John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

Comptes offshores, corruption, népotisme : la routine fatigante de la Cour pénale internationale ?

Comptes offshores, corruption, népotisme : la routine fatigante de la Cour pénale internationale ?© Fabrizio Bensch Source: Reuters
Angelina Jolie et le procureur de la Cour pénale internationale (2003-2012) lors d'un gala baptisé «Cinéma pour la paix» le 13 février, 2013 (IMAGE D'ILLUSTRATION).

Pour l'historien John Laughland, le scandale lié à l'ancien patron de la CPI met à nu la faiblesse structurelle de cette instance internationale et risque de porter un coup fatal à l'idée même de juridiction universelle.

Certains médias mainstream se délectent des révélations sur les Paradise Papers publiées par le Consortium international des journalistes d'investigation. Malgré son nom, il s'agit en réalité d'un groupe de pression financé, entre autres, par George Soros, qui poursuit des buts ouvertement politiques en assurant la promotion de thèmes chers aux révolutionnaires colorés, comme «la corruption» ou «la responsabilité politique». En revanche, les révélations publiées par un autre consortium de journalistes d'investigation – des vrais, créé à l'initiative de Der Spiegel, l'hebdomadaire allemand de référence – passent largement inaperçues, à quelques exceptions honorables. 

Ce silence s'explique sans doute par le fait que ces révélations lèvent le voile sur la corruption et les abus de pouvoir commis par la Cour pénale internationale (CPI), l'instance supranationale créée en 2002 sous l'impulsion, entre autres, du World Federalist Movement (Mouvement fédéraliste mondial). Si les grands médias s'intéressent peu aux dizaines de milliers de courriels auxquels ce consortium a eu accès, c'est parce que les révélations montrent combien cette instance supranationale, que Soros & Cie ont toujours soutenue, est en réalité un violeur en série des principes juridiques les plus élémentaires.

Les documents montrent aussi comment Luis Moreno Ocampo a collaboré intensivement avec les gouvernements britannique et français pendant la guerre contre la Libye que ces deux pays avaient initiée 

Le consortium prend pour cible principale le premier procureur de la CPI, l'argentin Luis Moreno Ocampo.  Il est accusé d'avoir poursuivi «une politique criminelle», d'être coupable de corruption, tandis que son successeur, l'actuel procureur, Fatou Bensouda, aurait été son proche collaborateur et aurait menti sur leurs actions communes. Pour ne donner qu'un exemple, Luis Moreno Ocampo aurait encaissé 750 000 dollars en échange d'informations qui ont permis à une riche personnalité libyenne d'échapper aux accusations de crimes de guerre que préparait la CPI. Luis Moreno Ocampo aurait même un réseau de comptes offshore pour gérer – ou pour cacher – ses revenus.

Les documents montrent aussi comment Luis Moreno Ocampo a collaboré intensivement avec les gouvernements britannique et français pendant la guerre contre la Libye que ces deux pays avaient initiée. En effet, comme je l'ai moi-même souligné, Luis Moreno Ocampo s'est empressé à donner son plein soutien aux opérations militaires de l'OTAN, publiant son acte d'accusation à peine quelques semaines après le début du bombardement de la Libye et recevant peu après, tel un chef d'Etat, le dirigeant de l'opposition libyenne d'alors. Avec ces gestes, Luis Moreno Ocampo cautionnait le vrai but de la guerre contre la Libye, le changement de régime, un objectif qui ne sera avoué qu'à la fin des combats car il n'avait pas été légitimé par le Conseil de sécurité des Nations unies. Il a ainsi totalement négligé son devoir de neutralité et, par ses actes, il a soutenu une opération militaire dont les buts étaient illégaux du point de vue du droit international dont il était censé défendre le respect.

Luis Moreno Ocampo n'avait strictement aucun droit d'encourager quoi que ce soit en Côte d'Ivoire, et surtout pas l'incarcération d'un homme qui n'était accusé d'aucun crime 

Luis Moreno Ocampo n'était pas obsédé seulement par l'argent : il est devenu fasciné par Angelina Jolie, la star américaine qui, elle aussi, milite pour l'interventionnisme tous azimuts. C'est à elle que Luis Moreno Ocampo va demander son opinion en 2012 alors qu'il devait décider si oui ou non, il devait ouvrir une enquête sur Israël [Je vous laisse deviner la réponse de l'actrice]. Il a même essayé de l'utiliser  comme appât pour mettre la main sur le milicien ougandais, Joseph Kony, pour le compte des Américains : elle devait l'inviter à un dîner où il aurait été arrêté, sans doute pendant l'apéro.

Mais la révélation qui fait le plus froid dans le dos concerne l'ancien président de la Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo. Un courriel obtenu par le consortium daté le 11 avril 2011, montre comment Luis Moreno Ocampo a fait pression sur le gouvernement de la Côte d'Ivoire, par l'intermédiaire du gouvernement français dont les troupes venaient de renverser Laurent Gbagbo à Abidjan, pour le garder prisonnier. «Le procureur souhaite qu'Alassane Ouattara [le nouveau président] ne relâche pas Laurent Gbagbo», pour citer l'auteur du courriel, le fonctionnaire au Quai d'Orsay Stéphane Gomertz. Or, à cette époque, le procureur n'avait ouvert aucune instruction contre Laurent Gbagbo et il n'avait été saisi par aucune instance compétente pour le faire. Laurent Gbagbo était innocent aux yeux de son bureau. Luis Moreno Ocampo n'avait donc strictement aucun droit d'encourager quoi que ce soit en Côte d'Ivoire, et surtout pas l'incarcération d'un homme qui n'était accusé d'aucun crime. Son initiative relève de la plus pure politicisation de la justice, comme au bon vieux temps de Staline. 

L'impossibilité de garder les gardiens – car qui garderait ceux qui les gardent ? – montre la futilité absolue de cette tentative de soumettre le monde entier à une juridiction universelle

Nous pourrions nous attarder très longtemps sur les turpitudes de cet homme vaniteux et mégalomane mais cela risquerait de détourner l'attention de l'essentiel. Le cas de Luis Moreno Ocampo montre la faiblesse structurelle de ce tribunal, faiblesse sur laquelle que je ne cesse d'insister depuis des années. Elle est structurelle parce qu'une instance qui accorde l'immunité légale à ses propres fonctionnaires, mais qui la refuse aux chefs d'Etat qu'elle inculpe, ne peut pas ne pas tomber dans le piège de la plus vieille énigme de la philosophie politique: qui gardera les gardiens ?  L'impossibilité de garder les gardiens – car qui garderait ceux qui les gardent ? – montre la futilité absolue de cette tentative de soumettre le monde entier à une juridiction universelle.

Plusieurs pays membres de la Cour pénale internationale, notamment en Afrique, ont commencé à en tirer les conséquences. Voici quinze jours, fin octobre, le Burundi a dénoncé le traité de Rome instaurant la CPI. Ce pays n'est donc plus membre de la Cour et n'est donc plus soumis à sa juridiction. Animé visiblement par un pur esprit de vengeance, le bureau du procureur a immédiatement riposté en ouvrant une enquête sur des crimes qui auraient été commis par des ressortissants burundais à l'extérieur du pays, entre 2015 et 2017, pendant que le pays était encore sous la juridiction de la Cour. Décidément, Fatou Bensouda, qui a succédé à Louis Moreno Ocampo, ne craint pas le ridicule car la CPI a été créée pour juger essentiellement des crimes de guerre. Or, le Burundi est en paix depuis 2006. 

L'Afrique du Sud a annoncé son intention de suivre l'exemple du Burundi alors qu'en février dernier, l'Union africaine toute entière avait adopté «une stratégie de retrait collectif» de la CPI. Le «Burexit» va-t-il entraîner l'effondrement de cette CPI dont le budget s'élève à 145 millions d'euros par an et qui a déjà coûté plus d'un milliard de dollars ?  Au nom de la justice, il faut l'espérer. Que la Cour pénale internationale, une instance qui s'inscrit dans la droite ligne d'autres tribunaux bidons comme celui pour l'ex-Yougoslavie qui a commis exactement le même type d'abus, connaisse le même sort que la Chambre étoilée, de funeste mémoire, en Angleterre.

Du même auteur : L'Occident serait-il plus séduit par les idées de Lénine que les Russes il y a 100 ans ?

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