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Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Rupture du traité FNI : la Russie aurait tout à perdre et le sait…

Rupture du traité FNI : la Russie aurait tout à perdre et le sait…© Capture d'écran - Ministre de la Défense russe Source: Sputnik
Des missiles Kalibr lancés depuis le sous-marin Kolpino visant les positions de Daesh à Abou Kamal, en Syrie, le 3 novembre 2017 (image d'illustration).

Après l'annonce de la décision des Etats-Unis de se retirer du traité sur les Forces nucléaires à portée intermédiaire, l'expert en Défense Philippe Migault revient sur les enjeux auxquels doit faire face Moscou.

Donald Trump, qui a récemment annoncé que les Etats-Unis songeaient à se retirer du traité sur les Forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), justifie sa décision au nom d’une violation dudit traité par la Russie. Celle-ci aurait développé un nouveau missile sol-sol, le 9M729, dont la portée serait supérieure à 500 kilomètres, contrevenant donc aux dispositions du traité de Washington, qui prohibe la possession ou la mise au point de tout vecteur de ce type disposant d’une portée comprise entre 500 et 5 500 kilomètres.

Secret défense, il faut les croire sur parole

Le souci est que les Américains, comme toujours lorsqu’il s’agit d’accuser les Russes, n’apportent pas le moindre élément de preuve. Secret défense, il faut les croire sur parole. Comme pour le Golfe du Tonkin ou les armes chimiques de Saddam… Ironie mise à part, cette attitude pose une fois de plus problème.

Certes les Russes ont parfaitement les capacités de développer ce type d’engin. Novator, filiale d’Almaz-Antey, missilier figurant dans le top 10 des géants de la défense, est le créateur de vecteurs aux capacités reconnues : certains missiles sol-air s’intégrant au sein des systèmes S-300, ou le 3M54-Kalibr, qui a fait ses preuves en Syrie. Le Kalibr, missile embarqué sur des plateformes navales, d’une portée pouvant atteindre les 2 500 kilomètres, peut parfaitement être décliné en version sol-sol, il suffit d’adapter son tube de lancement vertical (VLS). Exactement comme le Tomahawk américain, dont le VLS Mk.41 est déployé aussi  bien sur des navires de combat qu’au sol, notamment en Pologne et en Roumanie, dans le cadre du projet de bouclier antimissiles balistiques (ABM) américain en Europe. Il n’est pas exclu d’ailleurs que le 9M729, évoqué sans plus de détails par les Américains sous le nom de SSC-X-8, désigne aux yeux du Pentagone une version terrestre du Kalibr.

Mais pourquoi les Russes prendraient-ils le risque de la développer, de la déployer, comme on prétend qu’ils l’ont fait à proximité de Volgograd ? Ils n’en ont nul besoin. La Russie produit à un rythme régulier des navires de surface et des sous-marins ayant tous la capacité de mettre en œuvre la version navale du Kalibr, apte à des frappes au sol. Ce qui signifie que la Russie peut déjà, sans contrevenir en aucun cas au traité FNI, se doter des capacités de frapper avec précision des cibles dans l’ensemble de l’Europe, Royaume-Uni compris, tout en opérant depuis ses eaux territoriales, en Baltique ou en Mer noire. La presse occidentale et les experts de l’OTAN s’en sont d’ailleurs largement fait l’écho. Evidemment un véhicule TEL (Tracteur Erecteur Lanceur) opérant au sol est plus discret qu’une corvette ou une frégate, donc possède une survivabilité supérieure. Mais les dernières versions des sous-marins Kilo et les futurs submersibles russes disposent aussi d’une furtivité reconnue et redoutée. Alors, vraiment, pourquoi courir un tel risque ? Pourquoi tendre aux Américains le bâton pour se faire battre alors qu’ils n’attendent que ça ? 

D’autant que la Russie a tout à perdre en cas de retrait américain du traité FNI.

Alors que les SS-20 soviétiques étaient incapables d’atteindre le territoire des Etats-Unis, Pershing-2 et BGM-109G basés en Europe occidentale pouvaient frapper le territoire russe avec un préavis d’alerte très court, conférant une importance stratégique à ces armes nucléaires «tactiques». Le retrait de ces vecteurs, contre celui des SS-20, représentait donc la disparition d’une menace majeure pour Moscou. Et le Kremlin serait prêt aujourd’hui à prêter par sa maladresse son concours au redéploiement de tels engins, non plus sur le sol de l’Allemagne de l’ouest, mais éventuellement sur celui de la Pologne ou des pays Baltes, à quelques centaines de kilomètres de Saint-Pétersbourg et Moscou ?

Les Russes n’ont pas manqué de souligner qu’avec la modernisation au standard 12 de la bombe atomique américaine B-61, conjuguée à l’emport de cette dernière par le F-35, l’OTAN se préparait à se doter d’une capacité de frappe atomique air-sol conjuguant précision et discrétion, soit tous les ingrédients d’un système de frappe en profondeur redoutable.

Ils ont souligné qu’il ne fallait pas plus de quelques semaines pour remplacer les missiles antimissiles SM-2 par des Tomahawk dotés de têtes nucléaires dans les VLS Mk. 41 déployés en Pologne et en Roumanie.

Ils observent avec inquiétude la doctrine américaine de la Prompt Global Strike (PGS) américaine, redoutant une première frappe conventionnelle contre l’arsenal nucléaire russe.

Mais ils feraient tout, absolument tout, pour permettre aux Américains de se doter légitimement des capacités de mener contre eux une éventuelle PGS nucléaire ?

Il faudrait savoir. Soit Vladimir Poutine est un joueur d’échec retors, un calculateur froid et machiavélique, entouré d’une bande de Siloviki tout aussi redoutables, comme les médias occidentaux le dépeignent. Soit c’est un homme capable de faire de formidables bourdes et se livrant à des provocations contre-productives sans qu’un seul de ses conseillers ne soit en mesure de l’avertir…

Quant aux rumeurs concernant les armes nucléaires tactiques russes et, notamment, le système 9K720 Iskander, qui pourrait mettre en œuvre le missile 9M729, notons qu’elles n’ont jamais été non plus étayées par aucune preuve tangible.

En novembre 2008 Dmitri Medvedev menaça dans son discours à l’Assemblée fédérale de déployer des systèmes Iskander dans l’enclave de Kaliningrad si les Etats-Unis construisaient un site ABM supplémentaire en Europe. Il n’a pas, alors, parlé de systèmes dotés de têtes nucléaires. Même un euro-atlantiste s’assumant, comme Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, le think-tank du ministère de la Défense français, parle de «rumeurs» lorsqu’il évoque ce dossier des Iskander. On brûle de l’entendre s’exprimer sur les assertions de Donald Trump…

Lire aussi : Retrait du traité FNI : Trump va trop loin

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