Ministre turc des Affaires étrangères : l'UE n'a pas l'habitude qu'on lui demande de tenir parole

Le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu Source: Reuters
Le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu

La normalisation des relations avec la Russie, les rapports avec l'OTAN et l'UE , le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu passe en revue les questions d'actualité avec l'antenne turque de l'agence russe Sputnik.

RT : Comment jugez-vous la normalisation des relations entre la Russie et la Turquie ? 

Mevlut Cavusoglu (M.C.) : Malheureusement, il y a eu cet incident tragique et inattendu du 24 novembre avec l’avion russe qui nous a tous frappés et affligés. Après cet incident, nous avons entrepris un nombre de mesures censées rétablir les relations, mais bien évidemment la Russie a réagi à l’abattement de son avion de façon plus émotionnelle, ce qui a donné lieu à une rupture de nos relations. Nous n'avons pas voulu de cela. Deux pays amis, des pays voisins peuvent ne pas toujours avoir la même position sur toutes les questions, mais la crise dans nos relations ne profite ni à nous, ni à la Russie, ni à la région.

Nous sommes donc restés le seul pays de l'OTAN à ne pas avoir soutenu les sanctions

Ensuite, nous avons tout fait pour développer nos relations. Nous avons toujours considéré la Russie comme un partenaire important et pas seulement un pays voisin. C'est pour cette raison que nous avons continué à faire des pas vers elle. Pendant toute cette période, nous avons attaché une grande importance au ton mesuré et réservé de nos déclarations portant sur la Russie. Fidèles à notre promesse antérieure de ne pas appliquer les sanctions internationales contre la Russie, nous n'avons introduit aucune mesure de limitation contre la Russie. Nous sommes donc restés le seul pays de l'OTAN à ne pas avoir soutenu les sanctions. La Russie et le peuple russe ont pu le voir.

Tous les pays qui nous conseillaient à l'époque de la crise d'entretenir de bonnes relations avec la Russie, ont soudain fait preuve de leur mécontentement au sujet de notre rapprochement

Maintenant, lorsque les relations s'améliorent, tous les pays qui nous conseillaient à l'époque de la crise d'entretenir de bonnes relations avec la Russie, ont soudain fait preuve de leur mécontentement et de leur inquiétude au sujet de notre rapprochement. Ce mécontentement se manifeste dans de nombreuses déclarations du genre «La Turquie semble perdre sa stabilité» ou «La Turquie nous a tourné le dos, en préférant se rapprocher de la Russie». Une question se pose : pourquoi insistiez-vous il y a trois ou quatre mois pour que l'on rétablisse nos relations avec la Russie ? Malheureusement, c’est une fois de plus la preuve de l'hypocrisie de ces pays. C'est pourquoi la Turquie et la Russie sont prêtes à discuter toutes les questions, y compris celles qui produisent des divergences, ouvertement et en toute impartialité. Nous pourrons probablement avoir des divergences à l'avenir, mais le but principal est de porter notre coopération bilatérale à un niveau encore plus élevé qu’auparavant.

Nous devons coopérer pour trouver une solution politique et obtenir une trêve

RT : Quel mécanisme de coopération avec la Russie sera mis au point concernant le Moyen-Orient, et notamment la Syrie ?

M.C. : La situation en Syrie est malheureusement en train de s'aggraver. On ne peut pas résoudre le problème syrien dans des délais courts, avec des méthodes militaires ou en menant les hostilités. Il ne peut pas non plus se résoudre tout seul. C'est pourquoi nous devons coopérer pour trouver une solution politique et obtenir une trêve. La population civile continue de mourir. Une trêve a déjà été annoncée, mais elle a été violée maintes fois. Il nous faut mener une lutte large contre les organisations terroristes opérant en Syrie. Sans les éradiquer, la vague de terrorisme continuera à se répandre dans le monde entier, comme une épidémie menaçant la Turquie, la Russie, l'Europe et l'ensemble de la planète. C'est pourquoi il nous faut une coopération intense dans ce domaine.

Il impossible d'obtenir un règlement durable en Syrie sans la participation de la Russie

Nous croyons que le problème syrien peut être résolu, si les parties unissent sincèrement leurs efforts. Nous avons indiqué précédemment à plusieurs reprises, et on l'a répété pendant la crise, qu'il était impossible d'obtenir un règlement durable en Syrie sans la participation de la Russie. Nous continuons toujours d’insister là-dessus. Il en va de même pour l’Iran, avec qui nous négocions à présent et espérons renforcer notre coopération dans ce domaine. Il ne faut pas oublier les autres pays du Golfe et les pays européens. Nous sommes convaincus que la Russie et l'Iran nous soutiennent quand il s'agit de la protection de la sécurité de la frontière syrienne et de son intégrité territoriale. Je suis persuadé que grâce à notre collaboration ce problème sera résolu.

Nous ne voulons pas que la mer Noire devienne l’épicentre des tensions

RT : Auparavant, dans la région de la mer Noire, Moscou et Ankara entretenaient une coopération militaire mutuellement avantageuse, organisaient des exercices conjoints. Aujourd’hui, on assiste à un nombre croissant de manœuvres de l’OTAN dans cette région. Peut-on espérer un rétablissement de la coopération russo-turque en mer Noire ?

M.C. : Nous ne voulons pas que la mer Noire devienne l’épicentre des tensions. Au contraire, nous aimerions que cette région soit un centre de stabilité et de coopération. Pour cela, les efforts de chacun sont nécessaires. La région ne doit pas constituer une menace pour qui que ce soit, ni pour la Turquie, ni pour la Russie, ni pour d'autres pays.

Sur les côtes de la mer Noire, il y a également d'autres pays comme la Bulgarie, la Roumanie et la Géorgie. Tout le monde doit le comprendre. Si on le comprend, il n'y aura pas de raisons pour les tensions, personne ne verra dans l'autre une menace pour sa sécurité. Au contraire, on développera la coopération qui bénéficiera à tout le monde. Mais la situation dans la région ne correspond pas toujours à nos idéaux. Ainsi, la Crimée est devenue une source de tensions dans les relations entre l’OTAN et la Russie à cause des événements en Ukraine. Tous les pays du Sud de la mer Noire, y compris la Turquie, sont membres de l’OTAN. La tension est apparue naturellement, mais le dernier sommet de l’Alliance s'est déroulé dans un climat qui témoignait de la nécessité de dialoguer avec la Russie. Il faut renforcer et développer cette idée. A mon avis, les problèmes que nous avons peuvent être réglés via l'établissement du dialogue.

Les membres de l'OTAN sont évasifs quand il s'agit de questions liées aux échanges de technologie et aux investissements communs

RT : Que pouvez-vous dire des perspectives du développement de la coopération militaire et technique avec la Russie ?

M.C. : Nous voulons renforcer notre industrie de défense. Dans ce cadre, nous avons l'intention de développer la coopération avec tous les pays qui sont intéressés à travailler avec nous dans les domaines de l'échange de technologies, d’investissements et de production communs. Nous avons présenté précédemment un nombre d'initiatives pour la coopération avec nos alliés de l’OTAN. Mais ses membres, comme on le voit, sont évasifs quand il s'agit de questions liées aux échanges de technologie et aux investissements communs. La Turquie a l’intention de développer sa propre industrie de défense, de renforcer son système de défense. Si la Russie s'y intéresse, nous serons prêts à considérer la possibilité de coopérer dans ce domaine-là. On peut se demander comment un pays-membre de l'OTAN peut développer une coopération avec un pays qui n'en est pas membre. Mais, d'abord, plusieurs pays de l’OTAN coopèrent déjà avec la Russie dans ce domaine. Ensuite, si quelqu'un n'a pas envie de coopérer avec la Turquie sur cette question, qu'il ne l'empêche pas pour autant de coopérer avec d’autres pays. C’est l’essentiel. Par conséquent, nous sommes prêts à rester en contact et à collaborer avec les pays qui sont intéressés à coopérer avec nous en matière d’investissement et d’échanges de technologies.

L'Europe voit monter la xénophobie, l'islamophobie, la turco-phobie, la haine envers ceux qui sortent de la norme

RT : Pourquoi, à votre avis, l'UE ne tient-elle pas sa promesse d'exempter la Turquie du régime de visas ?

M.C. : Aujourd’hui, l'Europe voit monter la xénophobie, l'islamophobie, la turco-phobie, la haine envers ceux qui sortent de la norme. A cause de ce sentiment xénophobe et d’un grand nombre d’autres facteurs négatifs, le populisme en Europe a atteint un niveau très élevé. Ce processus caractérise également la politique des partis qui cèdent des voix aux partis radicaux. Ils ont également tendance à se rapprocher des mouvements nationalistes radicaux en vue d'obtenir leur soutien et de récupérer les voix qu'ils ont perdues. A cause de leur populisme, ils ne peuvent pas respecter pleinement les conditions de l'accord signé et tenir toutes leurs promesses. Ils sont obligés, de façon délibérée ou non, d’avoir recours à cette politique populiste. A notre avis, il faut respecter toutes les conditions et tous les paragraphes des accords signés. On ne peut pas choisir d'accepter ou de ne pas accepter certains paragraphes. Soit on respecte tout, soit rien. En réponse à notre position, ils nous accusent de chantage et d'intimidation. Nous ne menaçons personne, mais à quoi bon alors conclure des accords ? Pour les respecter ! Et ils ne sont pas habitués à ce qu’on défende une telle position et sont donc mécontents.

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