Expert chinois : «Les Etats-Unis ne sont pas prêts à une longue confrontation avec la Chine»

Expert chinois : «Les Etats-Unis ne sont pas prêts à une longue confrontation avec la Chine»
Ho-Fung Hung, expert chinois

Promettant d'adopter une position ferme envers Pékin, le président américain l'a taxé de «manipulateur de devises» qui «vole» les emplois américains. Va-t-il mettre à exécution ses menaces contre la Chine ? L’expert Ho-Fung Hung donne son avis.

RT : En réponse à la promesse de Donald Trump d'imposer des tarifs douaniers écrasants, Pékin menace de limiter les ventes de Boeing et d'iPhones. Les Américains peuvent-ils se permettre d'introduire des sanctions ?

H. H. : Beaucoup de gens s’inquiètent de la possibilité de voir Trump imposer des barrières douanières et des sanctions commerciales à la Chine, celle-ci pouvant riposter et compliquer la vie des entreprises américaines présentes sur place. Il faut voir cela dans un temps plus long. Par exemple, la Chambre américaine de commerce en Chine a publié il y a peu, en 2016, un rapport qui démontre que les entreprises américaines avaient déjà fait preuve de leur frustration face à la situation, arguant que la concurrence entre elles et les régulateurs et sociétés d'Etat chinoises n'était pas équitable, et qu'une grande partie d'entre elles envisageaient déjà de quitter le pays... C'était donc déjà le cas avant l’élection.

Si cela dégénère en fin de compte en un conflit ouvert, tout le monde va perdre, et tout le monde le sait. Washington le sait, Pékin aussi.

RT : Intégration économique et interdépendance, comme le montre l’histoire, ne veulent pas toujours dire paix. Croyez-vous que la situation actuelle entre la Chine et les Etats-Unis puisse dégénérer en un conflit réel ?

H. H. : C'est ce qui préoccupe beaucoup de gens partout dans le monde. Je n'ai pas d'inquiétude par rapport au côté commercial du conflit, parce qu'il s'agit d'emplois, d'économie, de croissance économique. Si cela dégénère en fin de compte en un conflit ouvert, tout le monde va perdre, et tout le monde le sait. Washington le sait, Pékin aussi. En ce qui concerne ces problèmes économiques, je suis plutôt optimiste et je crois qu'ils seront résolus de manière économique. Ce qui m’inquiète malgré tout, c'est la situation en mer de Chine méridionale, qui dépasse l’économie –  il s’agit de géopolitique. Les Etats-Unis ont une volonté très claire de maintenir la voie du commerce en mer de Chine méridionale ouverte à tout le monde et ils sont en train de renforcer leur présence militaire dans la région, alors que la Chine, dans le même temps, perçoit ces revendications territoriales au sujet de la mer de Chine méridionale comme une sorte d’intérêt fondamental. Il apparaît peu aisé pour n'importe quel dirigeant en Chine de faire marche arrière sur les prétentions actuelles de souveraineté en mer de Chine. Ces espaces maritimes et ces îles sont les raisons qui pourraient potentiellement donner lieu à un conflit. Il en existe une réelle possibilité.

Les médias officiels chinois prêtent beaucoup d'attention à ne pas accuser directement la nouvelle administration, lui reprochant seulement de ne pas avoir beaucoup d'expérience

RT : Donald Trump a récemment eu une discussion controversée avec la présidente de Taïwan – mettant à l'épreuve la politique d'une seule Chine. A quel genre de vengeance peut-on s'attendre de la part de la Chine ?

H. H. : Je crois que le côté rationnel des dirigeants chinois leur permettra d'éviter une confrontation directe avec l'administration Trump, avec Washington. En ce qui concerne cet appel téléphonique controversé entre le président Trump et la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen, si l'on regarde ce qu'écrivent les médias officiels chinois, ils sont critiques par rapport à l'administration Trump, mais accusent principalement la partie taïwanaise. Ils font très attention à ne pas accuser directement la nouvelle administration, lui reprochant seulement de ne pas avoir beaucoup d'expérience et laissant entendre que c'est la partie taïwanaise qui profite du manque d'expérience du nouveau président –  ils cherchent à maintenir le dialogue, et avoir un canal ouvert pour les négociations.

RT : Des voisins de la Chine comme le Japon et la Corée du Sud dépendent, pour leur protection, de l’armée américaine. Donald Trump a remis en cause ce «parapluie de sécurité». Ces alliés sont-ils un atout ou plutôt un fardeau pour l’Amérique ?

H. H. : Lors de sa campagne, Donald Trump expliquait qu'il fallait rendre les alliés américains comme le Japon plus responsables, plutôt que laisser les Etats-Unis faire tout le travail. En fin de compte, le gouvernement actuel de Shinzo Abe au Japon est content de l'entendre, parce que le Japon est en train de devenir une nation souveraine, avec une force militaire à part entière. Certaines voix s'élèvent pour dire qu'il s'agit plutôt d'une militarisation. Si les Etats-Unis donnent au Japon le feu vert pour prendre plus de responsabilités militaires dans les problèmes en mer de Chine méridionale ou sur d'autres sujets, le Japon aurait ainsi une chance de développer encore plus ses capacités militaires. Le pays a déjà renforcé sa coopération avec d'autres pays de la région et a exprimé de façon plus active ses préoccupations concernant la situation en mer de Chine méridionale. L'un des résultats des premiers mois de l'administration Trump sera que la situation en mer de Chine méridionale et dans la zone Asie-Pacifique passera de rivalité sino-américaine en rivalités entre le Japon, Taiwan, l'Australie, l’Inde, la Chine...

La Chine doit donc au moins garder la face, faire croire que le gouvernement chinois fait du bon travail pour défendre ses revendications territoriales

RT : S’il n’y a pas de conflit entre l’Amérique et la Chine, comme beaucoup le prédisent, et le rôle militaire américain dans la zone Asie-Pacifique s'atténue lentement, en quoi cela pourrait-il changer les ambitions de la Chine dans la région ?

H. H. : Je pense que le calcul de la Chine sera semblable à celui des Etats-Unis : équilibrer ses intérêts géopolitiques et ses intérêts économiques. L'équilibre qu'ils ont à atteindre est délicat, parce qu'en matière de géopolitique, si les dirigeants chinois défendent avec laxisme leurs revendications territoriales en mer de Chine méridionale et dans l'ensemble de la région, des factions au sein du parti et de l’opinion populaire en Chine auront une réaction brutale et ceux qui sont au pouvoir auront des soucis. Du point de vue géopolitique, la Chine doit donc au moins garder la face, faire croire que le gouvernement chinois fait du bon travail pour défendre ses revendications territoriales. Mais en même temps, tout type de conflit ou perspective de conflit, toute prévision du conflit peut se répercuter sur l'économie, parce que l'économie chinoise n'est pas si performante maintenant. Elle se trouve dans une sorte de ralentissement prolongé ; les marchés financiers ne sont pas stables et il y a une fuite des capitaux. Si donc cette posture guerrière et cette apparence continuent de se renforcer, cela empiétera sur l'économie. 

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