Docteur en sciences et essayiste belge, Jean Bricmont est professeur à l’Université catholique de Louvain. Il est auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages dont La république des censeurs, Impostures intellectuelles (avec Alan Sokal).

Le Brexit, suicide ou renaissance de la gauche ?

Jeremy Corbyn, chef du Parti travailliste du Royaume-Uni Source: Reuters
Jeremy Corbyn, chef du Parti travailliste du Royaume-Uni

L'avenir de la gauche consiste à regrouper le peuple «de souche» et les minorités face aux capitalistes et intellectuels «de gauche», estime l'essayiste Jean Bricmont.

Après le Brexit, on sait qu'il y a deux Europe : celle du Bien, qui regroupe, pêle-mêle, l'OTAN, la City, la plupart des intellectuels, des journalistes et des hommes politiques, celle qui mange des sushis avec des baguettes, qui parle anglais, qui voyage de conférence en conférence, qui aime l'Autre, qui incarne les droits de l'homme, qui est héritière des Lumières, qui défend la démocratie à coup de drones, et qui «lutte» contre le racisme, le sexisme, l'homophobie et l'antisémitisme.

Et puis, il y a celle du Mal : celle du populo, du peuple, du populisme, celle qui mange des hamburgers avec ses mains, celle de Marine Le Pen, de Poutine, de Farage, celle qui rejette l'Autre, qui incarne la Haine (du réfugié, du migrant, du marginal), qui vit enfermée dans son terroir, son quartier, son village, qui est attachée à sa langue, à ses coutumes, à son identité.

Maintenant, le Mal est incarné par la majorité d'un grand pays européen

Ce qui précède est certes une caricature, mais pour ceux qui voudraient la comparer avec l'original, voir : la réaction de BHL, de Jean Quatremer ou d'autres, et, en anglais, voir ceci et cela.

On nous explique que le vote pro-Brexit est celui des vieux, des pauvres et des non diplômés, que, par conséquent, il est sans valeur et devrait être ignoré. On nous explique aussi que le peuple n'a pas toujours raison, en particulier lorsqu'il n'est pas d'accord avec Daniel Cohn-Bendit.

Les médias nous avaient habitués à de nombreuses luttes du Bien contre le Mal, le Bien étant les États -Unis et leurs alliés, le Mal étant Saddam Hussein, Kadhafi, Assad ou Poutine, mais au moins, dans ces cas-là, le Mal se trouvait loin de l'Europe civilisée. Maintenant, le Mal est incarné par la majorité d'un grand pays européen. Les nouveaux Hitler habitent au nord de Londres. Cela fait froid dans le dos, pour reprendre une des expressions préférées de la bien-pensance !

Il y a une partie de vrai dans ce déluge médiatique anti-Brexit : ce vote a opposé le «peuple», peu éduqué et pauvre aux élites, en particulier aux élites intellectuelles. Les zones industrielles dévastées contre Cambridge et Oxford, ou encore les journalistes du Guardian.

On a assisté, lors de la campagne pour le Brexit, comme en fait un peu partout en Europe, à une alliance de classe assez particulière, entre d'une part le capital transnational y compris financier, les élites intellectuelles, toutes auto-proclamées « de gauche », et une partie des gens issus de l'immigration et autres « minorités », contre le « peuple » d'origine britannique décrié comme chauvin et raciste.

La motivation principale des électeurs pro-Brexit était celle de la souveraineté britannique

L'astuce permettant d'attirer une partie des minorités dans cette alliance élitiste consiste justement dans le discours «anti-raciste», qui domine les milieux intellectuels «de gauche», et qui rejette automatiquement sur le peuple «d'origine» la responsabilité dans tous les conflits inter-ethniques.

C'est la même alliance qui est mise en place pour faire élire Clinton aux États-Unis, où la classe ouvrière « blanche » est abandonnée à Trump, et qui est aussi à la base de la stratégie du parti socialiste en France face au Front National.

Lorsque le «peuple» ainsi décrié se tourne vers des hommes politiques tels que Nigel Farage ou Boris Johnson, ceux-ci sont dénoncés comme populistes et le «peuple» a droit à un cours de morale de plus de la part des intellectuels de gauche.

Cette position est absolument suicidaire pour la gauche britannique.  Tout d'abord il est faux de dire que le vote pro-Brexit était dû principalement à l'hostilité à l'immigration ; les sondages à la sortie de urnes montrent que la motivation principale des électeurs pro-Brexit était celle de la souveraineté britannique. Demander que les lois qui soient votées par un parlement élu directement par la population d'un pays donné n'a rien de réactionnaire ou de raciste : c'est la définition même de la démocratie.

Ensuite, il n'est pas vrai que l'hostilité à l'immigration soit uniquement due à la «haine de l'Autre». C'est très facile, trop facile, pour les élites intellectuelles dont les emplois sont très bien protégés et en général payés par les États-nations dont ils veulent justement abolir la souveraineté, de négliger le problème de la concurrence que l'immigration fait peser sur les  chauffeurs de taxi, les femmes de ménage, les serveurs, les cuisiniers etc. L'économiste marxiste Paul Cockshott (je précise, «marxiste», pour qu'on n'accuse pas une fois de plus cette source d'être d'extrême-droite) a bien montré statistiquement le lien entre taux d'exploitation et immigration.

La solution ne consiste sûrement pas à taxer de raciste la population indigène lorsque celle-ci souhaite défendre son mode de vie traditionnel

Le marché du travail est, au moins à court terme, un marché comme un autre : plus il y a d'offre, plus les prix, c'est-à-dire ici les salaires, baissent. Il ne faut pas être un génie pour le comprendre.

Finalement, la question de la coexistence entre populations ayant des moeurs, des façons de vivre, des prescriptions religieuses différentes n'est pas facile à résoudre (et je n'ai d'ailleurs aucune solution toute faite à proposer), sauf de nouveau pour ceux qui ne doivent jamais affronter concrètement ces problèmes. Mais la solution ne consiste sûrement pas à taxer de raciste la population indigène lorsque celle-ci souhaite défendre son mode de vie traditionnel.

Ce que les contempteurs du Brexit ne veulent pas voir c'est le caractère profondément démocratique de ce vote : pour une fois, la population a pu exprimer son rejet des élites et elle l'a fait. Dans les élections ordinaires, c'est impossible, parce que ces élections sont contrôlées par un duopole gauche-droite, où tout le monde est d'accord sur l'essentiel : la politique agressive de l'OTAN, la construction européenne, l'ouverture toujours plus grande des marchés et la libéralisation de l'économie.

Notons au passage que les idées géniales de nos élites se nomment : la guerre en Irak, celle en Libye, l'appui aux islamistes en Syrie, qui a entrainé à la fois la crise des migrants et les attaques terroristes ici, la construction de l'euro, monnaie unique pour des économies très différentes, qui ne  serait viable que grâce à des transferts massifs et politiquement impossibles des pays riches vers les autres, les délocalisations qui entraînent désindustrialisation et créations de nombreux emplois artificiels dans les «services», souvent financés par des  États largement déficitaires, ou encore la création de montagnes de dettes impayables. Les «masses ignorantes» n'ont été consultées sur aucune de ces questions. Et vu que les opinions «éclairées» sont pratiquement d'un seul avis sur ces sujets, aucun débat réel n'est possible.

Peut-être qu'un peu de modestie ne serait pas superflue au vu d'un tel bilan ; mais au lieu de cela on n'assiste qu'à un redoublement d'arrogance de la part nos élites, de mépris du peuple et de certitude d'avoir toujours raison.

Corbyn n'utilise pas l'anti-racisme comme bâton pour battre le peuple

Le drame est que loin de saisir l'opportunité du référendum pour faire le lien entre les aspirations nationales et sociales de sa base naturelle, le parti travailliste a soutenu le camp du Remain, ce qui n'est pas très étonnant, vu qu'il y a belle lurette que ce parti est dominé par l'alliance élitiste décrite ci-dessus.

Il y a néanmoins un espoir pour la gauche britannique (et européenne) et il s'appelle Jeremy Corbyn. Il a certes aussi soutenu le Remain, mais  peut-être avec moins d'enthousiasme que le reste du parti. Le comble, c'est le véritable complot à l'intérieur du parti travailliste pour se débarrasser de Corbyn, accusé de ne pas avoir suffisamment soutenu le camp du Remain et d'être inéligible. Mais ce qui a fait totalement faillite, c'est l'alliance «nouvelle gauche», entre le capital transnational, les intellectuels et une partie des descendants d'immigrés.

L'avenir de  la gauche consiste en une nouvelle alliance, qui regrouperait le peuple «de souche» et la partie des minorités absorbée dans une alliance contre-nature par le discours anti-raciste, et qui se ferait contre les capitalistes et les intellectuels «de gauche». Corbyn a des sentiments anti-racistes profonds (il s'oppose même à l'état d'Israël, structurellement raciste, auquel peu d'antiracistes officiels osent toucher) mais il n'utilise pas l'anti-racisme comme bâton pour battre le peuple et comprend les problèmes que pose l'immigration (il dit vouloir défendre les droits des migrants mais refuser qu'ils soient exploités pour casser les salaires et les conditions de travail).

Arrivera-t-il à forger cette nouvelle alliance, contre la volonté des caciques de son parti ? Seul l'avenir nous le dira. Une telle perspective sera déclarée impossible par tous ceux qui veulent maintenir le statu quo et continuer l'alliance perdante de la «nouvelle gauche». Mais en battant Churchill, vainqueur de la guerre en 1945, en réformant en profondeur la société britannique et en instituant un service de santé national qui a survécu à des années de libéralisme, le parti travailliste britannique a déjà montré que l'impossible pouvait se réaliser.

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