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Philippe Migault est directeur du Centre européen d'analyses stratégiques, analyste, enseignant, spécialiste des questions stratégiques.

Astana : retour vers un monde multipolaire

Astana : retour vers un monde multipolaire© Yuriko Nakao Source: Reuters
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Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, le sort d’une guerre ayant provoqué la mort de centaines de milliers de personnes, est évoqué sans l'Occident. L'analyste Philippe Migault revient sur les résultats de la conférence à Astana.

La conférence d’Astana sur le conflit syrien, qui s’est tenue lundi et mardi dernier, a été peu commentée en France. Pourtant, elle marque une double inflexion majeure sur la scène diplomatique internationale.

En réunissant autour d’une même table la quasi-totalité des belligérants s’affrontant en Syrie, elle pose un premier jalon vers une sortie de crise négociée. Nous y reviendrons.

Moscou, Téhéran et Ankara sont, actuellement, en mesure de trancher seuls sur le devenir de la Syrie à moyen terme, de mettre les Américains et leurs alliés devant le fait accompli

C’est surtout le lieu des négociations et les nations qui y ont présidé qui constituent une rupture. Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, le sort d’un dossier cristallisant l’affrontement de nombreux Etats, d’une guerre ayant provoqué la mort de centaines de milliers de personnes, est évoqué sans que «la communauté internationale», en clair, les «Occidentaux», ne soit au centre des débats, ne donne le tempo des discussions. Les Américains, en pleine transition politique, n’ont pas tenté d’interférer. Les Français en ont été réduits à exprimer depuis Paris leurs pieuses recommandations par la voix de Jean-Marc Ayrault. Inutile de s’attarder sur l’impact que peuvent avoir ces dernières auprès des organisateurs du sommet, Russes, Iraniens et Turcs, auxquels la France prétend depuis des décennies distribuer bons et mauvais points au nom de «ses» valeurs… Vladimir Poutine, Hassan Rohani et Recep Tayyip Erdogan, froids réalistes, ont compris que nous ne pesions plus rien et que notre heure, comme celle de la domination transatlantique, est passée. C’est cela la vraie rupture. Annoncé depuis des années par les dirigeants russes, chinois, iraniens –mais aussi Français…- le retour vers un monde multipolaire est désormais acté. Moscou, Téhéran et Ankara sont, actuellement, en mesure de trancher seuls sur le devenir de la Syrie à moyen terme, de mettre les Américains et leurs alliés devant le fait accompli s’ils le décident. Certes «l’Occident» conserve de puissants leviers d’action lui permettant, s’il refuse d’accepter son relatif effacement diplomatique, de faire traîner des mois, voire des années encore, l’affrontement en Syrie. Mais l’administration Trump ne délivre pas le message d’une Amérique déterminée à s’arc-bouter sur son leadership mondial, quel que soit le dossier et quel que soit le prix à payer. Et ce ne sont pas les Français, les Britanniques, encore moins les Allemands, qui peuvent jouer les gendarmes de substitution sur la scène internationale.

Le choix d’Astana, ville où Nursultan Nazarbaïev a, le premier, évoqué le projet d’espace eurasiatique, est un symbole extrêmement fort

Un nouvel ordre se met en place. Aux côtés des puissances majeures, Etats-Unis et Chine, la Russie retrouve sa place d’acteur de premier plan. C’est une victoire pour Vladimir Poutine mais aussi pour ses partenaires d’Astana. Car la Russie n’est, en cette circonstance, que le chef de file d’Etats ré-émergents mis à l’index par «l’Occident» mais qui, forts de leur puissance économique, démographique, militaire, croissante, n’acceptent plus se laisser traiter comme des enfants turbulents par des pays, hélas, sur le déclin. Russes, Perses, Turcs : ces nations souhaitent renouer avec leur grandeur, se réapproprier la maîtrise de l’espace eurasien, leur espace, afin de faire entendre leur voix vis-à-vis des Chinois, alliés mais aussi rivaux, des Européens de l’ouest, nains politiques, des Américains, qui se désengagent de la zone mais conservent des moyens de peser. Le choix d’Astana, au centre de cet espace, mais aussi ville où Nursultan Nazarbaïev a, le premier, évoqué le projet d’espace eurasiatique, est donc un symbole extrêmement fort qui, curieusement, n’a guère été relevé en France...

Cette victoire diplomatique de la Russie et de ses alliés doit, cependant être nuancée.

Bien entendu le sommet d’Astana, a reçu l’onction de l’Organisation des Nations Unies. Staffan de Mistura, envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, a plaidé depuis la capitale kazakhe pour la consolidation du cessez-le-feu instauré par Moscou et ses partenaires. Une feuille de route se trace peu à peu afin de dégager une solution de sortie de crise. Cette option négociée, en faveur de laquelle le Kremlin n’a cessé de plaider depuis les débuts de la crise, en 2011, alors que les «Occidentaux», pariant sur une éviction rapide de Bachar el Assad, ne rêvaient avec leurs alliés wahhabites du Golfe que d’un changement de régime imposé par la force, s’impose à présent à tous les acteurs.

Il est facile de dire que toute la «rébellion» syrienne doit être représentée à la table des négociations, groupes armés compris. Mais les deux factions armées les plus puissantes, l’EI et Al Qaïda, sont exclues de cette négociation

Mais le retour à la paix n’aura pas lieu pour autant avant des mois, au mieux. Car les pourparlers à venir devront éviter de nombreux écueils.

Avec qui négocie-t-on ? Parmi les représentants de l’opposition syrienne «modérée» les Kurdes auront-ils leur place ? Ces prétendus modérés accepteront-ils de renouer le dialogue avec les plénipotentiaires de Bachar el Assad, tout aussi inflexibles ? Pour l’heure les uns et les autres ont accepté de se réunir autour d’une table mais en demeurent au stade de l’invective… Et si cet écueil est levé qu’en sera-t-il de la suite du conflit ? Palmyre reste aux mains de l’Etat Islamique (EI). Deir es-Zor est à présent assiégée depuis près de trois ans par les Islamistes radicaux. Il faudra, tôt ou tard en finir avec les partisans d’Al Qaïda qui tiennent la région d’Idlib. Il est facile de dire, tel Jean-Marc Ayrault, que toute la «rébellion» syrienne doit être représentée à la table des négociations, groupes armés compris. Mais les deux factions armées les plus puissantes, l’EI et Al Qaïda, sont exclues de cette négociation. Et c’est le sort que l’on réservera, au final, à ces terroristes, qui déterminera un retour rapide à la paix. Si Russes et Américains surmontent leurs divergences d’intérêt et décident de frapper de concert tous les groupes islamistes radicaux, sans distinctions, la victoire peut être très vite acquise d’un point de vue militaire. Il restera à la consolider sur le plan politique, pour un retour à la paix durable aux Proche et Moyen-Orient.

Ce qui ne semble guère concevable, fusse à long terme. 

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