John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

L'Occident serait-il plus séduit par les idées de Lénine que les Russes il y a 100 ans ?

L'Occident serait-il plus séduit par les idées de Lénine que les Russes il y a 100 ans ?© Fabrizo Bensch Source: Reuters
Evocation de la révolution russe à Berlin le 7 novembre 2017.

Avec sa foi quasi aveugle en l'internationalisme, l'Occident contemporain semble beaucoup plus proche de l'idéologie bolchevique que la Russie, estime John Laughland.

Plusieurs commentateurs occidentaux ont ironisé sur la façon, selon eux ambiguë, dont la révolution russe a été commémorée en Russie.

Le correspondant à Moscou du Guardian, par exemple, a trouvé que les commémorations étaient «étouffées», les événements étant difficilement intégrables dans une vision glorieuse de l'histoire russe que le président Poutine souhaiterait mettre en avant au prix de toute honnêteté historique. Pire, un professeur d'histoire à l'Université de Londres a déploré l'ennui avec lequel les Russes d'aujourd'hui tournent le dos à «une ère d'espoir euphorique».  Toujours dans le Guardian, le chroniqueur Paul Mason a annoncé fièrement qu'il célébrerait l'anniversaire de la révolution russe car celle-ci représentait «une intervention des masses dans l'Histoire» qui n'aurait «dégénéré» qu'au début des années 1920. 

Ce genre de commentaire, très fréquent en Occident, commet plusieurs erreurs historiques. L'idée selon laquelle le président Poutine ne permettrait qu'une vision glorieuse de l'histoire russe est dérisoire. Il vient d'inaugurer un «mur du chagrin» au centre de Moscou en mémoire des innombrables souffrances subies lors de la période communiste. Poutine a déclaré dans son discours que le but de cette inauguration était précisément de promouvoir la mémoire de ces temps terribles et de ses victimes. «Ce terrible passé ne peut être effacé de la mémoire nationale», a-t-il souligné.

La guerre civile qui suivit la révolution, et dans laquelle huit millions de Russes trouvèrent la mort, fut partie intégrante du projet révolutionnaire

Ceux qui évoquent «une ère d'espoir» ou le rôle des masses populaires pour applaudir la révolution russe ne parlent pas en historiens, ce qu'ils prétendent être, mais en idéologues. Plus encore que la révolution française, la révolution russe fut l'œuvre d'une petite poignée de conspirateurs extrémistes.  Aidés, certes, par la faiblesse de l'empereur, par le désarroi créé par son abdication, par l'épuisement d'une nation saignée à blanc par la guerre, par les rivalités et le manque de scrupule des dirigeants «bourgeois» issus de la révolution de février. La révolution d'Octobre n'aurait néanmoins jamais eu lieu sans la brutalité de Lénine et de sa bande. 

Pire, la guerre civile qui suivit la révolution, et dans laquelle huit millions de Russes trouvèrent la mort, fut partie intégrante du projet révolutionnaire. Selon Lénine, «une révolution sans pelotons d'exécution n'a pas de sens». Comme le rappelle à juste titre l'historien serbe Srdja Trifkovic, un des bourreaux principaux, le tchékiste letton Martin Latsis, ordonnait à ses hommes de ne pas chercher à savoir si une personne était responsable ou pas de sédition anti-communiste : «Demandez-lui plutôt quelle est sa classe, sa profession, son éducation.  Voilà les questions qui détermineront le sort de l'accusé.» Autrement dit, il fallait tuer le plus grand nombre possible d'«ennemis de classe». Georges Zinoviev dit en 1918 que les Rouges étaient soutenus par 90 millions de Russes – «quant aux autres, il faut les annihiler». Considérer un tel programme de massacres systématiques d'une partie de la population pour une irruption des masses dans l'histoire est grotesque.

Partout où, aujourd'hui, éclate une révolution, elle est accueillie avec bienveillance par la droite comme par la gauche en Occident : en Ukraine, en Syrie, en Catalogne et ailleurs

Il est étonnant de constater à quel point la vision trotskiste de la révolution bolchévique reste monnaie courante en Occident. Selon cette vision, la révolution était pure dans ses origines mais elle aurait été détournée par Staline après la mort de Lénine. Il est de notoriété publique que les autorités impériales allemandes ont permis le transport de Lénine vers la Russie pour renverser Kerenski qui, lui, voulait continuer la guerre aux côtés des alliés.  Churchill comparera cette opération allemande à la décision d'empoisonner les réserves en eau d'une ville assiégée. Mais cette image vaut aussi pour la riposte de Staline, forçant Trotski à s'exiler en 1929. L'influence de cette star de la révolution en Occident n'a jamais diminué depuis en Occident, et le trotskisme continue à nourrir, aujourd'hui encore, divers courants de pensée y compris les plus influents.

Plusieurs thèses bolchéviques ont, en effet, quitté leur ancienne demeure soviétique pour s'installer en Occident. Parmi celles-ci, la plus influente est sans doute la croyance en la révolution en tant que telle.  Partout où, aujourd'hui, éclate une révolution, elle est accueillie avec bienveillance par la droite comme par la gauche en Occident : en Ukraine, en Syrie, en Catalogne et ailleurs. Jamais les principes conservateurs, comme celui de l'autorité de l'Etat, et encore moins la tradition ou les vertus de la continuité ne sont défendus. L'enseignement du très grand philosophe conservateur Edmund Burke, qui a épinglé la révolution française dès 1790 en soulignant l'importance de la réforme lente et les dangers de la rupture violente, est oublié. Sauf par le président Poutine qui, lui, affirme ouvertement qu'il eût été préférable de réformer la Russie doucement en 1917 et plutôt que de la plonger dans le chaos.

Pour l'Union européenne comme pour Lénine, le nationalisme, c'est la guerre

Autre croyance fondamentale en Occident aujourd'hui: la doctrine du dépérissement de l'Etat.  Lénine écrit en 1917: «Tant que l'Etat existe, il n'y aura pas de liberté. Quand il y aura la liberté, il n'y aura plus d'Etat.» L'Etat avait pour lui vocation à disparaître pour permettre l'unification de l'humanité. Son quasi-homonyme, John Lennon, ne dira pas autre chose quand, en 1971, il chantera : «Imagine qu'il n'y a aucun pays, [...] imagine tous les gens vivant leurs vies en paix.» Le message de Lennon, qui n'était qu'une vulgarisation de celle de Lénine, a totalement pénétré une pensée occidentale qui a été profondément imprégnée par l'idéologie révolutionnaire dès les années soixante. 

La trinité des dogmes communistes se voit complétée avec la croyance en l'internationalisme. Celui-ci fut le mot d'ordre par excellence du régime soviétique. Pour Lénine, en effet, la révolution ne devait pas être russe mais mondiale. Aujourd'hui, en Occident, tout ce qui est international est bon, tandis que tout ce qui est national est mauvais, considéré comme un retour en arrière vers un passé étriqué et ringard. Pour l'Union européenne comme pour Lénine, le nationalisme, c'est la guerre. En ce centième anniversaire de la révolution bolchévique, il n'est guère exagéré de constater sa victoire idéologique totale... en dehors de Russie.

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