Conflit social en Guyane : «Il faut donner un carton rouge au plan gouvernemental»

Conflit social en Guyane : «Il faut donner un carton rouge au plan gouvernemental»© Jacques DEMARTHON Source: AFP
Bernard Cazeneuve parle à la presse du plan d'urgence pour la Guyane entouré du ministre de l'Intérieur Matthias Fekl, de celui de l'Aménagement du territoire Jean-Michel Baylet, de celui de la Justice Jean-Jacques Urvoas et de la secrétaire d'Etat chargée des Outre-mer Ericka Bareigts.

Pour le porte-parole du Parti communiste français Olivier Dartigolles, le gouvernement «ne prend toujours pas la pleine mesure de la situation» et du conflit social en Guyane. Il revient sur les manquements du plan d'urgence qu'il juge «insuffisant».

RT France : Quinze jours de mobilisation, une grève générale, l'ensemble des corps de métier soudés, ce conflit social est exceptionnel. Etes-vous surpris par l'ampleur de ce mouvement social ?

Olivier Dartigolles (O. D.) : C’est un mouvement social très fort. La dernière journée de mobilisation à Kourou a montré combien ce mouvement va crescendo. Il rassemble l'ensemble de la société : les syndicats, les forces vives, la jeunesse, les élus locaux. Je crois que le gouvernement ne prend toujours pas la pleine mesure de la situation. J'avais demandé la semaine dernière que le Premier ministre en personne puisse aller en Guyane. La secrétaire d'Etat a présenté ses excuses aux Guyanais mais dans le même temps on voit bien que les moyens avancés aujourd'hui par l'Etat sont beaucoup trop faibles et ne prennent pas en juste considération l'urgence sociale et ce qui s'exprime en ce moment en Guyane – mais aussi dans l'ensemble du territoire ultra-marin. La situation vécue aujourd'hui en Guyane est malheureusement aussi celle vécue par les autres territoires d'outre-mer.

Quand vous êtes capables de donner 41 milliards d'euros au patronat sans aucune contrepartie en terme d'emploi via le pacte de responsabilité CICE, il y a la possibilité de répondre au niveau des attentes et des besoins de la Guyane

RT France : A l'instar des collectifs, la réaction du gouvernement et le plan d'urgence d'un milliard d'euros débloqué ne sont donc pour vous pas satisfaisants ?

O. D. : Le gouvernement s'est mal comporté dès le début en laissant passer trop de temps, en ne prenant pas en considération ce mouvement. Le déplacement des deux ministres n'a pas réglé la situation, tout simplement parce qu'un milliard d'euros c'est bien évidemment insuffisant. Le mouvement social en Guyane chiffre a plus de 2 milliards et demi un plan d'urgence. Or notre pays est totalement en capacité d'y répondre. Quand vous êtes capables de donner 41 milliards d'euros au patronat sans aucune contrepartie en terme d'emploi via le pacte de responsabilité CICE, il y a la possibilité de répondre au niveau des attentes et des besoins de la Guyane. Le 5 avril, le centre spatial de Kourou a été occupé par les manifestants. C'est un lieu symbolique de la fracture territoriale et sociale en Guyane. Ce centre spatial lance des fusées alors que des milliers de Guyanais n'ont pas accès à l'électricité et au téléphone. Dans ce territoire, on peut envoyer des fusées dans l'espace et ne pas répondre aux besoins essentiels de la population. Ce mouvement social a permis de révéler à ceux qui sous-estiment la situation les énormes besoins en développement.

Pour un territoire aussi vaste que l'Autriche, il n'y a que trois hôpitaux, tous sur le littoral

Dans la réponse du gouvernement, il y a par exemple une sous-estimation très grave des besoins en terme d'éducation. Il faut se rendre compte que la deuxième ville du pays, qui est Saint-Laurent du Maroni, n'a pas de pôle universitaire. 40% des jeunes en Guyane aujourd'hui au chômage. Il y a énormément de déscolarisation chez les 13-14 ans. La mission locale sur ce territoire est totalement exsangue. Il n'y a aucune proposition du gouvernement sur la petite enfance. Si on prend les questions en terme d'emploi, de lutte contre la précarité, de la situation des jeunes, il faudrait un véritable plan d'urgence pour répondre à l'urgence sociale. Sans oublier la fracture territoriale. Il faut vraiment donner un carton rouge au plan gouvernemental concernant le développement des infrastructures. Cela fait 70 ans que les Guyanais demandent une route qui va de l'est à l'ouest pour relier le littoral aux villes les plus éloignées frontalières du Surinam. Vous avez aujourd'hui sur 260 000 habitants, 94 000 personnes qui n'ont pas d'accès à l'énergie. Pour un territoire aussi vaste que l'Autriche, il n'y a que trois hôpitaux, tous sur le littoral. Je pourrais démultiplier les exemples. Il y a 50 ans de retard.

On peut voir cohabiter le nec plus ultra de l'innovation avec des inégalités et des souffrances sociales d'un autre temps

Les politiques qui ont été menées n'ont pas répondu aux besoins de développement. Or, les populations savent comment faire. Il faut faire évoluer les institutions, pour permettre aux Guyanais et aux autres Ultramarins de formuler et de mettre en oeuvre eux-mêmes des projets de développement. C'est très important. Aujourd’hui, il y a une forme de colonialisme rampant. On construit un centre spatial, on profite de la richesse et du rayonnement produits par cette activité, mais de l'autre côté, la vie est extrêmement chère et les gens n'y arrivent plus. On peut voir cohabiter le nec plus ultra de l'innovation avec des inégalités et des souffrances sociales d'un autre temps, du siècle passé.

Il faut donner les clés de l'avenir aux populations des territoire d'outre-mer

RT France : La mobilisation était au départ entièrement tournée autour de revendications sociales. La question de faire changer le statut de la Guyane pour un statut permettant plus d'autonomie a émergé. Vous soutenez également cette attente ?

O. D. : Nous pensons véritablement que la réponse institutionnelle et territoriale doit évoluer pour permettre aux Ultramarins, à leurs représentants, aux élus locaux, de mettre en place leurs propres projets de développement. L'Etat doit être là pour assurer les moyens, notamment avec une enveloppe budgétaire qui permette enfin le décollage économique de ce territoire et la création d'infrastructures de santé et d'éducation. La manière d'organiser cela doit être bien plus sous la maîtrise et la responsabilité des populations, qui sont les principales concernées. Il faut donner les clés de l'avenir aux populations des territoire d'outre-mer.

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