John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

Jungle de Calais : quand Cazeneuve devient Trump (ou presque)

La queue des migrants dans le camps de Calais© PHILIPPE HUGUEN Source: AFP
La queue des migrants dans le camps de Calais

La vague d'immigration qui touche l'Europe depuis deux décennies est due à l'idéologie des Etats européens, qui se veut consensuelle mais qui, en réalité n'est que lâcheté, estime l'historien John Laughland.

De part et d'autre de l'Atlantique, l'immigration illégale est au coeur du débat politique. Le surlendemain du discours musclé prononcé par Donald Trump, dans lequel il a promis de construire un mur le long de la frontière avec le Mexique, et d'expulser les immigrés clandestins dès les premières heures de sa prise de pouvoir, le ministre français de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, promet de fermer la «jungle» de Calais où se trouvent actuellement quelque 9 000 immigrés illégaux. Mais la comparaison s'arrête là car les deux approches sont fondamentalement opposées.

A quoi servent les forces de l'ordre - les policiers en Allemagne sont armés, comme dans la plupart des pays - si ce n'est à faire respecter la loi et l'ordre public?

Comme d'habitude, les propos de Trump ont été dénoncés comme extrémistes car autoritaires, tout comme des propos semblables, mais exprimés de manière beaucoup plus circonspecte, ont été dénoncés en Allemagne l'an dernier. La présidente du parti, Alternative für Deutschland, Frauke Petry, avait choqué l'opinion allemande en affirmant que les forces de l'ordre devaient intervenir pour arrêter les flux migratoires, si nécessaire par la force. La perspective d'un policier allemand qui tirerait sur des immigrés est tellement contraire au politiquement correct du pays que ces propos ont été vite qualifiés d'extrémistes voir de nazis. Mais à quoi servent les forces de l'ordre - les policiers en Allemagne sont armés, comme dans la plupart des pays - si ce n'est à faire respecter la loi et l'ordre public ?

La jungle de Calais existe depuis bientôt vingt ans et symbolise l'anarchie - l'absence de loi - à plusieurs égards

Bernard Cazeneuve propose de démanteler la jungle de Calais mais de traiter ses habitants non pas comme des personnes en situation irrégulière mais plutôt comme des invités à la maison. Pourtant, elle symbolise parfaitement tout ce qui ne va pas en Europe, et surtout le refus des Etats européens de faire respecter la loi.

La jungle de Calais existe depuis bientôt vingt ans. Elle symbolise l'anarchie - l'absence de loi - à plusieurs égards. D'abord, les personnes qui y sont de passage se trouvent illégalement sur le territoire français : elles devraient être arrêtées et reconduites aux frontières. Ensuite, elles sont, pour la plupart, des clients de passeurs, c'est-à-dire du crime organisé. Troisièmement, elles envisagent toutes de commettre de nouveaux délits, en entrant illégalement au Royaume-Uni, en pénétrant illégalement dans des camions et en violant ainsi d'autres lois. Finalement, la construction d'un énorme bidonville, agrémenté par des boutiques qui le desservent, représente une violation des lois les plus élémentaires de l'urbanisme au grand dam des habitants légaux de la ville.

La raison de cette indulgence perverse à l'égard de personnes en position d'illégalité flagrante relève de ce qu'on peut appeler l'idéologie de l'horizontalisme. 

Il n'est pas nécessaire de spéculer sur les rumeurs selon lesquels des viols et même des meurtres auraient été perpétrés dans la jungle, mais que ces faits auraient été étouffés par la police, pour voir que l'existence de la jungle de Calais souligne comment l'Etat français ne veut pas, ou ne peut pas, faire appliquer ses propres lois. Loin de le faire, ou d'entamer des mesures punitives contre ces personnes qui sont à la fois clandestines et criminelles, le ministre Cazeneuve fait exactement l'opposé de ce que propose Trump. Le gouvernement français propose de loger les clandestins, c'est-à-dire les criminels, à raison de plusieurs milliers, dans des logements spécialement construits pour eux. Et ceci dans un contexte d'une explosion de la pauvreté en France et du nombre de sans domicile fixe en général.

La raison à cette indulgence perverse à l'égard de personnes en position d'illégalité flagrante relève de ce qu'on peut appeler l'idéologie de l'horizontalisme. Selon cette idéologie, qui comme toute idéologie déforme profondément la réalité, le pouvoir dans les démocraties libérales serait exercé de manière consensuelle. Le modèle de ce type de pouvoir, c'est la table ronde, ou au moins la table autour de laquelle se réunissent les ministres ou d'autres personnes détentrices de pouvoir. La rondeur de la table donne l'impression que le pouvoir est tellement atténué qu'il n'existe quasiment plus. A l'opposé de ce modèle, tout pouvoir vertical qui émanerait d'un chef qui se revendique comme tel, et qui relèverait d'un ordre donné de haut en bas, est décrié comme autoritaire est répressif par définition.

En Europe, l'Etat a été démantelé par cette idéologie du dépassement de l'Etat

C'est cette horreur du pouvoir vertical qui fait que la presse libérale et de gauche éprouve un dégoût si profond pour Donald Trump. Individualiste, imprévisible, original, autoritaire, et libre de tout autre homme, Trump dérange au niveau le plus symbolique - et c'est important - l'idéologie du pouvoir horizontal. Voici la raison pour laquelle un journal comme The Guardian, qui ne véhicule que cette idéologie du pouvoir consensuel et qui professe une horreur de tout ce qui serait autoritaire, semble si fasciné par Trump qu'il lui consacre des unes successives, même si la probabilité d'une victoire du candidat républicain en novembre semble négligeable.

La vague d'immigration qui touche l'Europe depuis deux décennies, et dont on parle beaucoup depuis l'été dernier, n'a presqu'aucun lien avec la guerre en Syrie. Les Africains qui traversent la Méditerranée en très grand nombre pour rejoindre l'Italie ne viennent pas de Syrie. Cette vague est au contraire le fruit d'un manque d'Etat et dans les pays exportateurs de migrants - Libye, Syrie etc. - et dans la zone importatrice qui est l'Europe. En Syrie et en Libye, l'Etat a été détruit par la guerre, en l'occurrence d'origine occidentale ou au moins avec le soutien de l'Occident. En Europe, en revanche, l'Etat a été démantelé par cette idéologie du dépassement de l'Etat, et du pouvoir qu'il incarne - une idéologie qui se veut consensuelle mais qui en réalité n'est que lâche, parce que fort avec les faibles mais faible avec les forts.

Du même auteur : Sarkozy candidat à la présidentielle : «le terrible blocage qui asphyxie la France»

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