Le président américain a lancé, à la surprise générale, son idée d’un Conseil de paix. Bien loin de remplacer l’ONU, il s’agit, pour Karine Bechet, d’un instrument de soft power de poche, taillé pour être utilisé contre la Russie dans le conflit global que les Mondialistes mènent contre elle sur plusieurs fronts.
À peine l’idée lancée, Donald Trump a annoncé la fondation d’un Conseil de paix avec la signature à Davos de 19 pays « fondateurs » avec les États-Unis, à savoir l’Azerbaïdjan, l’Argentine, l’Arménie, le Bahreïn, la Bulgarie, la Hongrie, l’Indonésie, la Jordanie, le Kazakhstan, le Qatar, le Maroc, la Mongolie, les Émirats arabes unis, le Pakistan, le Paraguay, l’Arabie saoudite, la Turquie, l’Ouzbékistan et le Kosovo. Certains pays ont formellement refusé, comme la France, la Grèce ou l’Espagne.
Les États-Unis, bien que déclarant vouloir diriger l’hémisphère occidental, ont toutefois quelques difficultés avec la géographie de ce qu’ils considèrent comme leurs terres, et avaient indiqué la participation de la Belgique, au lieu de celle de la Biélorussie. La Belgique, qui n’avait pas donné son accord, a fait rectifier « l’erreur » en indiquant : « La Belgique n’a PAS signé le traité du Conseil de paix. Cette annonce est erronée. Nous souhaitons une réponse européenne commune et coordonnée. Comme de nombreux autres pays européens, nous avons des réserves quant à cette proposition. »
De son côté, la Russie... examine la question. Et la réserve est effectivement de mise ici.
Cet étrange Conseil de paix ressemble à s’y méprendre à un instrument de poche pour Trump, en particulier, et pour les Mondialistes en général. Le droit d’entrée est fixé à un milliard de dollars, un peu comme dans les clubs anglo-saxons très chics. Si vous ne payez pas votre cotisation, Trump personnellement vous exclut, puisqu’il s’est nommé premier président de ce Conseil et que les compétences du président sont pour le moins particulièrement étendues : le mandat de trois ans des « pays cotisants » est renouvelable — ou non — par le président, sauf opposition formalisée par « une majorité des deux tiers des États membres ». De plus, il exerce une influence déterminante sur le fonctionnement interne de l’instance en fixant les priorités de travail et en intervenant à chaque étape du processus décisionnel.
Bien loin d’une alternative à l’ONU, alors que Trump annonce que ce Conseil travaillera étroitement avec cette organisation, il s’agit d’une initiative privée, anti–systémique.
Comme l’affirme Rubio, le Secrétaire d’État américain : « Il ne s’agit pas seulement du Conseil de paix ; c'est un conseil d'action. À l’image du président Trump, qui est un président d'action. (...) Aujourd’hui marque le début d’une nouvelle ère et d’une nouvelle étape que nous estimons essentielles parce qu'elles constituent un modèle pour le reste du monde de ce qu'il est possible d'accomplir. »
Et le processus d’élargissement se poursuit. Par exemple, le Cambodge ou le Salvador ont rejoint le club privé. À ce jour, nous en sommes à 26.
Initialement, ce Conseil était prévu pour la reconstruction de Gaza, détruit par l’armée israélienne, avec l’aval des États-Unis. Mais finalement, la charte prévoit une compétence générale, puisqu’il est ainsi déterminé : « Le Conseil de paix est une organisation internationale qui vise à promouvoir la stabilité, à rétablir une gouvernance fiable et légitime et à garantir une paix durable. » Et Witkoff a d’ailleurs précisé que ce Conseil ne concernera pas que Gaza, mais aussi d’autres régions du monde.
Ce processus soulève plusieurs questions, si l’on se replace dans le cadre du conflit existentiel pour les Mondialistes, qui se déroule aujourd’hui. Le front primaire est bien le front ukrainien. Mais il n’est pas le seul et le front militaire n’est pas non plus l’unique lieu de combat entre les forces en cause.
Or, nous voyons une double partition se mettre en place, et entre les Européens de l’Est et de l’Ouest, et entre des « souverainistes trumpiens » ou non trumpiens que la Russie considère comme des partenaires privilégiés. En effet, le refus des pays de l’Europe de l’Ouest montre bien qu’il existe toujours une ligne de partage politique entre l’Est et l’Ouest européen. Certains réflexes existent encore dans nos vieux pays de l’Ouest, une survivance presque instinctive d’une grandeur passée (et perdue), mais qui oblige à mettre quelques freins. Et l’entrée dans le club de paix de Trump est un acte de soumission totale, qui fait tomber trop ouvertement le masque.
En ce sens, l’empressement de pays de l’espace post-soviétique, allant jusqu’à la Biélorussie et en passant par l’Asie centrale (l’Arménie ayant capitulé, sa position est logique), fait réfléchir. Même avant d’entrer en fonction, par sa simple création, ce Conseil de paix ressemble beaucoup à un des instruments de la doctrine du rollback, mise en œuvre lors de la Guerre froide, pour faire reculer l’influence de l’URSS à ses frontières, puis celle de Moscou à l’intérieur même de l’État.
L’influence américaine est très forte en Asie centrale, pays ayant fait partie et, pour la plupart, constitués par l’URSS dans leurs frontières actuelles. Ces pays ressortent de l’espace d’influence russe traditionnel. Or, nous voyons leur allégeance américaine très marquée et se renforcer.
Par ailleurs, les déclarations concernant le champ d’action de ce Conseil laissent entendre que Gaza n’est qu’un prétexte. Witkoff, en charge des négociations avec la Russie pour le front ukrainien, l’a ouvertement déclaré. Donc, qu’est-ce qui empêcherait une « œuvre de pacification » contre la Russie en Ukraine ?
Nous sommes bien dans du soft power, techniquement parfaitement maîtrisé par les Atlantistes. Le processus de négociation de paix en Ukraine bloque. Même la Russie déclare ouvertement le manque d’empressement des Américains à régler les questions « irritantes », qu’il s’agisse des propriétés diplomatiques russes spoliées aux États-Unis ou simplement de la restauration des vols réguliers. La question territoriale ne se règle pas et ne peut pas se régler. Formellement, c’est Zelensky qui refuse, mais, tenant compte de son absence totale d’autonomie politique, chacun comprendra qu’à Abou Dhabi, ce sont bien les Américains qui tiraient les ficelles de la marionnette ukrainienne.
Et le ministère russe des Affaires étrangères de rappeler que les Américains soutiennent cette guerre — toujours. Le démenti de la Maison Blanche, confirmant que le soutien américain aux fameuses « garanties de sécurité pour l’Ukraine » ne dépend en rien de l’acceptation ou du refus par Kiev de concessions territoriales, vient étayer ce constat.
Ce Conseil de paix pourrait parfaitement utiliser les « amis » de la Russie pour renforcer la pression internationale sur elle, qu’elle en fasse partie ou non. Si elle reste en dehors, au moins ne lui fournira-t-elle pas la légitimité dont ce mécanisme a cruellement besoin pour poursuivre son véritable but : mettre la Russie à genoux.
Et comme le porte-parole du Kremlin l’a affirmé au sujet de Trump en ce qui concerne ses rapports avec les Européens : « Les méthodes auxquelles il recourt ne correspondent pas vraiment à notre vision d'un monde multipolaire. Après tout, Trump est un partisan des solutions hâtives, comme on les appelle. Il prétend qu'il s'agit d'une solution par la force. Pour nous, c'est une solution qui consiste à se soumettre. Et ceux qui se soumettent continueront de se soumettre. L'essentiel est donc de ne pas tomber dans ce piège. »
L’ONU, objectivement, ne fonctionne pas dans cette crise majeure entre les Atlantistes et la Russie, puisqu’aucun compromis n’est possible. Le droit de veto de la Russie au Conseil de sécurité de l’ONU dérange. Les Mondialistes ont besoin de se doter d’un instrument sur mesure, qui puisse agir en dehors de ce qui reste des règles internationales. Quand le droit tombe, il ne reste que la force — quelle qu’en soit la forme.
Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.
