La realpolitik à l’épreuve du terrorisme : pourquoi l’Europe a plus que jamais besoin de la Russie

Rachida Dati Source: AFP
Rachida Dati

Face à la menace terroriste, l'Europe doit renouer ses contacts avec la Russie surtout dans le domaine du renseignement afin de combattre l'ennemi commun, explique dans sa tribune la députée européenne, ancienne ministre de la Justice, Rachida Dati.

En octobre 2014, quelques mois après la batterie de sanctions décrétée par l’UE à l’encontre de la Russie, en réaction à la situation en Ukraine, nous trouvions déjà que se priver du partenaire russe au niveau politique (sur le conflit syrien) et économique (pour notre agriculture) était une erreur que nous allions payer cher.

Les sanctions américaines ne concernent pas les chefs du renseignement. Alors, pourquoi tant de zèle de notre part aux dépens de notre sécurité ?

Aujourd’hui, plus de deux ans après la mise en place de ces sanctions, les signaux d’alerte sont toujours au rouge. En juillet 2014, les sanctions européennes ont été notamment étendues à des personnes du renseignement russe, les empêchant d'obtenir un visa et de se rendre dans un pays de l'Union européenne. Alexander Bortnikov, directeur du Service fédéral de sécurité et Mikhaïl Fradkov, directeur des services de renseignement extérieur, sont ainsi tous deux visés par les sanctions. Il faut aussi rappeler que les Etats-Unis ont également imposé des sanctions, essentiellement économiques, à la Russie, mais sans jamais aller jusqu’à mettre en danger la coopération sécuritaire avec les responsables du renseignement russe. Les sanctions américaines ne concernent pas les chefs du renseignement. Alors, pourquoi tant de zèle de notre part aux dépens de notre sécurité ?

La levée des sanctions est nécessaire pour que les échanges soient pleinement opérationnels

Ces sanctions nous impactent doublement, au niveau français comme européen, comme l’a montré la suspension, depuis la crise ukrainienne, du Conseil de coopération sur les questions de sécurité qui réunissait les ministres des Affaires étrangères et de la Défense français et russes. Ces rencontres, annuelles, n’ont plus lieu depuis octobre 2012 à Paris. Et même si les échanges persistent, la levée des sanctions est nécessaire pour que les échanges soient pleinement opérationnels. Cela signifie concrètement que les dirigeants des renseignements russes puissent obtenir des visas vers le territoire européen pour échanger directement avec leurs homologues. Dans ce domaine, la confiance est indispensable et les interdictions de visa nuisent clairement à la coopération et au dialogue de haut niveau, tels qu’on en a besoin face aux menaces qui pèsent sur nous.

La Russie, par son ancrage en Syrie, a accès à des informations précieuses sur Daesh dont nous aurions tort de nous priver, tant l’ennemi que nous avons face à nous est multiforme et évolutif

Comment défendre aujourd’hui le fait que ces sanctions sont dans notre intérêt, celui des Européens, lorsque l’on connaît l’impact et les conséquences que peuvent avoir la rupture ou la fragilisation des échanges de renseignements entre deux pays ? Les attentats de Paris et de Bruxelles nous rappellent tristement que cette coopération est loin d’être optimale à l’intérieur même de l’UE. Les citoyens russes eux-mêmes ont été durement frappés par le terrorisme. Si nous continuons de fragiliser notre coopération avec la Russie sur ce domaine, nous participons à mettre en danger nos concitoyens.

Cette realpolitik n’est plus un choix, c’est un devoir imposé par le monde qui nous entoure

La Russie, par son ancrage en Syrie, a accès à des informations précieuses sur Daesh dont nous aurions tort de nous priver, tant l’ennemi que nous avons face à nous est multiforme et évolutif. Si ce n’est pas par passion que nous coopérons avec l’Etat Russe, que ce soit au moins par raison, pour échanger des informations essentielles sur les positions et intentions de l’État islamique.

Ensuite, nous devons apprendre à agir en responsabilité, de manière concrète et en finir avec des idéaux qui ne satisfont plus personne. Cette realpolitik n’est plus un choix, c’est un devoir imposé par le monde qui nous entoure. On peut ne pas être d’accord sur tout, on peut sanctionner là où ça fait mal, mais il est des objectifs et des intérêts qui nécessitent de dépasser la volonté de punir. Prenons l’exemple d’Israël : le gouvernement de Benjamin Netanyahou a décidé de renforcer ses liens avec la Russie, comme facteur de sécurité nationale, bien que Moscou travaille étroitement avec l’Iran, l’ennemi le plus hostile et le plus fort d’Israël dans la région. Sans prendre parti pour tel ou tel pays dans la région, cette décision d’Israël montre que la realpolitik - la sécurité des Israéliens - dépasse les enjeux géopolitiques. Si Israël le fait, pourquoi pas nous ?

La guerre géoéconomique qui a lieu entre la Russie et l’Union européenne ne doit plus faire obstacle à la lutte contre le terrorisme

Après deux ans de sanctions, on connaît donc le coût de la division, et nous avons bien peur qu’il soit incommensurablement plus élevé que celui de la coopération avec la Russie. D’ailleurs, la Russie souhaite également nous aider. A ceux qui en doutent, rappelons-leur qu’au lendemain des attentats du 13 novembre, François Hollande et Vladimir Poutine se sont entendus pour mettre en place une coordination plus étroite entre les armées des deux pays dans la gestion du dossier syrien.

Les citoyens européens ne comprendraient pas que l’on se prive plus longtemps de renseignements à même d’assurer leur sécurité et de les protéger des horreurs qu’ont connu Paris et Bruxelles ces derniers mois. La guerre géoéconomique qui a lieu entre la Russie et l’Union européenne ne doit plus faire obstacle à la lutte contre le terrorisme. Alors que le Conseil européen doit se prononcer les 28 et 29 juin sur le renouvellement - ou non - des sanctions à l’encontre de la Russie, appelons ensemble à la relance de la coopération sécuritaire entre deux acteurs majeurs de la scène internationale. De plus en plus de voix en Europe et en France demandent déjà une réévaluation des sanctions et la levée des sanctions individuelles, à l’instar du Sénat français le 8 juin qui a voté très majoritairement pour une demande de réévaluation, voire la levée des sanctions. L’Histoire donnera raison à ceux qui trouvent le courage politique d’une telle déclaration.

La tribune est cosignée par : 

1.      Rachida DATI - PPE FRANCE (Parti Populaire européen)

2.      Françoise GROSSETETE - PPE FRANCE

3.      Hermann WINKLER - PPE ALLEMAGNE

4.      Alfred SANT - S&D MALTE (Socialistes & Démocrates)

5.      Alain CADEC - PPE FRANCE

6.      Franck PROUST - PPE FRANCE

7.      Ivo VAJGL - ALDE SLOVENIE (Alliance des Libéraux et des Démocrates pour l'Europe)

8.      Marc JOULAUD - PPE FRANCE

9.      Stefano MAULLU - PPE ITALIE

10.  Aldo PATRICIELLO - PPE ITALIE                

11.  Renaud MUSELIER - PPE FRANCE    

12.  Elisabetta GARDINI - PPE ITALIE                     

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