John Laughland est directeur des Etudes à l'Institut de la Démocratie et de la Coopération (Paris), philosophe et historien. De nationalité britannique, il est l’auteur de plusieurs ouvrages historiques et géopolitiques traduits en sept langues.

Le kémalisme est mort

«La lutte politique aujourd'hui en Turquie n'est pas entre laïcistes et islamistes mais entre deux projets turco-nationaliste et islamiste concurrents», considère l'historien John Laughland.

La tentative de coup d'état montée à Ankara et à Istanbul dans la nuit du 15 juillet plonge ses racines dans le coup d'Etat militaire du 27 mai 1960. Cette intervention de l'armée turque renversa le gouvernement d'Adnan Menderes et liquida le Parti démocrate qu'il présidait. Menderes fut pendu avec deux autres accusés. Le président de la République, Celal Bayar, fut condamné à la peine de mort mais sa peine fut commuée en condamnation à perpétuité. Au total, presque six cents personnes furent jugées - tous les députés du Parti démocrate ainsi que le chef des armées et plusieurs gouverneurs de province - dans un procès monstre qui eut lieu sur l'île de Yassiada dans la Mer de Marmara et qui est un cas d'école d'un procès politique dont le but est de légitimer un changement de régime en condamnant l'ancien régime comme criminel.

A chaque fois, les forces armées se profilaient comme le dernier rempart contre l'islamisme et comme le garant de l'héritage kémaliste

De cette première intervention armée contre un gouvernement turc favorable à l'islam découlèrent toutes les autres - le coup d'état militaire de 1980 contre Süleyman Demirel, président du Parti de la Justice qui était le successeur du Parti démocrate aboli en 1960 ; et ensuite les ultimatums posés par l'armée en 1971 et en 1997 contre les gouvernements de l'époque. A chaque fois, les forces armées se profilaient comme le dernier rempart contre l'islamisme et comme le garant de l'héritage kémaliste. Inversement, la mémoire du coup de 1960 a été évoquée pour justifier la grande purge des forces armées en 2010, lorsque le futur président Erdogan (alors le Premier ministre) a déjoué l'Opération Masse qui, disait-il, visait le renversement de son gouvernement - Erdogan, dont on se souvient qu'il avait été condamné à l'indignité publique pour son islamisme en 1998.

Une fois les révolutions essoufflées, les vieilles racines religieuses du pays repoussent

Jusqu'à l'arrivé au pouvoir d'Erdogan, ces interventions armées dans la politique turque avait réussi. Mais l'échec flagrant du putsch raté du 15 juillet est la preuve que le kémalisme est mort. Sous Erdogan, lui-même l'héritier de ces différents courants islamo-conservateurs, les anti-kémalistes ont pu prendre le dessus. Kémal Atatürk fut un révolutionnaire tout aussi féroce que Lénine ; tout comme Lénine, d'ailleurs, Atatürk voulait arracher les racines religieuses de son pays pour le tourner vers un nouvel avenir laïc. D'inspiration franc-maçonne, son projet visait la disparition de l'islam de l'espace public et, de préférence, sa disparition tout court. La modernité et le progrès exigeaient que la «superstition» soit mise de coté. Voilà pourquoi les héritiers d'Atatürk dans l'armée turque avaient décidé de mettre fin au gouvernement Menderes qui avait rouvert un grand nombre de mosquées.

La cruauté extrême de ces actes de barbarie semble découler d'une volonté de tuer autant d'Européens que possible pour évincer le christianisme de l'espace public

Mais aujourd'hui, la même chose arrive en Turquie qu'en Russie suite à l'effondrement du système soviétique où des dizaines de milliers de nouvelles églises ont été construites : une fois les révolutions essoufflées, les vieilles racines religieuses du pays repoussent. En effet, dans tous les pays de l'ancienne aire ottomane, et en Turquie en premier lieu, la pratique religieuse ne cesse de croître depuis une génération. C'est un mouvement sociologique de très grande ampleur. Dans les années soixante-dix on ne voyait pratiquement aucun voile islamique dans les rues de la Turquie ; aujourd'hui ils sont partout. C'est un peu comme en France, où tout au long du 19e siècle le catholicisme a connu un nouvel essor après les tentatives de la révolution française de l'extirper. Par conséquent, tant Menderes que le président Bayar ont été réhabilités : l'aéroport d'Izmir (Smyrne) porte le nom de l'ancien Premier ministre et l'une des plus grandes universités turques celui de l'ancien président. La société turque n'est plus ce qu'elle était dans les années soixante ou soixante-dix.

L'islam est de retour partout, comme les attentats terroristes le confirment

En effet, le président Erdogan ne s'en est même pas pris aux kémalistes comme instigateurs du coup d'état du 15 juillet. Il s'en est pris à Fethullah Gülen, un savant islamique résidant aux Etats Unis qui est l'inspirateur d'un mouvement social de masse, Hizmet, dont depuis le putsch raté les partisans sont en train de se faire arrêter par milliers. Ce mouvement est suivi par des millions de turcs car il a crée des milliers d'écoles, en Turquie et dans le monde entier. Autrement dit, la lutte politique aujourd'hui en Turquie n'est pas entre laïcistes et islamistes mais entre deux projets turco-nationaliste et islamiste concurrents.

Cette recrudescence de l'islam n'est absolument pas limitée au monde anciennement ottoman. De toute évidence, l'islam est de retour partout, comme les attentats terroristes le confirment. Que ce soit l'Afghan qui, dans la nuit du 18 juillet, a attaqué des passagers d'un train de province en Allemagne à la hache et au couteau, tout comme l'avait fait un musulman allemand dans un train près de Munich le 10 mai, ou que ce soit le Tunisien qui a écrasé plus de quatre-vingts personnes qui étaient en train de flâner sur la Promenade des Anglais à Nice le 14 juillet - pour ne pas évoquer l'attentat du Bataclan en novembre 2015 ou l'attentat terroriste à l'aéroport de Bruxelles quelques jours plus tard - la cruauté extrême de ces actes de barbarie à répétition semble découler d'une volonté explicite de tuer autant d'Européens que possible sans doute pour évincer le christianisme et ses moeurs de l'espace public.

La perspective d'une guerre avec des musulmans est tellement au-delà de ce que le monde occidental peut accepter qu'on refuse même de l'évoquer comme possible

On commence à comprendre pourquoi Atatürk voulait réduire de façon drastique le rôle de l'islam dans son pays. Il servira de modèle pour les dictateurs arabo-nationalistes comme le général Nasser en Egypte, Saddam Hussein en Irak, ou encore Hafez el-Assad en Syrie qui étaient tous des laïcistes. Ces hommes ont disparu, et voilà que la barbarie islamiste remplit le vide. Les dirigeants occidentaux, quant à eux, sont plus naïfs. Dans son allocution télévisée suite à l'attentat de Nice, le président Hollande n'a même pas prononcé le mot «islamiste», tout comme le président Obama avait refusé de le faire après l'attentat d'Orlando.

Mais c'est le même président Hollande qui avait dit en novembre dernier, après le Bataclan, «Nous sommes en guerre». Oui, mais avec qui? Peu de gens osent prononcer les mots fatidiques. Un député européen qui avait dit en janvier 2015, après l'attentat de Charlie Hebdo, que «La France est en guerre avec des musulmans» a été limogé de son poste pour cet acte d'audace, même s'il a tenu à préciser: «Elle n'est pas en guerre avec les musulmans mais avec des musulmans». La perspective d'une guerre avec des musulmans, et encore moins avec les musulmans ou avec l'islam, est tellement au-delà de ce que le monde occidental, totalement pénétré par l'idéologie des droits de l'homme et du politiquement correct, peut accepter qu'on refuse même de l'évoquer comme possible. Reste à voir combien de temps encore cette politique de l'autruche peut durer.

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