Par Philippe Migault Tous les articles de cet auteur
Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Défense : les châteaux en Espagne de Florence Parly

Défense : les châteaux en Espagne de Florence Parly© Geoffroy VAN DER HASSELT Source: AFP
Florence Parly, ministre des Armées (image d'illustration).

L'expert en Défense Philippe Migault revient sur les récentes déclarations du ministre des Armées : outre la superficialité de ses accusations visant la Russie, ne sommes nous pas en mesure de se demander s'il a vraiment les moyens de ses ambitions ?

La comm’, la comm’, encore et toujours. Emmanuel Macron était censé nous faire changer de monde. Conscient que les Français n’avaient pas plus envie d’un Président «normal» qu’ils ne se reconnaissaient dans un parvenu hyperactif, il se voulait jupitérien, à la fois novateur et gaullien. Las, chasser le naturel… Nicolas Hulot parti, Laura Flessel aussi, avec, aux basques, une affaire de fraude fiscale, la courbe de popularité du chef de l’Etat s’établissant, à période comparable, à un niveau inférieur à celle de François Hollande, il fallait reprendre la main. Par une diversion sur un autre plan que celui de la politique intérieure.

La récente sortie de Florence Parly, tâchant de se hisser à la hauteur d’une Thatcher en fustigeant la Russie, accusée d’espionnage, s’inscrit dans cette logique. Une femme, en tête d’affiche, sur un sujet régalien, la Défense, tenant un discours à la fois ferme et confiant, quoi de mieux pour réaffirmer l’image de modernité, d’ouverture, de force tranquille, de l’équipe Macron ?

Et en la matière, il faut admettre que Florence Parly a fait très fort. S’exprimant au Centre national d’études spatiales (CNES) de Toulouse, le ministre des Armées a cloué au pilori la Fédération de Russie, accusée d’avoir tenté d’intercepter des communications du satellite militaire franco-italien Athena-Fidus à l’aide d’un engin Loutch-Olymp, déjà accusé dans le passé d’avoir approché d’un peu trop près des satellites de communication Intelsat.

C’est le jeu, l’espace n’y fait pas exception

Nous ignorons si l’accusation s’appuie sur des éléments de preuve réellement probants. N’étant pas dans les petits secrets du Kremlin, n’en déplaise à quelques individus stigmatisant sous couvert d’anonymat tous les «collabos» qui ne pensent pas comme eux, nous ne pouvons l’exclure. Mais cela semblerait assez crédible. Tout le monde espionne tout le monde. Il arrive au Dupuy-de-Lôme, le navire d’intelligence électronique (ELINT) de la Direction du Renseignement Militaire (DRM) français de croiser en mer noire, comme à des Mirage-F1CR de réaliser des missions de police du ciel dans les pays Baltes au ras des frontières russes, leurs précieux dispositifs de renseignement étant bien entendu désactivés pour l’occasion, lorsqu’ils se baladent du côté de Pskov ou du Golfe de Finlande… C’est le jeu, l’espace n’y fait pas exception.

Quoi qu’il en soit, Florence Parly a rapporté cette «rencontre spatiale» déjà relativement ancienne en enchaînant sur un discours à la fois extrêmement volontaire, ambitieux, annonçant que d’ici novembre prochain une équipe lui remettrait des propositions visant à jeter les bases d’une «stratégie spatiale de défense» pour la France. Evoquant les armes antisatellites, lasers et autres systèmes à énergie dirigée, la ministre a assuré qu’il faudrait compter avec la France. Ce dont on ne peut que se féliciter.

Sauf que tout cela reste assez flou. Il faudra compter sur nous, très bien. Mais comment ? Notre stratégie sera-t-elle uniquement défensive ? Durcissement de nos plateformes spatiales et de leurs systèmes de communication vis-à-vis des menaces cyber et des dispositifs de guerre électronique ? Sera-t-elle offensive ? Ames à énergie dirigée, missiles ASAT ? Offensive et défensive ? Quels programmes, avec quels budgets ? On attend avec impatience les propositions de l’équipe chargée de dégager une stratégie…

De même Florence Parly a annoncé le lancement «d’études» pour «réfléchir à ce que doit être [le] nouveau porte-avions» français. On est heureux d’apprendre que madame Parly et l’administration Macron n’excluent pas de donner un partenaire au Charles de Gaulle. Encore que le temps de construire un nouveau bâtiment ce dernier aura vraisemblablement déjà été retiré du service et qu’il faudrait donc déjà penser en termes de classe si l’on veut disposer de deux navires opérationnels. Mais là aussi, le flou s’impose. Quelles études ? Pour quel montant ? Nous avons déjà dépensé 214 millions d’euros dans des études portant sur un projet franco-britannique, qui n’a en définitive débouché sur rien. Va-t-on remettre ça ? Va-t-on capitaliser sur ces travaux ? Propulsion classique ou nucléaire permettant de maintenir la filière d’excellence française ? Pas un élément de réponse sur toutes ces questions. La France, puissance majeure et ne craignant pas de montrer la Russie du doigt se donnera, à l’avenir, les moyens de ses ambitions en matière de défense. Formidable. Pour les naïfs.

Effort budgétaire insuffisant, malaise social dans les armées : les déclarations de madame Parly, ses ambitions pour le futur, doivent être appréhendées dans ce cadre

Car pendant que madame Parly tire des plans sur la comète, elle ne s’exprime guère, curieusement, sur les récentes déclarations du Général Lecointre, chef d’Etat-major des armées (CEMA). Celui-ci, s’exprimant en juillet dernier à l’Assemblée nationale a souligné qu’en dépit des efforts budgétaires prévus par l’administration Macron, notre armée ne sera encore «qu’une armée de temps de paix» en 2025, exprimant des doutes sur la capacité de celle-ci à s’engager, comme aujourd’hui, sur plusieurs théâtres. Parallèlement le CEMA a mis en garde contre toute tentative de réforme du système de retraite des militaires, demandant le maintien du système de bonifications dont bénéficient les soldats sous contrat et réclamant aussi davantage d’équité. Bref, un discours tout à fait diplomate mais que n’aurait pas renié le général de Villiers… Effort budgétaire insuffisant, malaise social dans les armées : les déclarations de madame Parly, ses ambitions pour le futur, doivent être appréhendées dans ce cadre.

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