Le Mexique est-il dos au mur après le décret de Donald Trump ?

Le Mexique est-il dos au mur après le décret de Donald Trump ? © Jorge Duenes Source: Reuters
Les gens parlent à leurs proches qui sont de l'autre côté du mur entre le Mexique et les Etats-Unis

L’administration de Trump est déterminée à construire un mur à la frontière avec le Mexique. Jorge Castaneda, ancien ministre des Affaires étrangères du Mexique, explique pourquoi cela ne fera que rendre la situation plus dangereuse.

RT : La construction du mur à la frontière mexicano-américaine suscite beaucoup de polémiques et de discordes. En Russie par exemple, les murs sont un élément habituel de l’infrastructure aux frontières. Pourquoi donc une telle agitation ?  

Jorge Castañeda (J. C.) : Tout d’abord, c’est très symbolique. Ensuite, cela va avoir une influence directe sur beaucoup de choses au Mexique. Pour préciser, depuis 130 ans, c’était une frontière plus ou moins fixe. Elle existe depuis 200 ans déjà et il n’y a jamais eu de mur. En 1994, Bill Clinton a construit une partie du mur, George W. Bush et Barack Obama en ont édifié une partie chacun aussi et, maintenant, Donald Trump veut le terminer. D'un point de vue symbolique, c’est très négatif, comme le mur de Berlin pour l’Union soviétique, ou pour l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest à l’époque. Ce n’est pas un geste sympathique.    

RT : La frontière ne doit-elle pas être bien sécurisée et contrôlée ?

J. C. : Le fait est que les gens pouvaient se déplacer librement avec ou sans documents depuis la fin du XIXe siècle. Et si vous voulez tout changer d'un coup, il y aura des conséquences, c’est pourquoi les gens sont préoccupés au Mexique et en Amérique centrale. 

Barack Obama n’est pas allé si loin que Donald Trump, qui a inventé une nouvelle catégorie de gens «pouvant être accusés de crime»

RT : Certains éléments de cette politique ont déjà été appliqués par Barack Obama, qui n’a pas eu de problème à expulser plus de deux millions de Mexicains pendant ses huit années au pouvoir. Pourquoi observe-t-on une telle réaction aux actions de Donald Trump ?

J. C. : Il est vrai que Barack Obama a déporté en masse au cours des cinq dernières années de sa présidence. Mais il n’est pas allé aussi loin que Donald Trump, qui a inventé dans son décret une nouvelle catégorie de gens «pouvant être accusés de crime».

Que veut dire cette formule ? Qu'on peut accuser ces gens, ou les juger, ou même les condamner ? C’est une recette pour perquisitionner partout aux Etats-Unis, [pour arrêter] les gens qui ressemblent à des étrangers – mais vous ne pouvez jamais être sûrs qu’ils sont étrangers avant de leur demander leurs justificatifs. Et vous aller demander les papiers de qui ? De ceux qui ressemblent à des Mexicains ? C’est répréhensible. Inventer ces nouvelles catégories légales, essayer de les déporter, considérer l’entrée aux Etats-Unis sans papiers comme une infraction qui peut causer une expulsion ou justifier une accusation – tout cela va provoquer du ressentiment envers les Etats-Unis, non seulement au Mexique mais partout en Amérique centrale.             

RT : Toutefois, il faut reconnaître que les Etats-Unis sont un véritable Etat de droit, et…

J. C. : Si c’est un Etat de droit, comment est-il possible que 12 millions de personnes, dont six millions sont Mexicains, n’aient pas de documents ? Comment peut-on l’expliquer ?

L’hypocrisie américaine ne connaît pas de limites. Ils ont permis aux étrangers du monde entier de venir aux Etats-Unis sans droits et sans papiers, afin de pouvoir leur payer des salaires inférieurs – leur position a été l'opposée de l'actuelle pendant des décennies.

La construction du mur ne fera qu’augmenter les dépenses et rendre la situation plus dangereuse

RT : Donald Trump serait d’accord avec vous, car il veut justement mettre fin à tout cela et s'assurer que toute personne entrant dans le pays ait des documents appropriés. Cette approche serait donc incorrecte ? 

J. C. : C’est que cela ne va pas résoudre le problème. La construction du mur ne fera qu’augmenter les dépenses et rendre la situation plus dangereuse. En outre, cela va attirer la criminalité organisée, comme ce fut le cas en 1994, quand Bill Clinton a pris la même décision. Les gens vont continuer à faire exactement la même chose.

RT : Si Donald Trump continue à réaliser ses projets, quelles mesures le Mexique peut-il prendre en guise de réponse ?

J. C. : Nous étions en étroite collaboration avec les Etats-Unis sur un certain nombre de points. Je ne les approuve pas tous, mais, du moins le Mexique a fait le sale travail du contrôle du trafic des stupéfiants. Outre cela, on retenait le flux migratoire qui allait de l’Amérique centrale aux Etats-Unis.  Pourquoi devons nous fermer notre frontière pour empêcher les migrants de passer ? En outre, nous avons beaucoup fait en matière de sécurité depuis le 11 septembre et je vous assure qu’il n’y a eu aucune tentative d’attaque terroriste pour laquelle le territoire mexicain aurait constitué une étape intermédiaire.

On peut collaborer avec un pays ami, pas avec un ennemi ou un adversaire. Pourquoi donc agir ainsi, si c’est tellement coûteux, et que cela n’est pas dans nos intérêts ?

A quoi bon faire le sale travail pour un gouvernement qui veut construire un mur afin d'empêcher nos gens d’entrer dans son pays ?

RT : Ne croyez-vous pas que le Mexique a des obligations plus larges, et qu’il ne doit pas utiliser ce problème migratoire comme outil de marchandage?

J. C. : Il s’agit justement de ne pas dépenser trop de ressources financières et humaines pour assurer que la frontière avec les Etats-Unis soit fermée. Par exemple, notre frontière avec le Guatemala a toujours été ouverte et, tout à coup, nous fermons la frontière pour faire le sale travail au lieu des Américains. A quoi bon le faire en faveur d'un gouvernement qui veut construire un mur pour empêcher nos gens d’entrer dans son pays ? Cela n'a aucun sens.

RT : Qu'un pays plus faible crée des problèmes à un puissant voisin afin de demander des concessions, pensez vous que c’est là une bonne stratégie de négociations face à une personne comme Donald Trump ? 

J. C. : Donald Trump a enclenché cette dynamique qui ne laisse pas d’autre choix, lorsqu'il y a une situation asymétrique comme c'est le cas entre les Etats-Unis et le Mexique. Si vous commencez à construire un mur et à expulser les gens, si vous vous retirez de l’ALENA et essayez de persuader les entreprises américaines qui se trouvent sur notre territoire de ne pas investir au Mexique, etc. évidemment, vous ne laissez pas beaucoup de choix à un pays plus faible. Une première possibilité serait de faire le mort et d'obéir à tout ce que disent les Américains. Une autre est de riposter, en utilisant les instruments dont vous disposez. Ces derniers sont toujours asymétriques, mais il ne faut pas les négliger.       

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