Trump et l'atout Taïwan

Trump et l'atout Taïwan© Shannon Stapleton Source: Reuters
Donald Trump

Donald Trump chercherait-il à utiliser Taïwan comme monnaie d'échange pour arriver à un accord global avec la Chine. Une telle stratégie peut-elle réussir ? L'analyse de l'expert en géopolitique Pepe Escobar permet d'y voir plus clair.

Le nouveau président Donald Trump a-t-il transformé une conversation téléphonique de dix minutes avec le président taïwanais en un missile Hellfire, faisant disparaître en un instant la politique américaine de la «Chine unique» ? Certainement pas.

Il s’agit d’une devinette à l’intérieur d’une énigme. Commençons par une interprétation raisonnable, telle que publiée dans un rapport de l’Académie nationale de développement et de stratégie à l’Université Renmin de Pékin, et qui conseille depuis trois ans les dirigeants chinois.

L'économie et surtout l'industrie manufacturière chinoises font que les Etats-Unis n'ont plus cette grandeur d'avant

Yang Qijing, auteur du rapport, n'y va pas par quatre chemins : «Ce qui n'est pas dit derrière ce "Rendre sa grandeur à l'Amérique", c'est que l'économie et surtout l'industrie manufacturière chinoises font que les Etats-Unis n'ont plus cette grandeur d'avant... On ne devrait donc pas remettre en question [la détermination de] l'administration de Donald Trump à mobiliser toutes les ressources politiques, économiques et militaires afin de protéger et de promouvoir les intérêts économiques américains, ou même en faire sa première priorité.»

En un mot, Taïwan servira de monnaie d'échange à Donald Trump pour arriver à un accord global avec la Chine.

Passons maintenant à l'interprétation, plus radicale, exprimée par The Global Times qui, dans un style populaire et sans grande retenue, se permet toujours de formuler ouvertement ce dont les dirigeants chinois discutent à huis clos.

Un éditorial avec des airs de la série Les Sopranos proclame : «Pékin ne se fera jamais à une existence ignoble, payant pour le racket de protection. Le décalage de forces entre la Chine et les Etats-Unis est désormais le plus faible de l’histoire. Quelle raison avons-nous pour accepter un accord extrêmement injuste et humiliant avec Donald Trump ?»

Est-ce de l’orgueil – comme dans ce «décalage le plus faible de l’histoire» ? Pas vraiment. The Global Times propose une manœuvre à la Sun Tzu. La Chine «doit oser faire des mouvements par surprise et créer un nouveau mode de relations avec les Etats-Unis - alors que vous jouez à votre jeu, je joue au mien.»

ll faut donc s'attendre à ce que le président chinois Xi Jinping commencer à jouer à un niveau entièrement différent.

Donald Trump a commis l'erreur stratégique de mettre toutes ses cartes sur la table

Le sens de la «Chine unique»

Donald Trump a récemment commis sur Fox News l'erreur stratégique de mettre toutes ses cartes sur la table, en avouant : «Je comprends très bien la politique de la "Chine unique", mais je ne sais pas pourquoi il faut être bloqué par cette politique, à moins que l'on ne conclue un accord avec la Chine sur d'autres sujets, y compris le commerce.»

Pékin a donc dûment reçu le message : c'est officiel, Taïwan est maintenant la monnaie d'échange.

Donald Trump a ajouté : «Nous sommes gravement touchés par la Chine à cause de leur dévaluation, à cause du fait qu'ils imposent d'importantes taxes aux frontières, alors que nous n'en imposons pas, qu'elle construit une énorme forteresse en pleine mer de Chine méridionale, ce qu'elle ne devrait pas faire, et, franchement, parce qu'elle ne nous aide pas du tout aves la Corée du Nord.»

Donald Trump pourrait avoir tort sur ces trois questions. Pékin ne veut pas d'une plus grande dévaluation du yuan mais cherche son appréciation. Les conflits en mer de Chine du Sud seront finalement résolus dans le cadre de l’ASEAN, comme le font déjà comprendre, par exemple, les Philippines et la Malaisie. Rien ne peut être fait pour la Corée du Nord sans la fin réelle et formelle de la guerre de Corée, dont le traité doit être signé entre Washington et Pyongyang.

Au moins, Donald Trump a dévié de son ton accusatoire en nommant le «vieil ami» de Xi Jinping Terry Branstad nouvel ambassadeur américain en Chine.

Ce que Donald Trump essaie apparemment de faire c'est de faire chavirer ce navire qui est mal à l'aise

Les conseillers du président devraient, en parallèle, l'informer de ce que la «Chine unique» signifie pour Pékin. C'est la première pierre de l’unité nationale, qui englobe la souveraineté et l’intégrité territoriale - pour résumer, le Saint-Graal. Même si Washington reconnaît la «Chine unique» depuis 1979 – avec Pékin comme «seul gouvernement légitime » de la Chine – sa position demeure extrêmement ambiguë concernant le statut politique de Taïwan.

Pour Washington, Taïwan n’est pas un Etat. Qu’est-ce alors ? Cela reste «indéterminé», laissant ainsi entendre que Washington n’admet pas vraiment que Taïwan fasse partie de la Chine. Washington entretient des relations avec un gouvernement – à Taipei – qui n’est pas officiellement reconnu, qui a un statut «indéterminé».

Ce que Donald Trump tente, apparemment, c'est de faire chavirer ce navire qui est mal à l'aise. Eh bien, feu le petit timonier Deng Xiaoping avait très clairement indiqué que l'étape couronnant la fin du «siècle des humiliations» après la rétrocession de Hong Kong et Macao dans les années 1990 serait le retour de Taïwan, dans une sorte d'arrangement «un pays, trois systèmes », d'ici à 2040.

Suivre la chaîne logistique mondiale

«La monnaie d’échange» Taïwan est entrée dans la mêlée géopolitique après la promesse électorale de Donald Trump de ramener des emplois aux Etats-Unis, une promesse sur laquelle il est extrêmement difficile de revenir. Selon les estimations de l'Economic Policy Institute basé aux Etats-Unis, le pays a perdu 5 millions d'emplois industriels entre 2000 et 2014. En un mot, ce sont les «dommages collatéraux» de chaînes logistiques flexibles fonctionnant dans une mondialisation turbocompressée.

Donald Trump ne peut se permettre une guerre commerciale avec la Chine

Un rapport publié par le Nikkei Asian Review a révélé comment la chaîne logistique d'Apple à Taïwan s’inquiètait que Donald Trump puisse insister pour que plus de composants d'iPhone soient fabriqués aux USA. Cela va inévitablement faire plus que doubler le coût de fabrication. Sans mentionner le fait que les Etats-Unis n'ont pas les infrastructures nécessaires et les travailleurs compétents, comme l'a déclaré il y a un an le Pdg d’Apple Tim Cook dans [l'émission] 60 Minutes. Le seul moyen de s'en sortir ? Que Donald Trump ordonne au gouvernement américain de subventionner les entreprises nationales.

La dure réalité est que Donald Trump ne peut se permettre une guerre commerciale avec la Chine. Sa promesse électorale d'imposer un taxe de 45% sur les produits fabriqués en Chine n'est que pure rhétorique. Et, même si cela se produisait, Pékin n'y verrait pas une catastrophe.

Ce qui fait avancer Xi Jinping – la complexe modification du modèle chinois d’exportation – est centré autour de l'augmentation des dépenses des consommateurs chinois, du développement d'un énorme marché intérieur. Les coûts de production de la Chine sont en hausse ? Les usines chinoises sont délocalisées partout en Asie du sud-est et plus loin vers l’Afrique ? Pas de problème, la Chine se déplace sans relâche vers le haut de la chaîne de la valeur ajoutée – il suffit, par exemple, de voir l'offensive de Huawei sur le marché des téléphones mobiles de luxe. Même si Donald Trump imposait des tarifs supplémentaires sur les produits manufacturés par la Chine, les consommateurs de par le monde n'en seraient pas gênés.

La Chine va voir sa croissance se poursuivre quoi qu'il arrive. Bloomberg estime qu’avec une croissance du PIB de 6,7 %, équivalente à 730 milliards de dollars, la Chine s'est ajoutée en 2016 «des Pays-Bas»; et avec une croissance projetée de 6,4 % pour l’année prochaine, elle va s'ajouter plus qu'«une Suisse».

L'important économiste de la Deutsche Bank Zhiwei Zhang l'a bien estimé, en termes de valeur ajoutée : la Chine ne représente que 16% du déficit américain, devançant légèrement le Japon et l’Allemagne. Ainsi, la guerre commerciale de Donald Trump contre la Chine «serait une guerre contre tous les participants à la chaîne logistique, y compris les sociétés américaines». Donald Trump peut bien mettre Taïwan sur la table, Pékin est déjà en train de jouer un tout autre jeu.

Du même auteur : Xi Jinping, «Marco Polo» chinois, manœuvre dans le monde post-Obama

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