golfe Persique, océan Indien, Pacifique…), pourrait se concevoir légitimement avant d’en arriver au stade ultime de l’équilibre de la terreur, celui de la frappe massive anti-cités.

La Russie a donc très sensiblement rehaussé son seuil nucléaire. Capable d’une riposte graduée, initiée sur un mode conventionnel, elle dispose grâce aux efforts de modernisation consentis, de l’intégralité de la palette nécessaire pour répondre, du tac au tac, en cas d’agression des Etats-Unis et de leurs alliés quel que soit le cas de figure et le degré du conflit. La fin du traité FNI se traduira par un approfondissement de la fracture entre Européens de l’ouest et de l’est, voulue, désirée, provoquée par Washington. Elle ne se traduira pas par une mise sous pression plus grande de la Russie et de ses autorités.

 L'IRBM relève, dans une certaine mesure, de concepts stratégiques dépassés

Il est fréquent, d’ailleurs, d’entendre depuis une quinzaine d’années certains experts assurer que la rupture du traité de Washington aura surtout des répercussions en Asie, tant du point de vue de la liberté de manœuvre des Américains que de celle des Russes. Cela peut se concevoir.

Des IRBM russes permettraient de frapper les bases américaines au Japon et dans le Pacifique occidental en cas d’affrontement russo-américain.

Ils permettraient de délivrer une semonce sévère si un Etat islamique d’Asie centrale ou du Moyen-Orient devait, un jour, avoir les moyens et la volonté d’agresser la Russie par une frappe nucléaire.

Mais la Chine ? La Russie a-t-elle vraiment besoin, comme on l’entend souvent – et non sans arguments solides qu’il conviendra d’examiner ultérieurement – d’IRBM afin de contrebalancer le déséquilibre militaire qui s’est créé avec l’Armée Populaire de Libération (APL) chinoise ? En cas de rupture sino-russe allant jusqu’à une montée aux extrêmes, l’APL disposerait elle d’une couverture aérienne ? Ce n’est pas évident, même à moyen-long terme. Qui fournit à la Chine son aviation de combat ? La Russie. Son aéronavale ? Rétro-engineering de Sukhoï-33 russes. Ses missiles sol-air et antimissiles balistiques ? Almaz-Anteï. Que se passerait-il si tout cela s’arrêtait et que la Chine doive faire face aux Russes ? Irréaliste ? Pas tant que cela. Certes, les Chinois l’ont démontré, ils sont capables de construire des géants industriels performants en concentrant leurs moyens. Huaweï, Lenovo, la construction navale… Ils ont progressé rapidement en termes d’avionique, d’électronique de défense. Mais ils sont toujours incapables de produire seuls un réacteur d’avion de combat. Ils produisent du missile balistique comme on produit des voitures. Mais leurs systèmes de défense antiaérienne de facture domestique sont des équivalents améliorés des premières versions du S-300, pas beaucoup plus. Ils ont vingt ans de retard. La pertinence de l’outil IRBM ne saute pas nécessairement aux yeux. Il relève, dans une certaine mesure, de concepts stratégiques dépassés.

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