Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste. Il est l’auteur de deux essais et un roman.

Allemagne : Martin Schulz contre Angela Merkel et «l'hydre du populisme»

Allemagne : Martin Schulz contre Angela Merkel et «l'hydre du populisme»© Vincent Kessler Source: Reuters
Angela Merkel et Martin Schulz

Martin Schulz, candidat au poste de chancellier, peut-il faire un grand retour dans la politique allemande ? Le spécialiste des questions européennes Pierre Lévy soumet le futur de l'ex-fonctionnaire de l'UE à une analyse miticuleuse.

C’est une surprise. Le président du Parti social-démocrate allemand (SPD), Sigmar Gabriel, a annoncé le 24 janvier qu’il renonçait à conduire la bataille en vue des élections législatives prévues en septembre 2017. Selon toute vraisemblance, Martin Schulz, qui vient de quitter la présidence de l’europarlement, sera désigné officiellement dimanche comme chef de file du SPD pour cette campagne. Monsieur Gabriel devrait également céder son siège de président du parti.

Car il a constaté qu’il n’était pas le mieux placé pour conquérir les suffrages populaires – c’est en tout cas ce que les sondages affirment. Sa décision de s’effacer a été largement saluée par la presse d’outre-Rhin. «Respect !» a ainsi titré le quotidien berlinois Berliner Zeitung.

Pour Martin Schulz, la grande affaire est donc désormais de combattre l’hydre du «populisme» dans son propre pays

Monsieur Schulz fera-t-il mieux ? Il a occupé pendant cinq ans la présidence du «parlement» de l’UE, et avait promis d’apporter visibilité et lustre à cette assemblée. Ce qu’il a certainement réussi… au sein de la bulle bruxelloise. Les citoyens lambdas, eux, continuent d’ignorer superbement ce parlement sans peuple et donc sans légitimité – et ils ont bien raison. Du reste, le taux de participation aux élections européennes chute continûment depuis 1979.

Y compris lors du dernier scrutin, en 2014, quand, à Bruxelles, on avait cru avoir l’idée miraculeuse qui allait mobiliser les votants : chaque parti «européen» devait désigner un chef de file supranational ; ensuite, celui de la formation gagnante serait placé à la tête de la Commission européenne. Ce qui ne fit ni chaud ni froid aux électeurs, encore moins nombreux à aller voter. C’est finalement le conservateur Jean-Claude Juncker qui remporta le trophée, face à Martin Schulz.

Depuis lors, les deux hommes sont copains comme cochon, et ne s’en cachent nullement.

Quoi qu’il en soit, le Rhénan n’avait jamais cessé d’affirmer que c’est dans les instances de l’UE plutôt qu’au niveau national que se jouait notre «destin» (!) collectif. Jusqu’à cette fin d’année 2016 où il a finalement fait savoir qu’il poursuivrait volontiers sa carrière à Berlin.

Cette annonce a coïncidé avec la décision des socialistes et sociaux-démocrates européens (groupe S&D) de rompre la «grande coalition» de fait qui prévalait depuis des décennies au sein de l’europarlement. Aux termes de cet accord, les deux grands partis représentés à Strasbourg alternaient pour un demi-mandat chacun au perchoir.

On doute que son entrée en lice soit de nature à changer substantiellement le sort des élections allemandes qui s’approchent 

Cette habitude quasi-ancestrale a finalement été dénoncée il y a deux mois par les sociaux-démocrates. Ceux-ci se sont soudain rendu compte qu’un tel partage des postes «brouillait» les clivages entre gauche et droite… Et favorisait donc le «populisme».

Au sein même du groupe S&D, certains ont donc poussé un soupir de soulagement en voyant Martin Schulz – qui symbolisait cet arrangement – jeter l’éponge, et se sont sentis libérés pour multiplier les tirades de gauche en faveur de l’«Europe sociale»…

Pour Martin Schulz, la grande affaire est donc désormais de combattre l’hydre du «populisme» dans son propre pays. En réalité, on doute que l’entrée en lice de l’ancien élève du lycée de la Congrégation du Saint-Esprit soit de nature à changer substantiellement le sort des élections allemandes qui s’approchent. Tout juste celui-ci sera plus libre de taper, le temps d’une campagne électorale, sur la chancelière, puisqu’il n’appartient pas au gouvernement de celle-ci. La tâche aurait été (un peu) plus acrobatique pour Sigmar Gabriel, présentement vice-chancelier et ministre de l’Economie. Ce dernier devrait du reste prendre très bientôt le portefeuille des Affaires étrangères.

On voit mal comment Angela Merkel pourrait ne pas arriver largement en tête et rafler ainsi un quatrième mandat

Certes, en matière électorale, on ne peut jamais exclure une énorme surprise. Reste qu’à ce jour, on voit mal comment Angela Merkel pourrait ne pas arriver largement en tête et rafler ainsi un quatrième mandat. Mais à la différence de 2013, la chancelière aura différentes options pour former une majorité.

Elle pourrait compter sur les Libéraux (FDP) dont certains prédisent qu’ils seraient susceptibles d’entrer à nouveau au Bundestag, après avoir été relégués à moins de 5% en 2013. On parle surtout d’une alliance avec les Verts, qui viennent de porter à leur tête les deux candidats les plus compatibles et les plus partisans d’une alliance avec les chrétiens-démocrates.

Elle pourrait enfin renouveler… la «grande coalition» avec le SPD (ou bien mélanger les différentes hypothèses). Cela ne changerait décidément pas les habitudes de Martin Schulz, qui partage avec la chancelière une certaine passion pour l’intégration européenne. «Avec moi, il n’y aura pas d’acharnement contre l’Europe», a martelé le social-démocrate.

Qu’il se rassure : nul n’avait d’inquiétude à ce propos.

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