Crise humanitaire pour les déplacés de Mossoul : «Le pire est malheureusement encore à venir»

Crise humanitaire pour les déplacés de Mossoul : «Le pire est malheureusement encore à venir»© Azad Lashkari Source: Reuters
Des civils fuient les combats entre l'armée irakienne et les combattants de Daesh à quelques kilomètres de Mossoul.

Si les combats s'intensifient, l'armée irakienne soutenue par la coalition internationale est encore loin du cœur de Mossoul et de la résistance de Daesh. Pour l'expert en géopolitique Frédéric Pichon, le destin du million de civils s'annonce noir.

RT France : Dans une analyse un peu simpliste des forces en présence : d'un côté les forces syriennes soutenues par la Russie et des milices iraniennes contre l'opposition armée djihadiste à Alep et de l'autre les forces irakiennes soutenues par la coalition internationale menée par les Etats-Unis et les forces kurdes à Mossoul contre l'Etat islamique, on pourrait voir une symétrie entre ces deux batailles. Peuvent-elle être comparées?

Frédéric Pichon (F. P.) : Ce qui est comparable, même si c'est toujours un exercice un peu superficiel, c'est que nous sommes face à des guerres urbaines. On va retrouver les mêmes contraintes, les mêmes modes d'action. Sans oublier la violence et les pertes civiles qui sont impossibles à éviter dans ce type de combat. On retrouve les mêmes caractéristiques d'opérations que l'on a pu avoir dans d'autres batailles urbaines dans d'autres pays. Il y a néanmoins des différences. A Alep, il n'y avait que quelques zones de la ville qui étaient visées ou concernées par ces opérations militaires des troupes syriennes, russes ou des milices iraniennes. Dans le cas de Mossoul, c'est l'ensemble de la ville qui est touchée et son million de civils. Il n'y avait pas un million de civils directement touchés par les combats à Alep-est. Cela devrait provoquer de l’inquiétude, car plusieurs centaines de milliers d'habitants de Mossoul restent piégés. 

Dans les deux cas, on peut aussi noter que des groupes assez similaires ont été combattus. Je sais bien qu'on présente désormais l'Etat islamique comme le diable incarné. Mais cette présentation ne rend pas les autres groupes terroristes moins féroces. A Alep, les combattants qui sont restés jusqu'au bout, empêchant la tenue de cessez-le-feu, refusant d'évacuer ou de laisser partir les civils étaient parmi les groupes islamistes les plus radicaux et étaient sous la commande du Front Al-Nosra, la succursale d'Al-Qaida en Syrie. On a l'habitude de dire que le Front Al-Nosra a chassé l'Etat islamique d'Alep, mais cela n'en fait pas moins des djihadistes.

Il y a un dernier élément qui pourrait différencier ces deux batailles. Un argument cynique : à Alep la bataille de reprise de la ville était menée par les méchants, à Mossoul elle l'est par les gentils. C’est évidemment ironique mais c'est comme ça que cela nous a été présenté jusque là dans les médias occidentaux. 

L'armée irakienne et les forces de la coalition n'ont pas encore connu le dur de la résistance de l'Etat islamique.

RT France : Comment expliquer justement après la large couverture médiatique donnée au conflit et au sort des évacués d'Alep que la situation des civils à Mossoul soit passée sous silence, alors que les ONG comme la Croix-Rouge alertent chaque jour sur l'imminence d'une crise humanitaire ?

F. P. : La crise humanitaire est là, à Mossoul comme elle est aussi à Alep. Il y a des centaines de milliers de personnes déplacées qui vont vivre dans des camps de fortune qui sont administrés par des associations et ONG et dans lesquels les conditions de vie resteront d'une extrême gravité pendant encore des semaines, des mois voire des années. Pourquoi est-ce qu'on en parle aussi peu dans les médias ? Je pense que cela va changer. Il faut attendre un peu. L'armée irakienne n'est pas encore arrivée au cœur de la ville et de la bataille. Ils n'ont pas encore connu le dur de la résistance de l'Etat islamique. Je pense malheureusement que le pire est à venir et quand il arrivera je ne pense pas que les chancelleries et les médias resteront silencieux. Il y a simplement un effet de décalage. On nous avait annoncé la fin de l'offensive de Mossoul avant la fin de l'année 2016. Ça n'a pas eu lieu. Finalement, on ne sait pas si ça arrivera en 2017 ou peut-être avant l'été. Le cœur des opérations n'est en tout cas pas assez entamé et l'armée irakienne et les troupes de la coalition n'ont pas encore donné toute la mesure de leur brutalité guerrière. La crise humanitaire va s'aggraver. C'est synonyme et logique, la guerre est toujours brutale

Cela fait partie de la guerre que d'annoncer des délais, d'apporter des échéances, ça permet de jouer sur le moral des troupes mais aussi de l'ennemi

RT France : Vous parlez de la fin de l'offensive. Pensez-vous que les autorités irakiennes et américaines ont été trop optimistes en prévoyant entre trois et six mois de bataille ?

F. P. : Je ne veux pas tirer sur l'ambulance. Quand des états-majors parlent, on est aussi dans une opération de guerre, de guerre de l'information. En temps d'offensive, aucun état-major ne dit jamais la vérité. Il ne faut pas prendre ce qui est dit au pied de la lettre. Cela fait partie de la guerre que d'annoncer des délais, d'apporter des échéances. Cela permet de jouer sur le moral des troupes, mais aussi de l'ennemi, et évite de dévoiler ses cartes tout de suite. Il n'y a donc pas de commentaire particulier à faire sur leurs annonces d'une durée de cette offensive.

L'autre grande question c'est de se demander ce que l'on va faire avec les populations qui ont soutenu plus au moins tacitement l'Etat islamique

RT France : Doit-on craindre, comme l'ont dit les autorités jordaniennes, la dispersion des combattants de Daesh et des attaques futures dans les pays voisins après la reprise de Mossoul ?

F. P. : Selon moi, la Jordanie a raison d'avoir de telles craintes et on doit les entendre. D'autant plus que la Jordanie est un pays qui connait très bien le problème, qui a d'excellents services de renseignement et qui a été elle-même frappée par des attentats de ce qui était les prémices de l'Etat islamiste. Il faut se souvenir que Abou Moussab al-Zarqaoui, le véritable fondateur de l'EI, était jordanien donc ils connaissent très bien les dangers. De ce point de vue là, j'ai une réelle confiance dans leur appréhension des risques à venir après la bataille de Mossoul. Ces risques ne sont pas seulement pour la Jordanie mais pour l'ensemble des pays de la région et particulièrement pour la Syrie. A mon sens, l'autre grande question c'est de se demander ce que l'on va faire avec les populations qui ont soutenu, plus au moins tacitement, l'Etat islamique. Comment les réintégrer à la vie politique et leur donner un autre échappatoire que d'adhérer aux groupes djihadistes, ou au moins de les tolérer. C'est un énorme défi qui viendra après la bataille et qui représente un enjeu encore plus important que le défi guerrier de reprendre Mossoul.

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