Syrie : «Une ère nouvelle dans les négociations» s'est ouverte à Astana

Syrie : «Une ère nouvelle dans les négociations» s'est ouverte à Astana© Mukhtar Kholdorbekov Source: Reuters
Conférence sur le règlement du conflit en Syrie à Astana

Réunir à la même table le gouvernement et l'opposition syrienne en plus de faire venir les représentants turcs constitue déjà une grande avancée pour le processus de paix en Syrie, selon le politologue franco-syrien Bassam Tahhan.

RT France : Quelles sont les avancées principales de la conférence sur la résolution du conflit syrien à Astana ? 

Bassam Tahhan (B.T.) : On peut dire que la conférence d’Astana aura consacré la victoire de la diplomatie russe, dans la mesure où cette conférence a pu inclure la Turquie, qui était plus ou moins dans le camp occidental et qui s’est retrouvée dans les discussions avec ceux qui interviennent réellement en Syrie. Et le grand succès, c'est qu'on a pu mettre dans une même salle la délégation gouvernementale conduite par Bachar al-Jaafari et des groupes armés que, maintenant, on appelle «opposition armée». De cette opposition armée sont évidement exclus Al-Nosra et Daesh et c’est quelque chose de très important qui doit apparaître à la fin, dans la déclaration finale. Mais, cela dit, il y a d’autres groupes armés en Syrie qui ne sont pas représentés et qui n’ont pas répondu positivement à cette conférence.

Le point très positif est d’avoir marginalisé «l’opposition politique» reconnue par la France et l’Occident, en introduisant des hommes du terrain qui s'opposent à l’armée syrienne

L'invitation faite à ces groupes, qui sont distincts d’Al-Nosra et de Daesh de rejoindre les négociations est très importante. Le point très positif est d’avoir marginalisé «l’opposition politique» reconnue par la France et l’Occident en introduisant des hommes du terrain qui s'opposent à l’armée syrienne. Pour la future conférence, à Genève, la composition des délégations va complètement changer et là la parole ne sera plus à l’opposition des hôtels cinq étoiles qui patientent en attendant d’obtenir quelque chose en Syrie. Mais je pense qu'ils n’obtiendront rien du tout.

On aura les représentants des groupes armés, de la coalition nationale syrienne qui est complètement marginalisée. Mais il faut ajouter à cela le grand succès de la diplomatie russo-irano-turque. C’est-à-dire qu'il faut retenir que ces trois pays sont les parrains, les garants, ceux qui cautionnent cette déclaration finale qui insistent sur la nécessité de la trêve, de l’élargissement du cessez-le-feu, d’une sorte d’amnistie et même d’un pardon pour ces groupes armés s’ils rejoignent les forces gouvernementales dans leur lutte contre Daesh et Al-Nosra. C’est qu’il y a encore des groupes qui disent non à Daesh mais conservent des affinités avec Al-Nosra en sachant que la Turquie se trouve derrière.

Il y a aussi un déchirement à l’intérieur des groupes armés et à l’intérieur de l’opposition politique

Mais la Turquie a aujourd’hui retourné sa veste et c’est là le grand problème : comment la Turquie va-t-elle pouvoir convaincre les groupes armés qu’elle soutient, qu’elle a soutenus, d’essayer de se détourner d'Al-Nosra et, par ailleurs, convaincre les gens d’Al-Nosra de déposer les armes ou de rejoindre les autres groupes. Et c’est là une première : l’opposition politique est divisée, et l’opposition armée est également divisée parce que le chef de ces groupes armés, Monsieur Alouche, a fait ses études en Arabie Saoudite, a été financé par le royaume saoudien et que, aujourd’hui, il se trouve opposé aux autres leaders de l’opposition politique syrienne soutenus par Riyad. Il y a donc déjà une opposition entre groupes armés et groupes politiques. Mais il y a aussi un déchirement à l’intérieur même des groupes armés et à l’intérieur même de l’opposition politique.

RT France : A qui profite la discorde ?

B. T. : Au gouvernement légitime de Damas. Vous voyez, le jeu de la diplomatie russe est très subtil dans la mesure où, en élargissant les représentations, il les affaiblit toutes. Et c'est vraiment un coup de maître.

Maintenant il faut savoir que les groupes armés, tout comme la délégation gouvernementale, n’ont pas signé la déclaration finale. C’est-à-dire que ce communiqué final ne concerne que les pays parrains à savoir Russie, Turquie, Iran. C’est pour cela qu’on comprend, par exemple, que la Russie et l’Iran ont cédé à la Turquie un point important : ne pas dire que la Syrie est un pays laïque. Et là permettez-moi de rire parce que la Turquie, que je sache, est un pays laïque. Alors comment la Turquie peut-elle exiger que la Syrie ne soit pas un pays laïque mais un pays multiconfessionnel, multiethnique ? Vous voyez la contradiction ? Evidemment cela n’a pas échappé à la sagacité de Bachar al-Jaafari, qui lors de sa conférence de presse a souligné ces contradictions.

Finalement le problème syrien se retrouve centré dans cette perspective de lutte antiterroriste et personne ne peut le nier

RT France : Comment voyez-vous le nouveau projet de Constitution syrienne ?

B. T. : C’est un projet qui va être discuté par tout le monde et là, on voit finalement que Genève va être une conférence qui n’aura pas grand chose à voir avec les conférences de Genève précédentes. Mais il y a beaucoup plus avec la résolution des Nations unies 2254 qui, pour la première fois, a reçu la bénédiction de la Russie et qui insiste sur une chose très importante : le vrai problème est de chasser de Syrie tous les terroristes étrangers et de mener une guerre sans merci contre le terrorisme. Finalement le problème syrien se retrouve centré autour de cette perspective de lutte antiterroriste et cela, je crois que personne ne peut le nier. C’est-à-dire que la Russie met au pied de mur tous les Etats soit disant amis de la Syrie. 

RT France : Le fait que les représentants américains soient absents des pourparlers nuit-il à l'avancée du processus de la paix ?

B. T. : Le nouveau président américain Donald Trump dit qu’il souhaiterait travailler avec la Russie pour lutter contre le terrorisme. Donc on a à faire à une ère nouvelle dans les négociations, qui relativisent désormais les représentants de l’opposition, la valeur de ces représentants de cette opposition dans la mesure où il y en a une multiplicité.

La mesure la plus importante, c’est qu’il y aura des mécanismes, des comités russo-turco-iraniens pour surveiller le cessez-le-feu

Donc, on va vers une représentativité plus globale du peuple syrien. Et on a coupé l’herbe sous les pieds de la coalition syrienne soutenue par le Qatar, l’Arabie Saoudite et les Occidentaux. Maintenant la mesure la plus importante, c’est qu’il y aura des mécanismes, des comités tripartites, c’est-à-dire russo-turco-iraniens pour surveiller le cessez-le-feu et l'appliquer, et assurer un succès à cette trêve annoncée. Evidemment, il y eu de remarques d’un côté comme de l’autre, tant contre l’Iran que contre la Turquie. Mais l’opposition syrienne, qui a participé à la réunion d'Astana, a salué le changement de ton de la Russie et le fait que la Russie est passée d'un statut d'allié de Damas à celui de pays neutre qui garantit, qui cautionne et qui n’est pas vraiment impliqué.

Par contre l’opposition armée a reproché à l’Iran d'être une puissance impliquée dans la crise syrienne, et a donc appelé à relativiser son rôle. De son côté le gouvernement syrien a appelé à relativiser le rôle de la Turquie dans la mesure où la Turquie est également impliquée dans les combats en Syrie.

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